Les génies que nous sommes (4)

Par le 20 September 2010
dans Changer les règles

Myéline ou pas ? Cascade ou ruisselet ?

Cet article est le quatrième d’une série qui a commencé ici.

Pourquoi le Brésil est-il si fort en football ?

Pourquoi est-il le leader en nombre de coupes du monde gagnées ?

Pourquoi, chaque année, des centaines de jeunes joueurs brésiliens sont transférés dans des clubs européens ?

Pourquoi le pays de la samba produit-il autant de stars du ballon rond ?

Pourquoi ce pays et pas un autre ?

L’explication la plus courante est que le Brésil bénéficie d’un climat doux, d’un peuple issu d’un “melting-pot” ethnique et culturel, passionné de foot, où l’on trouve 10% de pauvreté extrême, ce qui crée parmi les jeunes brésiliens une volonté farouche de s’en sortir par le ballon rond.

Il est clair que ces facteurs jouent un rôle important mais lorsque l’on y regarde de plus près, ce seul raisonnement ne tient pas.

Auriverde

D’abord, il faut savoir que le Brésil ne domine pas le football depuis toujours. Il n’a gagné sa première coupe du monde qu’à la fin des années 50, pourtant, avant, ils avaient déjà un climat doux. Ensuite, des pays ensoleillés, avec une population jeune, adorant le foot et ayant vraiment envie de se sortir de la pauvreté, il y en a de nombreux.

Alors qu’est-ce qui fait la différence brésilienne ?

Si vous visitez la patrie de Pelé, Zico, Sócrates, Romário, Ronaldo, Ronaldinho, Kaká et Robinho – j’arrête la liste ici sinon il me faudrait tout un paragraphe ! – et que vous pénétriez dans la “vraie” vie brésilienne, en dehors des circuits touristiques, vous seriez surpris de découvrir un autre sport, proche du foot, qui est pratiqué dans toutes les écoles et également par les adultes.

Non, pas le beach football qui fait juste partie de la traditionnelle carte postale de Copacabana.

Ce sport, c’est le “futebol de salão” ou futsal, ou encore en français, le football en salle.

Bon, et alors vous allez me dire, quel rapport avec la myéline ?

Les Brésiliens dès leur plus jeune âge, pratiquent le futsal à l’école. Ce sport, c’est la même chose que le football mais en plus petit et en extrêmement plus rapide. Avec 5 joueurs par équipe s’affrontant sur un sol en dur – de la taille d’un terrain de handball – et une petite balle plus lourde que le traditionnel ballon de foot, on peut facilement imaginer ce qui se produit.

Un jeu vif et très technique.

Et là, soudain, on comprend mieux la virtuosité et la vélocité pour lesquelles sont célèbres les joueurs brésiliens. Voici une démonstration avec Robinho.

Le futsal décolla réellement au Brésil dans les années 40, au moment où les règles du jeu furent finalisées et, en 1958, l’équipe nationale remporta sa première coupe du monde, enchantant la planète footballistique par son jeu dynamique et inspiré.

Pour prendre un autre exemple, Ronaldinho, lui, commença à pratiquer le futebol de salão dès l’âge de 11 ans à raison de 2 heures par jour, en plus du football “normal”. Il faut savoir qu’il existe même là-bas des sections sports-études consacrées au futsal. On compte, dans tout le pays, environ 4000 clubs et plus de 300 000 joueurs.

Un beau creuset.

Ainsi, autant le football est physique, autant le futsal est technique. Pendant un match de football en salle, les joueurs touchent la balle 6 fois plus que dans le jeu normal, leur donnant beaucoup plus d’opportunités, de pratiquer, de corriger et d’améliorer leur technique.

Et ça, notre cerveau adore.

Et quand il adore, il produit de la myéline.

Plongée dans le microscope

La myéline est une modeste substance grasse, de couleur blanche, qui compose environ 50% de notre cerveau. Pourtant, on en parle rarement.

Ceux qui font la une des journaux scientifiques sont en général les neurones et leurs synapses. On a tous cette image des influx nerveux qui circulent dans notre matière grise et qui font de nous des être pensants et agissants. Depuis le début des années 2000, cette image, dans les microscopes, est en train de changer.

En effet, la myéline qui protège et enrobe les fibres nerveuses comme le fait une gaine de plastique autour d’un fil électrique, n’était étudiée jusqu’à maintenant que dans le cas de maladies comme la sclérose en plaques où malheureusement, les couches de myéline disparaissent. La conséquence est que les influx nerveux perdent de leur énergie, l’information est mal ou plus du tout transmise à travers notre système nerveux, avec les conséquences que l’on sait pour le malade.

Mais récemment, les chercheurs, grâce à de nouvelles technologies, ont pu enfin étudier en détail le rôle, plus important qu’on ne le croyait, de la myéline.

Pour faire simple disons que, plus la “gaine” – composée de multiples couches de myéline – est épaisse autour de la fibre nerveuse, plus l’influx nerveux ira vite, car protégé comme dans un câble électrique ou un fil de téléphone.

Un chiffre ? La vitesse de propagation dans un axone – le nom scientifique de cette fibre nerveuse – sans myéline est d’environ 50 cm/seconde. Un axone enrobé de nombreuses couches de myéline peut lui produire une vitesse de 120m/seconde. Oui, vous avez bien lu, cela correspond à une vitesse de 400km/heure !

C’est comme la différence entre un ruisselet et une cascade.

Dans notre monde cela se traduit par la rapidité d’un revers au tennis, par un mouvement idéal de la reine sur un échiquier ou par la réponse parfaite à une question piège dans un entretien.

En l’état des connaissances scientifiques actuelles, la myéline jouerait donc un rôle primordial dans nos savoir-faire. Plus nous accumulons des couches de myéline et plus l’influx nerveux passe vite.

Alors, bien sûr, comme moi vous voulez tous et toutes savoir comment on produit de la myéline ?

La réponse est simple : en jouant au futebol de salão. 😉

Mode d’emploi myélinistique

Enfin bon, si vous voulez devenir bon en foot, la pratique du futsal est le meilleur moyen de répéter encore et encore les gestes, qui à force, vont augmenter la couche de myéline autour des axones reliant vos neurones de footballeur en herbe.

Si vous voulez améliorer votre tennis – quelque soit votre niveau – pratiquez, par des exercices précis, votre service, votre retour de volley ou votre revers. Vous allez “emmyéliniser” vos axones tennistiques et rapidement vous prendre pour Roger Federer. J’exagère à peine.

Si vous voulez pouvoir mieux parler en public, c’est la même chose. Vos fibres nerveuses dédiées à la pratique du discours, recouvertes de multiples couches de myéline après une pratique assidue, vous permettront d’assurer lors de votre prochaine présentation.

La myéline ne s’accumule que sur les fibres nerveuses utilisées. Plus on les utilise, plus il y a de couches et plus on s’améliore. C’est pour cela que faire des erreurs est important. Elles nous permettent de recommencer pour nous corriger, nous améliorer et ajouter des couches de… vous-savez-quoi !

Ainsi, votre art, quel qu’il soit, devient plus aisé et plus naturel. Les autres commencent à vous regarder avec envie. Ils finissent par se dire que vous êtes simplement doué. Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est tout le travail d’entrainement spécifique que vous avez effectué en amont.

Et le plus intéressant dans tout ça, c’est que dans des circonstances normales, c’est à dire hors maladie ou grand âge, on perd très peu de cette myéline. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est aussi difficile de se débarrasser de mauvaises habitudes. La myéline ne juge pas ce que vous faites mais se contente d’accumuler les couches là où vous vous activez le plus.

Si on insiste encore et encore pour se dire que l’on ne peut pas réussir un challenge particulier, la myéline sera là pour garantir que cette idée nous revienne le plus rapidement possible.

C’est pour ça que le monde du développement personnel et de la PNL sont dans le vrai. En prenant, par exemple, artificiellement, dans sa tête, une attitude de gagnant, on provoque des changements dans son cerveau.

Bon, avant de vous emballer, il faut savoir que cela prend beaucoup de temps. A chaque fois que l’on tente de changer une habitude, on sait combien c’est difficile car on retombe souvent très vite. C’est tout simplement parce que les réseaux actuels – ceux que l’on veut changer – sont myélinisés à outrance (les cascades), tandis qu’on est en train d’essayer de créer de nouvelles routes dans notre système neuronal, qui elles sont encore à nu, et donc beaucoup plus lentes (les ruisselets).

Une test futsalien

Si l’on résume nos découvertes sur la production de couches de myéline, on dirait qu’il faut pratiquer des exercices précis, faire beaucoup d’erreurs, les corriger et recommencer, encore et encore.

C’est exactement ce que demande la pratique délibérée dont nous avons vu les 3 premières conditions dans l’article précédent. Des conditions qui se retrouvent parfaitement, pour le plus grand bonheur des supporters brésiliens, dans le futsal.

Alors, est-ce qu’il suffirait d’ajouter, à son entrainement régulier, la pratique du football en salle pour avoir un avantage supplémentaire sur tous les autres en foot ?

C’est ce qu’a pensé Simon Clifford, un Anglais de 27 ans, lorsqu’en 1997 il effectua un voyage au Brésil où il découvrit le futebol de salão. Bien décidé à appliquer les mêmes méthodes pour les enfants de sa région, il quitta son emploi de professeur des écoles à Leeds et se consacra entièrement au développement d’un système qu’il baptisa Brazilian Soccer School ou École de football brésilien.

Les résultats ne se firent pas attendre et quatre ans après, son équipe des moins de 14 ans battit l’équipe nationale d’Écosse et ensuite celle d’Irlande. Depuis, des milliers de Brazilian Soccer Schools ont ouvert dans le monde en suivant le même modèle. Enfin, en 2006, à l’âge de 18 ans, Micah Richards devint le plus jeune défenseur jamais appelé en équipe nationale d’Angleterre.

Lui aussi était passé par le futsal version Clifford.

Pratiquons, pratiquons !

Suffit-il de myéliniser ses axones à outrance pour devenir un expert ?

La recherche scientifique semble montrer que oui. Encore une fois, ces couches de myéline prennent du temps à se créer et correspondent tout simplement à ce qu’on appelle, entre humains, “l’expérience”.

Une expérience qui n’arrive pas du jour au lendemain mais qui, comme l’expliquait Anders Ericsson, le chercheur de l’Université de Floride, se développe à travers la pratique délibérée dont nous avons vu les trois premières conditions :

  1. Amélioration des résultats par des exercices précis (avec ou sans  coach)
  2. Ces exercices peuvent être facilement répétables
  3. Le feedback sur ces exercices est immédiat

Et les deux dernières ?

Elles sont tout aussi importantes mais, à ce moment de notre voyage dans le monde de l’expertise et des génies – que nous sommes ! – vous avez sans doute déjà une idée, non ? :)

(Photo : SF Brit)

Commentaires

19 commentaires pour “Les génies que nous sommes (4)”
  1. Antoine says:

    Très intéressant.
    Le travail de documentation pour la rédaction de cet article doit être énorme, non ? :)

    Merci pour cette série que je suis avec intérêt.

  2. Jean-Philippe says:

    Merci pour le compliment ! Oui, c’est vrai il y a pas mal de lectures derrière tout ça, le tout arrosé à ma sauce. 😉

    A la fin de cette série, pour ceux et celles qui veulent aller plus loin, j’inclurai une bibliographie de tous les livres et papiers scientifiques utilisés.

  3. Coumarine says:

    Quand je pense que aujourd’hui tout doit aller vite vite vite…
    “L’anglais (ou n’importe quelle autre langue) en un mois sans effort”!!! annoncent des pubs triomphantes!!
    Sans effort ça n’existe pas, et on trompe délibérément quand on fait de telles promesses
    Ces articles sont très bien faits, bien documentés et bien écrits (avec le suspense qu’il faut, et ça pour un billet de pédagogie… faut le faire!

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Coumarine ! Je crois que c’est aussi beaucoup parce que le sujet me passionne et cela me plait de creuser le sujet. 😉

  5. Passionnant !
    Quel talent pour nous raconter ces choses complexes et ô combien intéressantes.
    J’en ai le souffle coupé…
    La bibliographie sera sûrement intéressante mais aussi beaucoup beaucoup beaucoup plus ardue.
    Merci de nous mâcher le travail si pôétiquement !

  6. thierry says:

    Effectivement, dans l’école de mes enfants, il y a un endroit où les garçons jouent au futsal. Cela semble être assez commun. En plus comme c’est moins grand qu’un terrain de foot, c’est automatiquement plus pratique et plus propre. Doublé avec les nombreux circuits de karts qui forment les jeunes à la course automobile pour ensuite attaquer les courses plus sérieuses, y a peut-être également une influence.

  7. Alyne says:

    Je suis tout a fait d’accord avec Sophie, vous avez… un don…
    Ou bien un cerveau très myélénisé ! 😉
    En effet, a force d’écrire des articles, de lire les commentaires critiques (Feedback immédiat), d’écrire au minimum 600 mots par jour (travail régulier), on devient un génie!

    J’attends le reste avec impatience… :)

  8. David says:

    Toujours aussi intéressant et stimulant !
    Je vais essayer de me lancer pour élucider les deux conditions supplémentaires de la pratique délibérée :
    -je vois d’abord quelque chose que l’on pourrait identifier comme le plaisir ou la passion. En effet, pour réussir à tenir 10 ans de répétitions pas toujours concluante, il faut bien que la pratique en question procure une sensation plaisante. J’irais même jusqu’à dire que le domaine doit généré une forme de dépendance. Ainsi, comme dans ces articles, le suspens nous fait revenir chaque semaine pour apprendre.
    -Ensuite, je penche pour une condition liée à la publication des résultats et plus précisément à la reconnaissance associée à ces résultats. Le travail avec un coach, c’est bien, mais si les compétences n’est pas reconnue par ses pairs, sa famille, un public, alors il n’y a pas d’enjeu.

  9. J’adore encore. Belle démonstration des 3 principes. Pour les 2 autres, j’attends 😉
    Petite je me souviens que dans mes cours de danse je croisais des jeunes femmes qui s’entraînaient depuis plus longtemps que moi et pourtant pas meilleures… alors c’est quoi le petit plus ? 😉

  10. Il me semble que le plaisir éprouvé après plusieurs petits succès répétés doit y être pour quelque chose. Comme une espèce de fièvre de la réussite qui s’installe. En plus de la passion bien sûr !

    Ah ! Quel suspense !

    Certainement que ta myéline augmente de façon exponentielle avec la publication de ce blog qui est vraiment unique en son genre. Vivement lundi prochain !

  11. Aurélien says:

    Il y a aussi une raison très pragmatique pour laquelle les brésiliens sont si forts en foot: c’est un grand pays de.. ..200 millions d’habitants ! muitsa pessoas que gostam muito de futbol !

  12. Marie-Christine says:

    c’est genial tout ca.
    Bon, j’ai deja elimine le patinage – a 24 ans “La grandmere”… Cantelaro serait tres content de ne pas me voir sur la piste je crois…
    Le futsal est une option pour moi… la balle pas trop lourde? je pense a mes petits pieds tant fragiles..
    Blague a part je suis d’accord avec ce que tu dis, la pratique et la pratique et encore la pratique est ce qu’il faut “pratiquer”. Plus on pratique, plus cela devient pratique.:)
    Aussi, on peut pratiquer en faisant la vaisselle, c’est un art ou l’on peut mediter en meme temps, c’est pas le plus enthousiaste des tasks mais ca peut apporter quelque chose.
    Oui, bien sur si l’on a la chance d’avoir des parents qui sont doues et peuvent passer le message, c’est une aubaine!
    Merci pour ce gros travail…le Bresil est une destination pour nous faire changer d’opinion je crois.
    Bonne journee :)

  13. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Marie-Christine ! Eh oui, même la vaisselle devient un art. Je l’ai testé dans cet article : La madeleine et l’éponge. 😉

  14. Marie-Christine says:

    oops! I forgot the picture at the top is WOW! WOW!
    and the video of Robinho..ooh What skill and agility!. I am visualising it in my mind as a keepsake for the day.
    J’espere “myeneliser” bientot.

  15. Jean-Philippe says:

    Myélinisons Marie-Christine, myélinisons !! 😀

    PS : Encore merci pour les compliments !

  16. Nathalie says:

    Et dire que je lis ces excellents articles seulement maintenant!!! et hop je vais attaquer le 5 :) je “myélinise !!!” c’est génial ! grazie mille !!

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