Une étrange école (3)

Libres, ils dancent sur la mélodie de leurs rêves encore purs.

Cet article est la troisième partie d’une histoire qui a commencé ici.

Damien a un crayon dans la bouche. En fait, il ne le sait même pas. Pour l’instant, il fait des recherches sur la vie d’Alcibiade, l’élève puis ami de Socrate et ce qu’il découvre, l’épate. Être rebelle, différent, anticonformiste – un nouveau mot qu’il vient d’apprendre – il pensait que c’était un truc moderne. Ben non. Chez les anciens Grecs, les plus jeunes n’étaient pas toujours d’accord avec leurs anciens et ils le disaient clairement !

Son prochain devoir, il le sait, portera sur ce mec, Alcibiade, un gars qui tombait les filles comme pas deux, qui était un excellent guerrier, qui savait faire la fête et qui n’hésitait pas à changer de camp quand ça lui chantait. Au moins personne ne le dérangeait, pensa Damien.

191ème jour de classe

Son père passa la tête par la porte entrebâillée : “Il y a deux de tes amis qui viennent d’arriver. Ta mère est en train de leur préparer des jus. Ça va toi ?” Damien répondit distraitement en hochant la tête. La tête disparut de l’embrasure pour réapparaitre aussitôt, l’œil amusé : “et puis soit gentil d’enlever ce crayon de ta bouche. Tu vas finir par l’avaler”. Damien grogna et retira distraitement l’objet mastiqué.

Quelques secondes plus tard, Élodie et Louis apparurent à leur tour, un verre de jus d’orange à la main. Damien se leva pour les accueillir et claqua la porte de la chambre derrière eux. “Maintenant, on est tranquille.”
“eh, y sont cools tes parents,” dit Élodie, l’esprit taquin. “Avec tout ce que tu nous racontais je pensais que c’était des bourreaux !”

Damien haussa les épaules sans répondre et alla se rasseoir.

Ses deux camarades déposèrent leurs boissons sur son bureau et s’assirent sur le lit du garçon. Ce dernier jeta un œil inquiet sur ce qu’il y avait sous les verres et en retira prestement une feuille imprimée qu’il montra à ses camarades de classe. “La mort d’Alcibiade racontée par Plutarque. Trop bon. Ses ennemis mettent le feu à sa maison mais lui, il réussit à en sortir et veut se battre, l’épée à la main. Les autres ont tellement peur de lui qu’ils le tuent de loin, avec des flèches. Losers !”.

Les deux hochèrent la tête, respectueux de cette passion nouvelle pour les anciens Grecs.

Élodie se tourna vers Louis. “Alors, tu as encore eu une mauvaise note. Tu es en train de nous battre tous maintenant.”

Louis lui donna une bourrade. “Arrête, j’avais pourtant essayé d’avoir une “vraie” bonne note cette fois-ci. Mais ça n’a pas marché. Mes méthodes du temps où j’étais bon élève n’ont pas l’air de fonctionner. Tout ça parce que vos devoirs atteignent un très haut niveau.”

Il secoua la tête. “Et moi qui me prenait pour une bête à l’école…”

Damien prit la parole. “Ton problème, c’est que tu restes trop dans le programme traditionnel. Tu ne choisis pas quelque chose qui te plaise vraiment. C’est ça que tu devrais faire. Qu’est-ce qui t’intéresse en dehors des bouquins de l’école ?”

Louis haussa les épaules. “Je sais pas. Moi, j’ai toujours suivi les livres. J’apprends, je mémorise et je réponds aux questions dans les interros. C’est tout. Enfin jusqu’à cette année.” Il fit une pause. “Je me demande vraiment pourquoi mes parents m’ont transféré.”

“Peut-être pour que tu voies les choses différemment ?” répondit Élodie. “Mais alors, quand tu n’étudies pas, tu fais quoi ? Tu joues à la DS ? Tu chattes sur MSN ? tu regardes Youtube ?”
“Non, non. Je vous assure, j’étudie, c’est tout. Il en faut du temps pour tout apprendre.”

Damien insista. “Arrête ! Il y a bien un moment où tu fais autre chose. Allez, crache !”

Louis remua sur le lit. Silencieux.

Élodie prit son verre, but une gorgée de jus d’orange et le reposa sur le bureau. “C’est pour aujourd’hui ou demain ?”

L’ex-premier de la classe se gratta la tête, un peu gêné. “Bon euh… ça reste entre nous ?”

Les deux autres, le visage angélique, hochèrent de la tête.

“Bon, voilà. J’aime bien les robes.”

Ses camarades restèrent immobiles, surpris. Élodie, la première, se ressaisit. “Tu veux dire quoi exactement ?”
“J’aime bien les robes, leurs couleurs, leurs coupes. Quand ma mère en choisit une, j’ai toujours un avis mais elle ne m’écoute jamais. Et pourtant, je sais ce qui lui va. Sur le net, j’étudie les styles des grands couturiers.”
“Tu voudrais être créateur ?” demanda son amie.
“Non, ce n’est pas ça qui me plait. Ce qui est trop bon c’est d’observer, de comparer, d’analyser l’évolution. C’est vraiment cool. Une petite idée peut partir de New York ou de Tokyo et de là, faire rapidement le tour du monde.” Les yeux de Louis brillaient. “Et puis, à chaque fois qu’il y a une nouvelle collection, c’est passionnant. Je peux voir les photos prises par les photographes sur le net.”

Il se leva brusquement.

“A chaque fois, les maisons prennent des risques. Un pari comme ça, c’est jamais gagné d’avance et ça peut faire tomber une marque. Un mauvais choix de couleurs, une mauvaise création et c’est toute la collection qui en prend un coup. Vous vous rendez compte ! Y a vachement en jeu !”

Damien se tourna vers Élodie. “Je crois qu’il la tient enfin sa bonne note.”

237ème jour de classe

Les vingt-et-un élèves chahutaient par groupes en attendant le début des cours. Les beaux jours étaient là et on approchait de la fin de l’année scolaire.

“Calme toi Louis !” lança Élodie.

Son ami n’arrêtait pas de bouger derrière son bureau. Il triturait nerveusement un stylo. “Oui mais là, j’ai pris des risques. Je suis sorti du style traditionnel de la rédac. Je sais pas si ça va lui plaire…”
“Ah, c’est pas le plus important, à partir du moment où tu as tout donné. Tu sais, c’est comme les robes. Tout le monde n’a pas les mêmes goûts.”
“C’est bien ça qui m’inquiète. Imagine que la prof ait horreur de la mode. Qu’elle pense que c’est du gaspillage. Je suis encore bon pour la mauvaise note.”
“Mauvaise note égal passage en classe supérieure,” souffla Élodie.
“Je préfèrerais qu’elle soit contente de mon travail.”

La porte de la classe s’ouvrit et la prof fit son entrée sous les brouhahas qui se calmèrent d’un coup lorsque l’on vit qu’elle était suivie par le directeur de l’école, un homme au regard austère.

Ils firent face aux élèves et la prof prit la parole.

“Ce matin, j’ai de très mauvaises nouvelles à vous annoncer. Cette classe est en train de complètement rater son année.”

Elle fit une pause, se tourna vers le directeur qui lui fit signe de continuer. Une certaine inquiétude gagna les élèves.

“Vos devoirs sont catastrophiques. Les derniers bons élèves, entrainés par la mauvaise influence d’éléments perturbateurs de la classe, sont en train de chuter.”

Le directeur fit un pas en avant. “Les notes sont lamentables,” dit-il d’une voix sèche. Il leva le paquet de copies qu’il tenait à la main et commença à les feuilleter. “15, 17, 17, 14, 18, 13, 15, 18, 18, 18, etc…” Il jeta le paquet de copies sur la table. “Où sont les mauvaises notes ?”

Un silence pesant répondit à sa question.

Finalement, Élodie leva la main. “Pour moi c’est pas un échec. Même si je dois redoubler, j’ai découvert des choses que je ne connaissais pas cette année.”

Au premier rang, Louis leva timidement la sienne. “Excusez-moi monsieur, mais tout le monde a été mauvais pendant le dernier devoir ?… vraiment tout le monde ?”

Le directeur soupira en regardant la prof. “Oui tout le monde, pas une exception pour sauver la classe.”

Un grand sourire illumina le visage de Louis. “Alors je suis d’accord avec Élodie. Si je redouble, c’est pas grave. Je suis trop content !”

Du fond de la classe, la voix de Damien retentit. “Et si on changeait les règles ? Vous savez, du temps de Socrate…”, des grognements l’empêchèrent d’aller plus loin. On entendit des “ça va avec les Grecs !” et des “Alcibiade, on connait !” qui firent taire l’expert de la démocratie athénienne. Damien regarda ses camarades en haussant les épaules.

La prof prit la parole. “Damien a peut-être raison. Comme il l’a étudié dans ses devoirs, on peut toujours changer les règles. Mais pour cela, il faut que tout le monde soit d’accord.”

Élodie fronça les sourcils. “Ça veut dire quoi ? Qu’on peut encore inverser les notes ? Les mauvaises notes deviendraient mauvaises, et les bonnes, bonnes ?”

“Oui, par exemple. Cela dépend de vous. Un système ne peut fonctionner que si une majorité est d’accord. Si elle décide de changer les règles, l’ancien système s’écroule de lui-même puisque plus supporté.”

“C’est cool ça !” lança Louis. “On aurait dû le faire plus tôt.”
“oui, mais tu n’aurais jamais écrit ton histoire de la mode italienne au XXème siècle,” lui répondit Élodie en se levant. Elle leva une main. “D’accord, je vote pour que les bonnes notes redeviennent les bonnes notes. Qui est pour ?”

Vingt autres mains se levèrent sans hésiter.

Le directeur regarda la prof. “Je crois que nous allons devoir refaire notre entrée.”

Cette dernière acquiesça et tous les deux sortirent rapidement sous les regards surpris, fermant la porte derrière eux. Ils rerentrèrent immédiatement, dans le même ordre que la première fois.

La prof prit la parole : “Ce matin j’ai de très bonnes nouvelles à vous annoncer. Cette classe est en train de réussir magistralement son année.”

(Photo : nattu)

Commentaires

24 commentaires pour “Une étrange école (3)”
  1. Mohamed says:

    Je n’avais pas compris qu’il y avait une troisième partie jusqu’a il y a 3 ou 4 jours. Je dois dire que cette troisieme partie est vraiment plus legere a lire que la deuxieme. On sent quand meme l’habitude d’ecrire et on sent que tu as su finir en beaute.
    Personnelement je vais eviter de repeter completement le commentaire que j’ai fait sur la deuxieme partie, a savoir que je trouve ces jeunes peu credibles cependant lorsqu’on en fait abstraction un plaisir certain commence a naitre.
    A un moment je me suis dit “bon ben au final c’est bien ca qu’on appelle de la fiction, un genre qui fait exister l’irreel, donc accepte le et profite”.
    J’ai trouve tout de suite plus de plaisir a lire avec le coeur qu’avec le cerveau, donc si je peux me permettre une phrase d’introduction pour les futurs lecteurs : A lire les yeux fermes et le coeur ouvert :-)
    Merci Jean-Philippe pour ton blog, comme je l’ai dit ailleurs tu me donnes pas mal d’idees et rien que ca, ca vaut de l’or !

    Mohamed Seme1Acte

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Mohamed pour tes analyses approfondies ! Elles me sont très utiles pour m’améliorer. J’aime beaucoup ta spontanéité et je suis certain que tes élèves aussi apprécient ça. :)

  3. Nathalie says:

    C’est encore une très interessante 3ème partie :) Avant de les imprimer pour les proposer à Richard, je voudrais savoir s’il y a une suite.

  4. Jean-Philippe says:

    Merci Nathalie ! Je serais bien curieux de savoir ce qu’il en pense. 😉

    Je suis surpris que Mohamed ne m’ait pas posé cette question. :) Alors suite ou pas ?

  5. Mohamed says:

    Ben parce que Mohamed a cru que c’était la fin de l’histoire :-)
    Mais puisque tu dis ca, ca veut dire qu’il y a une suite…me trompe-je ???
    Je me suis essaye a une courte histoire moi-même, tu veux bien que je te l’envoie, j’aimerai ton avis, si tu veux bien

    Mohamed

  6. Jean-Philippe says:

    Bien sûr Mohamed ! Je suis très curieux de lire l’histoire que tu as créé. :)

    Et puis, comme je le dis toujours, nous sommes tous des créateurs, nous savons tous et toutes raconter des histoires… la preuve ? Quand est la dernière fois que vous avez dit, en rencontrant un ou une ami(e) : “Oh, il faut que je te raconte !” ?

    Ces histoires que nous nous racontons sont les liens qui tissent nos relations, qui nous rendent complices, joyeux ou mélancoliques. Le monde “est” histoire ! C’est ainsi qu’on apprend, qu’on enseigne, qu’on intéresse les autres, qu’on partage ses sentiments secrets. Raconter une histoire, même confuse, c’est s’ouvrir à une relation, c’est se montrer tel que l’on est, c’est se mettre à nu.

    On se fait de nouveaux amis en racontant des histoires, on séduit cette personne qui nous plait en lui racontant notre histoire et les enfants eux, souvent, une seule histoire leur suffit. Après il faut juste la leur répéter encore et encore ! Les histoires sont notre refuge et notre confort hors de la réalité, là où l’on peut relâcher notre vigilance, là où l’on peut laisser vagabonder nos pensées et oublier le stress de la vie quotidienne.

    Une histoire, c’est l’étincelle qui nous donne envie d’aller de l’avant et c’est pour ça Mohamed que je lirai avec beaucoup de respect ton récit. :)

    (Et puis j’arrête là parce que je suis en train d’écrire un nouvel article !)

  7. Gyzmau says:

    Ayez après une semaine d’attente la voila. Cela fait plaisir.

    Alors suite ou pas.
    D’un coté (le cerveau 😉 ) étant donné que le voile est levé sur l’intrigue je serais tenté de dire pas de suite.
    Mais de l’autre (cœur 😉 ) on a pas envie de partir de cet univers enchanteur.

    Pour couper la poire en deux, à la place d’une suite je dirais qu’un petit épilogue aurait parfaitement ca place.

    En tous cas merci pour ces trois semaines, c’était génial.

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Gyzmau. :)

    Voir vos compliments rédigés là, comme ça, me vont droit au cœur parce que, écrire une histoire c’est un exercice très subjectif, ça ne peut pas plaire à tout le monde. Et puis on s’expose (comme je le disais au-dessus) alors, tous les compliments ou les remarques constructives, je les prends à bras ouverts. 😉

  9. Nanakii says:

    Coucou, J’ai pas encore posté de commentaires ici, et pourtant ça fait 3 semaines aussi que je lis cette histoire et j’attendais avec impatience ce jeudi.

    J’ai vraiment bien aimé ton style d’écriture ainsi que le message, la façon dont ils découvrent les grecs, leurs passions, et la façon dont ils trouvent ça “amusant”, ça donne un autre point de vue sur les cours.

    Pour finir, cette 3ème partie ressemble à une fin pour moi, même si comme l’a dit Gyzmau, on a pas envie de quitter cette fabuleuse école qui nous fait rêver :)

    Merci à toi !

  10. Jean-Philippe says:

    Nanakii, je te remercie ! (et ça rime en plus)

    J’apprécie le fait que tu aies pris la peine d’écrire ce message et si tu as lu les commentaires que j’ai laissés au-dessus, tu comprendras combien ton geste me touche. :)

  11. Yoann Romano says:

    @Jean-Philippe : C’est bien de s’exposer, les leaders ne cherchent pas à plaire à tout le monde.

    J’ai noté ce passage dans mon journal, il m’inspire beaucoup : “Damien prit la parole. “Ton problème, c’est que tu restes trop dans le programme traditionnel. Tu ne choisis pas quelque chose qui te plaise vraiment. C’est ça que tu devrais faire. Qu’est-ce qui t’intéresse en dehors des bouquins de l’école ?”.

    Merci pour ça.

    Yoann

  12. Jean-Philippe says:

    Même chose pour toi Yohann ! Je suis vraiment très sensible à ce que tous vous me dites dans les commentaires. :)

  13. Hakim says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    J’ai lu les articles “le lycée c’est la prison et une étrange école” avec beaucoup de nostalgie..
    Bien souvent je me demandais <>
    Je n’en dit pas plus cela m’a fait réfléchir.

    Merci à toi à bientôt 😉

  14. Jean-Philippe says:

    Merci Hakim de prendre le temps de laisser un commentaire. Si cela provoque une réflexion, c’est tout bon. 😉

  15. LaForêt says:

    Waouh !!! fantastique ! quelle merveilleuse histoire.
    Merci beaucoup pour ce formidable conte philosophique, qui force tout adulte à l’humilité !
    :-) Laforêt

  16. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup LaForêt ! Tes compliments me font extrêmement plaisir. 😀

  17. Jean-Philippe says:

    Annonce : Une étrange école a un nouvel épisode intitulé Nouveau trimestre !

  18. gentit christine says:

    Excellent, Jean-Philippe. J’aime beaucoup.
    C’est sans doute pour cela que j’ai quitté l’enseignement traditionnel pour le quitter définitivement à moins de 40 ans ! 😀

    Cette formule ne fonctionnerait évidemment pas, mais l’idée est là et s’applique déjà dans certaines mouvances !

    A bientôt !
    Bises.
    Chrisine

  19. Ysice says:

    Wow! Génial! Je suis enseignante pour des élèves en grande difficulté (notamment qui rejettent le système)et j’adore changer les règles du jeu avec eux. Ils adorent et adhèrent très bien. Ton histoire m’inspire et me conforte.
    Merci!

    • Merci Ysice ! Et chapeau pour ton travail (ainsi que ta passion). :)

      Je sais qu’en France, les enseignants sont mal payés, donc bravo ! Je suis presque certain que tu aimerais travailler dans un système comme celui qui existe en Finlande… peut-être un jour. 😉

  20. WAZE says:

    BONJOUR
    JE NE SUIS PAS DU GENRE A LIRE BEAUCOUP.MAIS AVEC VOS ARTICLES C’EST TOUT A FAIT LE CONTRAIRE: ECRITURE SIMPLE ET FACIL A LIRE.#RESPECT#

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