Table numéro 12

Vous êtes plutôt fourchette ou couteau ?

Cher étudiant,

Te voilà donc pratiquement à la fin de tes études. Tu as choisi la voie scolaire que tu désirais. Tu as vraiment aimé en suivre les cours. Ou tu as choisi cette filière parce que c’est ce que ton entourage te recommandait. Alors, tu t’es appliqué et à force de révisions tard dans la nuit, tu t’en es sorti.

Tu t’es alors mis à mieux respirer en te disant que le plus dur était fait et qu’à présent, la vie, la vraie vie allait commencer. Cette existence que jusqu’à maintenant tu ne connais vraiment que par ce qu’on t’en a raconté, par ce que tu as vu au cinéma ou la télé. Bon, cela parait un peu le bazar mais enfin, tu vas être libre !

Et puis ensuite, tu as réalisé que tu allais devoir faire un autre choix. Que tout ce que tu avais choisi jusqu’à maintenant c’était facile. La musique que tu aimes, l’équipe de foot que tu soutiens ou que tu détestes, ton chanteur favori, le copain ou la copine à qui tu avais décidé de plaire, les vêtements que tu portes, le style de ta coupe de cheveux.

Maintenant tu vas devoir faire le soi-disant plus important choix de ta vie : ton job.

Gros-œuvre

Alors je te recommande de bien paniquer, là tout de suite. Pousse un grand cri, tape dans le mur, casse des assiettes, pleure un bon coup, hurle de désespoir car, en effet il y a de quoi être désespéré.

On te demande de choisir une voie. En même temps, la situation économique est de plus en plus catastrophique (vas-y, tape du poing sur la table), les entreprises ferment (balance ta chaise sur le mur), le pessimisme est partout (tiens, prends la boite de Kleenex), il n’y a plus de sécurité d’emploi (jette la PS3 par la fenêtre… non, jette le manuel de la PS3 par la fenêtre) et de toi, on exige un choix. Qui, te dit-on, va influencer toute ta vie.

Personne t’avait prévenu. Il est loin le temps de l’Onisep et de ses fiches métiers où avec une conseillère souriante, tu choisissais une voie, ta voie, dans un menu où toutes les professions ressemblaient à des promesses de succès. Maintenant, il n’y a plus de menu déroulant des carrières sur un écran d’ordinateur.

La serviette est déjà déroulée. Le plat est déjà servi.

Dans ton assiette tu as un truc auquel tu n’as jamais réellement goûté.

Ta vie.

Et on te dit de la croquer à pleines dents.

Hors-d’œuvre

Là, tu te sens trahi, comme piégé. Tu es assis à ta petite table – numéro 12, c’est écrit dessus – tout seul dans ce grand restaurant et tu vas devoir manger ce truc que tu ne connais pas, pour le restant de tes jours. Et si c’était pas bon ? La panique t’envahit. La bonne grosse panique quand tu comprends que quelque chose dans ton existence est en train de se refermer – ton enfance, douillette – pour te jeter dans un monde inconnu.

Alors tu regardes encore ton assiette. Tu saisis ta fourchette et tâte un peu la chose informe qui semble baigner dans une sauce épaisse. Tu hésites.

Tu regardes autour de toi. Le restaurant semble bourdonner comme une ruche avec tous ces serveurs qui courent dans tous les sens et se faufilent entre les tables, serrées les unes très près des autres. Il semble d’ailleurs que tout le monde mange avec appétit. Tiens, à ta gauche, il y ce type qui grignote avec délicatesse, sans bruit, en découpant sa viande comme avec un scalpel. Il est en paix, il sait ce qu’il fait lui. Il est chirurgien.

A ta droite, il y a un autre gars mais il est plutôt en train de se goinfrer. Il en met trop dans sa bouche. Ça déborde un peu à la commissure de ses lèvres. Vos regards se croisent. Il te lance un grand sourire ce qui fait couler de la sauce sur son menton et gonfler un peu plus ses joues. Il a l’air heureux aussi, mais tu vois bien dans son regard qu’il se force, qu’il va faire une indigestion, qu’il va finir par tout rendre. Il ne pourra bientôt plus gerber ce qu’il fait dans la vie.

Ton regard revient sur ta table. La numéro 12. Car après tout, c’est là que c’est le plus important. Pas ce que mangent les autres.

Main-d’œuvre

Tu remarques qu’il y a un menu. Ah bon ? Alors on est pas obligé de manger ce qui est déjà servi ? Tu lèves ta main pour faire signe à un garçon. Personne ne vient. Et pourtant, il sont là qui s’agitent, glissant le long des tables. Tu essaies d’en appeler un mais aucun ne daigne s’arrêter. Ça peut durer longtemps, très longtemps ce manège et tu risques de mourir de faim.

Finalement, après plusieurs hésitations, tu en attrapes un fermement par le bras. Surpris, il te regarde et te demande s’il y a un problème avec ton plat. Tu dis que tu veux en changer. Il te répond que ce n’est pas possible, que le cuisinier est débordé. Que tu dois manger ce qu’il y a dans ton assiette, c’est ce que tu as choisi. C’est ce que tu as commandé.

Tu hésites, Tu ne te souviens pas avoir commandé ce truc ou alors c’était il y a très longtemps, c’est vieux, comme ce qu’il y a dans ton assiette. Le serveur tire sur sa manche pour se libérer mais tu le retiens, car toi tu n’as pas envie de te nourrir de ce même plat sans goût toute ta vie. Il te vient une idée.

Prenant ton courage à deux mains, tu lui expliques, en essayant d’assurer ta voix, que si tu ne peux pas changer de plat, tu vas te lever et quitter ce restaurant nul pour aller manger ailleurs. A ces mots, le serveur éclate de rire, un rire halluciné et lance à la cantonade, qu’il y en a encore un qui se fait des illusions à la table 12, un qui veut changer de crèmerie !

Tout le restaurant interrompt sa ronde frénétique une demi-seconde avant de partir dans un grand rire hystérique, les serveurs pliés et les convives tapant du poing sur la table tellement c’est amusant. Ton voisin de gauche, toujours très digne, glousse, la bouche fermée alors que celui de droite en perd son contrôle, laissant échapper, entre deux hoquets, des petits bouts informes à moitié mastiqués.

Ton serveur, encore secoué par des rictus, te confie qu’à chaque fois, c’est la même chose, ça proteste un peu mais ça finit par manger ce qu’il y a dans son assiette, sans rechigner. Et “ça”, c’est toi.

Chef-d’œuvre

Est-ce la chaleur ? Est-ce le délire ambiant ? Est-ce le souvenir de cet oncle qui t’a encouragé sur ton premier vélo ? Est-ce la phrase de ce prof qui t’as dit qu’il croyait en toi ?

Dans ton cœur, il y a un déclic. Tu ne manges pas de ce pain là. Tu te surprends à te lever de ta chaise et à marcher. Tu titubes un peu – ça faisait longtemps que tu étais assis – mais avec chaque pas vers la sortie tu gagnes en assurance. Toujours sous les rires qui semblent devenir envieux – ou est-ce ton imagination ? – tu te mets à avancer plus vite, puis à courir vers la sortie.

Au moment, où tu atteins la porte d’entrée, tu entends derrière toi une voix qui lance “La table 12 est libre. Suivant !”. D’un coup, la porte s’ouvre et tu manques de percuter un homme aussi jeune que toi. Son visage est plein d’espoir, il a les yeux brillants et il s’empresse d’aller prendre ta place. En sortant, tu vois que dehors, il y a une immense file de garçons et de filles de ton âge qui eux aussi attendent une table. Ils ont l’air impatients.

Et tu te prends à douter.

Presque à regretter la table 12.

Tu te demandes, quel est ton problème.

(Suite)

(Photo : jenny downing)

Commentaires

34 commentaires pour “Table numéro 12”
  1. David says:

    Jean-Philippe, tes écrits et tes lecteurs te proclament roi de la métaphore !
    Aurait-on déjà mangé ensemble ?
    J’étais à la table 85 quand j’ai vu sortir ce jeune garçon de la table 12. Ou peut être était-ce un autre jeune, celui de la table 86. Celui-ci semble a trouver un moyen de se faire à manger seul. Il faudrait que je prenne des nouvelles de lui. En tout cas, il était au moins heureux d’essayer.
    Heureusement, qu’en dehors des restaurants il y a aussi ces petites boulangeries de quartier ou seul le plaisir compte. Un petit sachet de bonbons-articles RévoPerso pour faire passer la pilule des plats dans lesquels on se force parfois à manger.
    Mais je ne veux pas parasiter ton récit, au plaisir de lire la suite !

  2. Jean-Philippe says:

    Dis-donc, tu ne te serais pas servi et aurais déjà lu la suite par hasard ? 😉
    En tout cas, merci beaucoup David pour les compliments. :)

  3. Sylvain says:

    Cette petite histoire m’a bien fait rire, et pourtant elle est dramatique tellement elle est vraie.
    J’ai hâte de lire la suite !

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Sylvain ! C’est vrai que c’est dramatique mais en prenant les choses avec le sourire et en restant optimiste on peut peut-être changer de direction. Réponse dans la 2ème partie. 😉

  5. Léa says:

    C’est bien écrit, la métaphore est ”nickel”, c’est très, très bien écrit, mais je dois avouer que ça laisse un arrière goût… Peut-être parce que c’est vrai et que le doute est là, je doit avouer que ce texte est très percutant.
    J’ai envie de lire la suite, mais c’est aussi le genre d’histoire donnant l’impression que la fin ne peut pas être tout à fait rose (si tu vois ce que je veux dire ?).
    Enfin, j’attends la 2ème partie avec impatience !

  6. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Léa pour ton analyse détaillée ! Tu connais mon style ici sur ce blog et mes opinions, donc il se peut bien que la 2ème partie te déçoive ou te surprenne. :)

  7. fabienne says:

    J’ai hate de connaitre la suite car on se voit assis a ces tables et c’est vrai que l’on est persuadé d’avoir le droit de désirer un autre menu;Certainement encore convaincu de se permettre un autre choix . Le dégout peut etre encore plus fort quand on s’apercoit que ses propres enfants vont bientot prendre place a table.J’attends avec impatience la suite de ton récit pour un éclairage vital et certainement comme d’habitude une aide précieuse.Merci.

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Fabienne ! Je suis d’accord avec toi, on ne voudrait pas que les nouvelles générations subissent le même traitement. C’est à nous de les aider, chacun à sa façon. :)

  9. Aurelien says:

    Vraiment bien écrit Jean-Philippe, tu arrives à nous faire rire et à nous intriguer en même temps c’est vraiment quelque chose de rare sur un blog :)

  10. Argancel says:

    Sublime cette métaphore, divertissante et instructive à la fois. J’en reste sur ma faim 😉

  11. Jean-Philippe says:

    @Aurélien Décidément, tu as l’as l’art du compliment qui touche… merci ! :)

    @Argancel …ahem, je crois que je pourrais recopier ce que je viens de dire à Aurélien… merci aussi ! 😉

  12. Stan says:

    Sympa la métaphore !!! :-) Parfois c’est mieux de cuisiner soi même 😉

  13. Antoine says:

    Tu m’impressione toujours autant Jean-Philipe !
    Quelle métaphore! Je suis d’accord avec les commentaires précédents c’est sublime et tellement vrai…

  14. Jean-Philippe says:

    @Stan @Antoine C’est intéressant que vos 2 commentaires arrivent le même jour et dans la même heure. Pourquoi ? Parce que vous êtes les deux inspirations – pour des raisons différentes – de ce texte. Assez incroyable, non ? 😉

  15. Antoine says:

    Comme quoi les grands esprits se rencontrent 😛
    Du coup j’ai jeté un oeil au blog de @Stan et je me suis abonné à son RSS :)

  16. mestizaje says:

    Vite la suite !!!
    Il me tarde de savoir ce qui va arriver au jeune étudiant qui refusait le chemin tout tracé qui lui était destiné !
    Et au passage encore bravo jean-Philippe, encore une fois le style est parfait ! voila qui donne envie d’écrire !

  17. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup mestizaje ! La suite est maintenant en ligne. Et puis si tu as envie d’écrire, fais-le, ouvre un blog et partage tes textes avec nous. :)

  18. Stan says:

    Ahah, amusant en plus on a le même template WP + un patchwork en bannière 😉

    hop, abonné aussi :-)

  19. Jean-Philippe says:

    @Antoine @Stan Je vois que vous avez fait connaissance… à quand un resto ensemble ? 😉

  20. A n’en pas douter la métaphore est excellente. Perso je vois deux films en lisant ton histoire, Matrix et Cube. Je pense a Matrix du fait de l’embrigadement que l’on subit pour suivre des voies qui parfois ne sont définitivement pas les nôtres. Cube, c’est plutôt la sortie, c’est le moment ou tu te dis est-ce que j’ai vraiment merde a vouloir vivre debout au lieu de m’agenouiller ?
    Je n’ai pas encore lu la seconde partie (c’était fait exprès) je sens que je vais me régaler :-)

    J’applaudis ton talent Jean-Philippe et je me dis que je devrais écouter tes conseils plus souvent…

    Mohamed Semeunacte

  21. Liyah says:

    Sur les conseils de mon mari je suis passe lire l’histoire et je trouve que tu as beaucoup de talent.

    Liyah

  22. Jean-Philippe says:

    @Mohamed Merci beaucoup pour tes compliments ! Et tu as bien raison, le parallèle avec ces 2 films est évident. Il doit même y avoir une inspiration inconsciente. 😉

    @Liyah Oserai-je dire que ton mari est d’excellent conseil ? :) Merci, en tout cas, pour cette visite et d’avoir pris le temps d’écrire un commentaire !

  23. Gyzmau says:

    Et voila qu’a ma table, tellement préoccupé par ce que je mangeais, j’ai complètement raté cette histoire.

    Heureusement le troisième volet m’a rappelé a son bon souvenirs.

    Dés que j’ai un peu de temps je lis le 2éme et le 3éme.
    J’ai hâte.

  24. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Gyzmau ! Mais c’est important d’être préoccupé par ce qu’il y a dans son assiette. :)

    Pour ceux et celle qui ont encore faim, voyez la suite et la suiite. 😉

  25. Younes says:

    Salut Jean-Philippe,
    Sublime, l’article.
    J’ai hâte de lire la suite !

  26. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Younès ! La suite ?… tu veux dire la 4ème partie ?

  27. Younes says:

    Non, j’ai voulu dire la 2ème partie. :)
    Une 4ème partie à venir ?

  28. Jean-Philippe says:

    Ah, merci Younès, je comprends ce que tu voulais dire maintenant.

    2ème partie : La suite
    3ème partie : La suiite

    Bonne lecture ! 😉

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