Les 9 étoiles du désert

Par le 26 August 2010
dans Des histoires

L'aube magique et son appel à la vie cachent les 9 étoiles de la sagesse

Cet article constitue ma participation à cette rencontre amicale, “À la croisée des blogs” qui est un événement inter-blog dédié au développement personnel. Il est publié mensuellement et chaque nouvelle édition traite d’un thème original. Ce mois-ci c’est Lô, du blog Aimer sa vie, qui en est l’organisateur et qui nous a proposé de plancher sur “Les mauvais choix“.

Non loin de la route des grandes caravanes du nord, à l’ombre du grand désert, dans un recoin de la vallée de Tidène, se cache un village qui abrite quelques familles dont le regard fier semble toujours observer l’horizon.

Parmi les quelques bâtisses en pisé et les tentes familiales se trouve l’unique puits du village. Avec une corde et un seau, on en tire l’eau bienfaisante que l’on verse ensuite dans une sorte de petit abreuvoir, surnommé fièrement fontaine.

Un soir, Madani, un petit garçon de 9 ans qui observait l’eau de la fontaine, poussa un petit cri et retourna chez lui en courant.

“Je viens de voir une étoile dans la fontaine !” s’exclama-t-il, tout heureux.

Son père qui rangeait ses outils de ciseleur, regarda sa femme. Elle hocha doucement la tête. Alors, il s’approcha de Madani et s’agenouilla pour être à sa hauteur.

Il lui dit qu’il était fier de lui. Que cette étoile aperçue dans le reflet de l’eau était un très bon signe mais, qu’il fallait continuer. Il lui dit que dans leur famille, de père en fils, depuis d’innombrables générations, ils avaient toujours vu 9 étoiles dans l’eau de la fontaine. Madani se devait donc d’en voir autant ou il n’aurait jamais le regard assez affûté pour être, lui aussi, un grand maitre ciseleur comme l’avait été son grand-père, et tous ses pères avant lui.

Il lui dit qu’il était son seul fils et que bientôt, il devrait lui passer tout son savoir. Mais, si Madani ne pouvait voir qu’une seule étoile dans l’eau de la fontaine, toutes ses connaissances lui resteraient inaccessibles et disparaitraient.

Les jours s’écoulèrent.

Malgré tous ses efforts, Madani ne put jamais apercevoir 9 étoiles dans l’eau de la fontaine. Parfois il en voyait 2, 3 et même un jour il en vit 4 ! Lorsqu’il annonça l’heureuse nouvelle à son père, ce dernier encouragea son fils. Pourtant dans ses yeux, le petit garçon vit un peu crainte. La crainte de voir disparaitre un savoir qui avait été affiné et transmis au fil des générations qui faisait qu’aujourd’hui, les objets ciselés par la famille Sadeck, étaient parmi les plus réputés.

D’Arlit et d’Iférouane au nord, de Timia toute proche, des hauts murs de Fachi et même de la fraiche Bilma au-delà du grand Ténéré, partout, on louait l’agilité de leur doigts.

Il n’y avait pas un village, pas une caravane qui ne connut le travail des Sadeck de Tidène. Même dans les oasis les plus reculées, entre chefs Touaregs, on s’échangeait avec respect ces objets dont le motif ciselé était d’un tel raffinement qu’on ne pouvait croire qu’un homme seul l’eut tracé. La main des Sadeck est guidée, avait-on l’habitude de murmurer. Et la famille de Madani, baissait humblement les yeux face à ce compliment.

Les mois s’envolèrent.

Le village admirait la ténacité du garçon. Tous les soirs, on pouvait le trouver, assis seul, tout contre la fontaine, devant cette eau calme dans laquelle ne se miroitait qu’une seule étoile.

La plus grande et la plus brillante.

Quand il levait la tête vers le ciel, il voyait des milliers de points scintillants qui couraient la voute céleste mais, lorsqu’il se penchait à nouveau au-dessus de la fontaine, l’eau ne reflétait que  l’étoile la plus lumineuse.

Il avait beau essayer de mettre ses yeux au ras de l’eau, de se pencher dans tous les sens, sous tous les angles, rien n’y faisait, seule la grande étoile satiné brillait, solitaire, dans la fontaine.

Parfois Madani s’endormait ainsi, la tête posé sur les bras, au bord de l’eau paisible.

Les gens du village avaient de la peine pour lui. Si jeune, si persévérant mais ne voyant pas les réponses pourtant à portée de main. Innocence de la jeunesse ?

La nuit, lorsque le froid encerclait le village et le serrait de ses doigts glacés, sa mère, marchant avec précaution venait lui couvrir les épaules d’un bernouz de laine, usé par le sable et le temps.

Tous étaient inquiets.

La réputation du village, l’avenir même de leur existence dépendait du savoir des Sadeck. Chaque famille devait sa survie au commerce engendré par ces voyageurs qui, secs et noueux comme des acacias après une longue traversée des déserts, ne s’arrêtaient ici que pour une unique raison. Leurs yeux perçants, seuls visibles derrière leurs chèches bleus ou blancs, ne posaient qu’une seule question. Alors on indiquait avec respect la tente des maitres ciseleurs devant laquelle, parfois, plusieurs caravanes stationnaient, entremêlant silencieusement leurs montures.

Les années s’échappèrent.

Madani allait avoir 14 ans. Il avait grandi bien sûr mais si vous aviez demandé à l’un des villageois, il vous aurait plutôt dit qu’il s’était rabougri comme une datte sèche. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Il ne courait plus beaucoup. Il avait perdu son entrain, sa joie de vivre.

Il ne voyait qu’une étoile dans l’eau de la fontaine.

Une nuit, juste avant l’aube, alors que le jeune garçon grelottait à moitié endormi, enroulé dans son vieux bernouz devant la fontaine, il sentit quelque chose qui le touchait. Un homme, se dressait derrière lui, la pointe de son court bâton lui donnant des petits coups dans le dos.

Madani se leva lentement. Derrière l’homme, se tenait sa monture. Ils devaient s’être égarés pour n’arriver que maintenant, seuls. C’était même un miracle qu’ils soient là, à cette heure.

“Qu’est-ce que tu fais, là ?”, lui demanda-t-il.
“Je cherche les 9 étoiles,” répondit d’une voix lasse et endormie le garçon.

En entendant ces mots, l’inconnu sourit. Son tagelmoust indigo cachait son visage et seuls ses yeux pénétrants étaient visibles.

“Les 9 étoiles ? Toi, tu es le fils de Sadeck, le plus talentueux des ciseleurs.”

Cette remarque fit baisser les yeux du garçon. Ses épaules s’affaissèrent un peu plus.

L’inconnu plaça le bout de son bâton sous le menton de Madani et l’obligea à relever la tête.

“Un Sadeck ne baisse jamais les yeux, car un sang noble coule en lui. Ce sang qui circule dans tes veines contient toutes les vérités dont tu as besoin. Les réponses aux questions que tu te poseras un jour, sont déjà là, en toi. Ce sang, dont tu te dois d’être fier, possède toute les savoirs accumulés par tes ancêtres. Ils ont vu. Tu verras. Si tu le veux bien. Tu n’as besoin de rien d’autre. Fais confiance à la sagesse de tes yeux”

Sur ce, l’inconnu, de son bâton, le poussa sur le côté, fit avancer sa monture et l’animal plongea ses lèvres dans la fontaine, aspirant l’eau fraiche.

Madani regarda l’homme qui ne s’intéressait plus du tout à lui. Au loin, une faible lueur indiquait que le règne de la nuit se terminait et qu’elle allait devoir bientôt battre en retraite dans son éternelle lutte avec le soleil.

Le jeune garçon porta son regard sur le dromadaire qui continuait tranquillement à boire l’eau bienfaitrice.

Et là, il vit.

Et il comprit.

Lentement, il recula, puis tourna les talons pour marcher, sans courir, vers la tente familiale. Il sentit en lui un calme nouveau l’envahir, une sensation qu’il n’avait jamais connue auparavant. C’était comme si, enfin, le désert, calme et austère, l’accueillant en homme, ne faisait plus qu’un avec lui.

Nul besoin de courir. Nul besoin de crier. Nul besoin de se précipiter.

Il eut l’impression que le temps se ralentissait. Il avait maintenant toute sa vie pour ciseler de sa main habile ces bijoux qui contiendraient les plus beaux motifs jamais imaginés par sa famille.

Il était prêt.

Gravement, il s’approcha de son père qui dormait. Ce dernier ouvrit les yeux et à la manière dont son fils l’avait touché, il comprit aussitôt.

Aucun mot ne fut échangé.

Il allèrent côte à côte jusqu’à la fontaine. L’inconnu au bâton et sa monture avaient disparus.

Ils s’avancèrent.

Dans l’eau calme de la fontaine miroitait la grande étoile solitaire.

Madani s’agenouilla. Il avança la main et la posant à plat sur l’eau, tapota délicatement sa surface, comme on caresse un métal avant de le façonner.

Une onde se propagea. Rebondit sur les bords de la fontaine, se multipliant, soudain vivante.

Et, pendant un moment fragile, un instant fugitif, 9 étoiles insaisissables se baignèrent dans la fontaine.

(Suite)

(Photo : glecoquierre Licence CC:BY)

Commentaires

30 commentaires pour “Les 9 étoiles du désert”
  1. David says:

    Bonjour maître (des lieux, des nouvelles, des beaux récits…)^^

    C’est une création personnelle ça ? Sortie directement de l’activité prolifique de tes congés ? Je ne sais pas si cette nouvelle nouvelle t’a demandé plus d’efforts que les précédentes mais je trouve qu’il y un bond en avant vraiment formidable dans la qualité et l’originalité !
    Le genre est très bien respecté avec une jolie chute !
    Merci :)

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup David pour tes compliments ! Celle-là, en fait, est post-congés et m’a demandé pas mal d’heures de travail pour la peaufiner. Elle pourrait l’être encore plus d’ailleurs… ;)

  3. Thomas says:

    Superbe *** En lisant ce texte, on est transporté ailleurs. La chute sait nous rappeler combien les choses dépendent du point de vue qu’on adopte pour les considérer. L’image de la fontaine et de l’étoile va désormais habiter mon esprit lorsque je serai face à un “problème”. Merci

  4. AMie says:

    Waouh! Cela nous change du développement personnel type : je fais ceci, je ne fais pas cela.
    Merci pour ces contes pleins de poésie… qui nous mettent des étoiles plein le coeur.
    Encore une bonne journée en perspective!

  5. Jean-Philippe says:

    @Thomas Merci ! Je crois tout est question de perspective dans la vie mais souvent, dans notre propre quotidien, c’est si difficile à appliquer. ;)

    @AMie Merci beaucoup ! Je suis très heureux de contribuer modestement à ce que tu passes une bonne journée. :)

  6. Joanna says:

    C’est beau! C’est beau ce pouvoir de me faire voyager sans faire un pas. Merci.

  7. fraZck says:

    Superbe comte ! Bravo Jean-Philippe pour cette belle histoire (je n’ai eu aucun mal à voir la scène dans ma tête) qui me rappelle qu’il faut toujours envisager les choses en “lisant entre les lignes”
    Encore merci pour ce voyage :-)

  8. Jean-Philippe says:

    @Joanna Merci beaucoup ! Un voyage commence dans sa tête, et c’est souvent le début d’une aventure, réelle ou non. ;)

    @fraZck Merci pour ton compliment ! Le pouvoir de notre imaginaire est extrêmement puissant. Ça aussi on l’oublie souvent mais toi, tu sais bien l’utiliser. :)

  9. Coumarine says:

    émue tout simplement en lisant ce conte
    la magie des mots
    la magie d’un message donné…
    merci!

  10. Sebastien says:

    Merci cher Jean-Phillipe, tu es un conteur des temps modernes avec tes histoires pleines de philosophie!!
    Tu devrais écrire un livre de contes… à moins que tu ne décides de répandre ta sagesse de villages en villages :D (dans ce cas, dis-moi quand tu t’arrêtes en France ;) )

  11. Jean-Philippe says:

    @Coumarine Venant de toi – prof d’écriture – je ne peux qu’être touché à mon tour par ton commentaire. :)

    @Sebastien Pas de problème… il est ou ton village ? Et merci pour tes compliments. ;)

  12. Nathalie says:

    Belle histoire… grazie :)

  13. Jean-Philippe says:

    Merci Nathalie ! Un jour, il faudra que je me penche sur les fiers Sardes… ;)

  14. Link_samurai says:

    La je suis conquis, ce très beau texte bien construit fait rêver et réfléchir, c’est du grand Jean-Philippe.

    Je note une très bonne utilisation du vocabulaire exotique ;)

  15. Grégory says:

    Pour être honnête, ce billet me fait une impression bizarre.

    Tout d’abord, j’adore ! L’histoire est belle, très bien racontée. Tu crées un univers, un contexte, un passé. C’est peut être même une histoire sur laquelle tu peux ta baser pour créer d’autres histoires, pour nous raconter ce que devient le petit Madani. Et créer doucement un vrai roman (Asimov a bien fait comme ça pour initier son cycle Fondation)

    Je suis complètement d’accord avec David quand il dit qu’il y a “un bond en avant vraiment formidable dans la qualité et l’originalité”.

    Donc, vraiment, une très belle histoire !

    Par contre, je ne vois pas le lien avec le thème du mois … Mais peut être manque-je de finesse ou d’ouverture d’esprit …

  16. Jean-Philippe says:

    @Link_samurai Merci beaucoup pour vos compliments !

    @Grégory Je suis un fan de Fondation et je ne savais pas qu’Asimov avait commencé comme ça. Un peu comme un Dickens ou un Hugo qui sortait un épisode par semaine de son histoire ?

    Le lien avec le thème du mois ? Il est ténu. :) Disons que Madani, pour trouver la solution fait de nombreux mauvais choix, avant de trouver la bonne réponse. ;)

  17. Jean-Pierre says:

    C’est vrai que cette histoire est un cran au-dessus des précédertes, jusqu’à présent. Bravo… et pourvu que ça dure longtemps.

  18. Argancel says:

    Hello Jean-Philippe!

    J’étais déjà fan de tes écrits mais là tu m’as épaté. Ton récit m’a donné plein de belles images dans ma tête, ça se déguste comme un bon vin, tout en finesse.

    Je vais m’empresser de lire la suite :)

  19. Jean-Philippe says:

    Merci pour tes compliments ! et surtout d’avoir lu toute la série, parce que maintenant, cela commence à prendre du temps… pire qu’une marche dans le désert. ;)

    Pour ceux ou celles qui voudraient se lancer dans la lecture de toute la série, je vous recommande la prudence. Préparez aussi des vivres – sandwichs et boissons – pour le voyage. Laissez un mot à votre entourage pour leur expliquer que vous êtes en train de lire Les 9 étoiles, afin qu’ils puissent vous retrouver dans un des épisodes, si vous vous perdez. Enfin, n’oubliez pas qu’à tout moment, en cas d’urgence, si votre vie est en danger, vous pouvez tout quitter en cliquant en haut à droite de la page pour fermer la fenêtre… si, si, c’est possible et même recommandé en cas de “lecturite” aiguë.

    (Depuis quand un blogueur encourage-t-il ses lecteurs à fermer la page de son blog ? Là, je crois que je fais une première…)

  20. Guillaume L. says:

    Bonjour,

    Je viens de voir que vous utilisiez une de mes photos pour illustrer votre texte, auriez vous l’obligeance de rajouter la licence à coté du “crédit” s’il vous plait ?

    Licence Creative Commons BY
    ou
    Licence CC:BY

    Merci d’avance, et jolie texte ;-)

  21. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Guillaume pour les compliments ! Vous êtes crédité en bas de l’article avec un lien vers votre compte flickr. ;)

    Je suis juste curieux de savoir ce que vous apporte le fait de rajouter les termes Licence CC:BY ? Une sécurité supplémentaire ? Merci !

  22. Guillaume L. says:

    Le plaisir de respecter une licence libre et de le faire savoir

    Mais cela permet aussi d’informer les personnes passant dans le coin qu’elles peuvent réutiliser la photo en toute liberté (et en toute légalité).

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Creative_Commons

    Si vous avez d’autres questions je suis dans le coin ;-)

  23. Jean-Philippe says:

    Merci Guillaume, c’est clair ! :)

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