La femme sans peur (19)

Par le 4 October 2012
dans Des histoires

 

Cet article est la suite de la saga de Trinity Silverman, commencée ici.

Le lobby commence à se remplir.

Les réceptionnistes s’agitent.

Les valises à roulettes glissent sur le marbre lustré de l’hôtel. Les clients matinaux, surtout des businessmen, se dépêchent de régler leur note.

Time is money.

Trinity elle, entre par la petite porte, sur le côté, afin de se faire la plus discrète possible. Elle passe derrière un groupe d’hommes d’affaires japonais, debouts en cercle, conversant à mi-voix. Leur calme apparent contraste avec la frénésie déployée par leurs collègues américains.

Les vrais touristes eux, n’apparaitront que plus tard, les traits tirés, les mines plus ou moins réjouies, avides de rentabiliser leur court séjour à Las Vegas.

Venus du monde entier, aveuglés comme de petits insectes par les lumières des jeux de hasard, ils sont venus ici oublier leur vie faite de routine et de banalité, au prix de quelques centaines ou quelques milliers de dollars.

Trinity, discrètement, longe les murs du lobby. Tête baissée, elle se dirige vers les ascenseurs, espérant ne pas avoir à attendre trop longtemps que l’un d’eux ouvre ses portes. Elle ne veut rencontrer personne, et surtout pas…

Mais elle n’a pas le temps de les atteindre.

Une main se pose sur son épaule, qui la fait s’arrêter net. Elle se retourne lentement, ne sachant pas ce qu’elle va lui dire. Gianmarco a droit à des excuses et elle n’a plus le choix.

Lorsqu’elle découvre son interlocuteur, Trinity, surprise, pousse un soupir de soulagement.

C’est Christina qui se tient devant elle.

Trinity note que quelque chose ne va pas.

“Bonjour Christina, qu’est qu’il y a ?”
“C’est mon ex… il est revenu, hier soir.”
“Et alors ?”
“Il veut de l’argent. Il sait que je touche une aide et il veut sa part.”

Oubliant ses propres soucis, Trinity croise les bras.

“Mais il ne peut pas faire ça. C’est du vol.”
“Peut-être, mais il m’a menacée. Si ce soir je ne lui donne pas la moitié de mes aides, il s’en prendra aussi à Célestina.”
“Ce n’est pas possible !…”
“Je le connais, avec de l’alcool, il est plus fort, il est capable de tout.”

Les deux jeunes femmes, dans un coin du lobby, ne prêtent pas attention à l’agitation tout autour de la réception.

“Même si je lui donne l’argent, je n’ai pas confiance. J’ai peur qu’il se laisse aller à des pulsions violentes.” Christina baisse la tête. “J’ai peur pour Célestina.”
“Vous êtes sûre qu’il viendra ?”
“Oh oui, je l’ai vu dans son regard. Il est acculé. Il doit avoir une grosse dette pour agir comme ça.”

Trinity voit les larmes envahir le visage fatiguée de Christina qui soupire et reprend.

“Je voudrais disparaitre avec ma fille, oublier cette vie minable et retourner dans mon pays.”
“Pourquoi vous ne le faites pas ?”
“J’économise mais la vie ici est chère et avec mon ex qui me harcèle, il me faudra des années avant que je n’aie l’argent nécessaire. Célestina grandit vite et ici les études coûtent cher. A ce rythme là, je n’aurai jamais assez pour lui payer une bonne université. Mes parents se sont privés de tout pour que je puisse y aller au Salvador. Ils croyaient en l’éducation.”

Trinity lève les sourcils, surprise.

“Oh, vous êtes diplômée ?”

Malgré sa peur, Christina retrouve un peu de sa fierté.

“Oui. Vous les Américains vous pensez que tous les Latinos sont sans éducation. J’ai un master.” Elle baisse les yeux. “Mais ce soir, ça ne me servira à rien.”

Trinity lui prend soudain le bras, décidée.

“On ne va pas discuter de tout ça ici mais, une chose est sûre,  il ne faut pas le rencontrer. Venez toutes les deux dormir dans ma chambre. Vous y serez en sécurité.”

Christina se dégage lentement et sourit tristement.

“Et demain soir ? Et tous les autres jours ?” Elle secoue la tête. “Non, la seule solution c’est que je lui parle ce soir. Que je lui fasse comprendre fermement que je n’accepterai plus ses menaces et que je ne payerai pas. Il n’est pas mauvais mon ex, c’est l’alcool qui le rend violent.”

Elle pousse un autre soupir.

“Je n’ai pas le courage de l’affronter, J’ai trop peur qu’il s’attaque à Célestina. Vous comprenez Trinity ?… Trinity ?”

Cette dernière ne l’écoute plus. Les yeux au sol, elle sait ce qu’elle doit faire. Elle est forte maintenant, alors c’est facile de décider. Elle va aider Christina de la seule manière possible. La meilleure. De celle qui réglera tous les problèmes de la jeune Salvadorienne. Son regard revient dans celui de Christina.

“Vous avez fini votre travail ?”
“Oui, j’allais rentrer lorsque je vous ai aperçue dans le lobby.”
“Venez avec moi.”

Le ton est décidé. Sans attendre, Trinity tourne les talons et, dans sa tenue de sport, se dirige vers les ascenseurs. Sa silhouette fine et ses chaussures-gants colorées font tourner plus d’un regard. Christina la rattrape.

“Moi vous allez où ? Dans votre chambre ?”

Regardant droit devant elle, Trinity lui répond presque sèchement. “Oui, cela va prendre une minute.”

Les deux femmes finissent de traverser le lobby, se faufilant entre les clients, Trinity à grandes enjambées, Christina, perplexe, trottinant derrière elle, pour essayer de la suivre.

Alors qu’elles arrivent devant l’un des ascenseurs, un des réceptionnistes appelle Christina. La jeune Salvadorienne, un peu ennuyée s’excuse auprès de Trinity.

“Donnez-moi juste une seconde.”

Elle court jusqu’à un coin du long comptoir marbré pour s’entretenir avec l’employé plutôt âgé..

Trinity stoppe devant les ascenseurs. Le “ding” habituel retentit et les portes s’ouvrent. Elle étouffe un cri.

Paralysée.

Gianmarco sort de l’ascenseur. Il porte un costume beige, léger, en pied-de-poule, serré à la taille. Un simple polo à gros boutons tirant sur le vert pale complète le tableau.

Ses yeux sont masqués par une paire de lunettes de soleil toutes aussi élégantes que le reste. Trinity ne peut pas voir ses yeux verts. Profonds…

Apparemment, il ne la voit pas. Il passe droit devant elle sans lui accorder le moindre regard. Trinity est toute rouge, la bouche ouverte et raide comme une statue.

Gianmarco laisse derrière lui un parfum très léger et frais.

Christina rejoint Trinity en courant..

“Qu’est-ce qu’il y a ?”

La chef de projet de MetaForex finit par se ressaisir et s’engouffre dans l’ascenseur, tétanisée. La jeune Salvadorienne a tout juste le temps de la suivre avant que les portes ne se referment.

(A suivre)

(Photo : Lance McCord)

Commentaires

8 commentaires pour “La femme sans peur (19)”
  1. Florence says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    Je ne suis pas sûre parce que je n’ai pas pris le temps de vérifier, mais il me semble que Christina a déjà évoqué sa formation universitaire lors du dîner dans la chambre de Trinity…
    Remarque, si tu le répètes, c’est que c’est vraiment vrai :-)

    Florence

  2. Amibe_R Nard says:

    Poteau ?

    Au feuilleton numéro 13, elle dit :

    Trinity : “Vous étiez à l’université ?!”
    “Oui, j’ai étudié l’anglais et le français. Ne vous fiez pas aux apparences, comme la plupart de vos compatriotes.”

    Mais elle ne parle pas d’un master. Ce qui est une précision supplémentaire. :-)

    D’autre part, on peut aller à l’université sans en ressortir diplômé.
    l’Amibe_R Nard

    • (…je me disais bien ! Ce n’est plus un poteau mais une colonne Vendôme. 😀 )

      En tout cas, merci beaucoup l’Amibe ! 😉

      Il ne me reste plus qu’à arranger soit l’épisode 13, soit celui-ci mais, ce type de dialogue m’aide vraiment beaucoup, car il arrive un moment où on ne voit plus son texte, où on le devine avant même de le lire. Donc merci énormément à tous les deux.

      Je vais aussi avouer que je n’ai pas encore commencé la relecture. Je retarde le moment. Bon, je connais la solution pour ça… 😉

  3. EstherColmeZem says:

    palpitant, intérèssant mais aussi stressant, cet épisode. j’ai hâte de pouvoir lire la suite. la pauvre Christina, que lui arrive t-il ? heureusement que Trinity l’a prise en amitié et est là pour s’occuper d’elle et de célestina. mais que lui a dit la réceptionniste ? Quand à Gianmarco, qu’elle le zappe !

  4. EstherColmeZem says:

    Non vous ne vous trompez pas, j’adore le roman “La femme sans peur” qui devient de plus en plus haletant. je l’ai transporté sur FB et le partage sur twitter. A bientôt pour le nouvel épisode.

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