J’ai perdu mon enfant

2018

Il y en a parmi vous qui vont trouver que ce n’est pas le plus important, que la situation dans laquelle le monde se trouve est bien plus importante, que des milliers (des millions ?) de vies sont en danger mais qu’est-ce que tout ça par rapport à son propre enfant ?

Hier, mon épouse est allée faire les courses dans un supermarché proche de la gare de Shonandaï avec Hugo, notre petit garçon de 6 ans, mon petit Ninja. Vers 13h30, elle me demande, comme prévu, de les rejoindre afin de les ramener à la maison avec les courses. Alors que je suis en chemin, elle me rappelle quelque peu affolée, en me disant qu’elle ne trouve pas Hugo. Je ne m’inquiète pas car Hugo est un garçon qui a besoin de courir, de se défouler, d’explorer. Ce n’est pas pour rien que je le surnomme mon petit Ninja ou mon petit samouraï. Lorsque nous sommes dans les supermarchés par exemple, il parcourt les allées, courant à gauche à droite, avant de nous rejoindre aux caisses, le moment venu. Nous lui laissons beaucoup de liberté.

Trop ?

Lorsque j’arrive devant le magasin, maman m’attend, pâle et me dit dans un souffle : “J’ai perdu Hugo…” Je vois bien qu’elle ne plaisante pas et qu’elle a dû chercher un peu partout dans le magasin et aux alentours. Elle a même parlé au personnel qui lui confirme avoir vu un petit hafu (métisse japonais/occidental) sortir.

Aussitôt, nous nous séparons et nous nous mettons à parcourir les alentours de la gare, regardant un petit peu partout, demandant à des gens, cherchant dans les moindres recoins. Le temps passant, je commence aussi à m’inquiéter. Pourtant, j’ai confiance en mon petit Ninja, il est débrouillard et cela ne correspond pas à son attitude habituelle car nous avons des règles bien établies qu’il respecte.

S’il nous perd, il sait qu’il doit revenir au dernier endroit où nous étions ensemble et attendre. Cela lui est déjà arrivé. Je vais aussi jusqu’au point de rendez-vous habituel où nous avons l’habitude d’aller chercher maman lorsqu’elle revient en train. Je suis persuadé qu’il nous attend là-bas. Je les ai pris de nombreuses fois à cette place. Lorsque je débouche de l’escalator et que je ne vois pas sa petite silhouette en train de nous attendre, mon cœur se serre un peu plus.

J’ai du mal à y croire. Ce n’est pas possible, pas Hugo. Je lui fais confiance !

Nous décidons, au bout d’une demi-heure d’appeler la police car le temps passe et nous savons qu’il est important d’agir, vite. Rapidement, tous les kobans du secteur (petites stations de police au Japon) se mettent à la recherche de ce petit garçon. Les policiers se dispersent, posent des questions, rentrent dans les commerces, cherchent déjà dans les allées reculées. Tout le quartier autour de Shonandaï est exploré. La gare est souterraine, immense, avec de nombreux couloirs qui sont eux aussi fouillés.

Rien.

Cela fait maintenant plus d’une heure que nous cherchons, l’angoisse nous serrant le ventre. Malgré tout, je continue à revenir à cet endroit où j’ai l’habitude de les prendre et je me dis “Allez Hugo, allez mon petit, tu es là”. Mais à chaque fois que je débouche de l’escalator, il n’y a personne qui attend.

Nous continuons à chercher pendant que les policiers commencent à élargir le secteur de recherche. A chaque fois que j’entends un cri d’enfant, je sursaute. C’est lui ? Lorsque j’aperçois au loin des petites gambettes qui courent à toute vitesse, j’ai un espoir, vite déçu. J’aperçois des papas tenant par la main leur petit garçon et je les envie.

Au Koban de Shonandaï, les policiers nous expliquent qu’ils ont pu visionner la surveillance vidéo du supermarché et on y voit notre petit Ninja sortir, puis revenir, puis ressortir pour ensuite disparaitre dans un des escaliers menant à la gare, au sous-sol. Avec tact, un des policiers demande si nous avons des vêtements. Le but est de le faire sentir à la brigade cynophile et d’essayer de suivre Hugo à la trace. Maman tremble. Les larmes lui montent aux yeux.

Cela fait plus de deux heures qu’il a disparu. Je me répète que je lui fais confiance. Je le connais mon petit bonhomme, il a de la jugeote, il n’est pas du style à rester au milieu du trottoir et à se mettre à pleurer. Alors, où es-tu Hugo ?

Son manteau et son sac à dos ont été pris avec des gants pour ne pas laisser de traces et mis dans des sacs en plastique comme des pièces à convictions avant de les faire sentir aux chiens. On croirait un mauvais film. Malgré moi, je commence à penser à d’autres disparitions d’enfants célèbres. Au Koban, les coups de fils s’enchainent. Au-delà de Fujisawa, la ville où nous habitons, toute la préfecture de Kanagawa, toutes les patrouilles sont maintenant à la recherche du petit hafu.

Une voiture a même été envoyée jusqu’à notre maison, au cas où. Mais à presque 5 kilomètres de la gare, avec toutes ces rues et avenues, tout ce trafic, cela parait impossible. A cet instant, celui qui semble être en charge de l’enquête nous fait signer quelques papiers et nous demande l’autorisation de lancer une alerte au niveau national si les traces suivies par les chiens ne donnent rien.

Maman pleure doucement, papa n’en mène pas large.

On nous demande une photo qui montre son visage de façon nette et me voilà en train de remonter tous les clichés pris sur mon portable avec mon ventre qui se serre encore plus. C’est terrible de revoir toutes ces photos, à cet instant. Je ne sais pas pourquoi, je me remémore le dernier moment où je l’ai vu partir ce matin, joyeux, bondissant, heureux de partir se promener avec maman.

Qu’est-ce qui est important ? A cet instant, rien.

Je me moque du coronavirus, je me moque du nombre de morts dans le monde, je me moque du fait que le gouvernement français soit incapable ou pas. Je n’ai qu’une envie, le serrer dans mes bras et lui dire encore et encore que je l’aime.

Tout d’un coup, je me souviens de cette touriste française disparue sans laisser de traces à Nikko, en 2018. Parce que ma belle-famille habite près de là, j’avais suivi cette affaire de près, essayant de comprendre les terribles sentiments qui pouvaient traverser sa famille. J’ai l’impression de les ressentir, à cet instant.

Plus rien n’a d’importance, sauf lui.

Cela fait près de trois heures. Je veux ressortir du Koban pour chercher encore. Je dois faire confiance à mon petit Ninja, sauf si, une mauvaise rencontre… je refuse de penser à cette possibilité.

Un énième coup de fil résonne dans la pièce, nous faisant sursauter.

Le policier décroche.

Son visage s’illumine.

J’ai déjà envie de l’embrasser, lui et sa casquette.

Hugo est à la maison.

Ce petit bout de chou de 6 ans a parcouru les presque 5 kilomètres, sans se perdre, dans le fatras de rues de Fujisawa en à peu près une heure. Il a ouvert la maison avec sa clé et puis, content de son exploit, il est allé joué avec ses copains, en nous attendant.

Avec sa maman, nous rions à travers les larmes.

La vie peut reprendre son cours. Enfin.

Alors chérissez vos enfants. Ils ne sont pas parfaits, le sommes-nous ? Pardonnons les petites et les grosses bêtises. Tant pis pour les devoirs et les notes. Laissons-les vivre et s’épanouir afin qu’ils puissent s’offrir un futur plus rayonnant que le nôtre en ce moment. Ils le trouveront car d’instinct, ils connaissent le chemin.

Le chemin de la maison.

Mais nous, jamais, jamais nous n’oublierons ce 11 avril 2020.

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(Cet article est d’abord paru sur facebook le 12 avril 2020.)

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