La conjugaison (2)

Par le 19 April 2012
dans Des histoires

La crème brûlée de monsieur Baptiste

(Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.)

“C’est le conditionnel présent qui manque, monsieur.”

Une vague de “aaaaaaah” parcourt la classe. Il y a ceux qui savaient, ceux qui font semblant de savoir et ceux qui ne savent pas de quoi on parle mais qui pensent qu’il vaut mieux se fondre dans la masse, histoire d’éviter le regard inquisiteur de monsieur Baptiste.

Ce dernier sait exactement qui est qui mais, en cette fin d’année scolaire, il ne va pas insister, surtout qu’il doit terminer sa petite contribution.

Il s’approche d’Emma.
“C’est bien ça. Tu as été rapide à deviner.”

La petite fille a un petit sourire timide qui ne peut cacher la fierté qu’elle ressent et que monsieur Baptiste devine dans ses pupilles.

Il revient ensuite vers son bureau et fait face à toute la classe.

“Maintenant… quelle est la question suivante ?”

Un nouveau brouhaha se fait entendre. La classe a du mal à comprendre où il veut en venir.

“Ben monsieur, c’est vous qui devez avoir les questions, vous êtes le prof qui prépare les interros. Nous, on a juste les réponses…” dit Jonathan.
“Normalement…” ajoute prudemment Lahcène.

C’est au tour de monsieur Baptiste de pouffer.

“D’accord, c’est moi qui ai les questions. Alors voici la suivante…”

Emma est déjà sur le bord de sa chaise, tous sens aiguisés, prête à lever son doigt le plus rapidement possible.

“Pourquoi ?…”

Il fait une pause comme s’il cherchait ses mots, bien qu’il connaisse son scénario par cœur. Il prend vraiment son temps, savourant chaque instant et chaque pas qui le sépare du Grand menu maison avec crème brûlée du chef.

“Pourquoi cette absence de conditionnel présent ?”

Emma se recule doucement sur sa chaise en fronçant les sourcils. D’autres élèves ronchonnent. C’est difficile comme question ça ! Pourquoi le conditionnel est absent ? C’est comme demander pourquoi on a école le lundi. C’est une question d’adulte pour un autre adulte.

Jonathan lève la main. Il a déjà un sourire en coin.

“Oui, Jonathan.”
“Ben, vous l’avez pas écrit parce que vous avez oublié comment ça se conjugue !”

Un nouvelle vague de rire secoue la classe de CM2. Jonathan regarde autour de lui, fier comme tout.

Monsieur Baptiste sourit aussi. C’est la première fois qu’on la lui sort celle-là. Dire ça à un prof de Français, quand même… Il n’a pas froid aux yeux, Jonathan. En espérant qu’il saura utiliser à bon escient cette intrépidité dans la vie adulte.

“Et si c’était vrai ?” répond monsieur Baptiste.

Il y a un instant de flottement dans la classe. Les rires se calment. Les élèves ne savent plus pendant quelques secondes s’il plaisante ou, s’il est sérieux. Un prof de Français qui aurait oublié ses conjugaisons ? Vous plaisantez ! Mais comme monsieur Baptiste ne sourit plus, dans les rangs, on reste prudent.

L’air préoccupé, leur maitre enlève le poster du verbe “devoir” et prend un feutre. il fait face au tableau blanc.

“Aidez-moi à retrouver cette conjugaison…”

Dans la classe, on se regarde. Il ne plaisante pas ?

“Je… je devrais…” commence Emma.
“Ah oui, tu devras, il devra, nous…” enchaine Lahcène avant d’être coupé par le reste des élèves qui lui indique qu’il est en train de conjuguer le futur. Le garçon hausse les épaules.

“Devrais, devras, c’est presque la même chose. C’est juste des nouillances.”
“Des quoi ?” demande Emma.
“Des nouillances, des p’tits détails,” répond le garçon en faisant un geste de la main, doigts ouverts, comme s’il voulait appuyer son propos.
“Des nuances, n-u-a-n-c-e-s,” épelle monsieur Baptiste en s’approchant de lui. “C’est bien de savoir ce mot difficile Lahcène. Ce n’est pas tout le monde qui le connait en CM2. Mais il faut l’utiliser correctement sinon, ça ne te sert à rien.
“Ben… j’connaissais pas moi, le mot nouillances,” croit bon de préciser Jonathan.

Monsieur Baptiste tapote nerveusement le feutre contre ses doigts.

“Je vous ai dit nuances, regardez.”

Il revient vers le tableau, écrit le mot en grosses majuscules et le souligne trois fois.

“Vu ?”

La classe hoche la tête comme un seul homme. Il savent que lorsque la voix de monsieur Baptiste descend d’un ton et qu’il commence à dire “vu”, on ne peut plus plaisanter. Il souffle un bon coup.

“Bon, revenons à notre conjugaison. La suite ?”
“Moi monsieur !” lance Emma, main levée, on ne peut plus haut.

Jonathan réagit vite, en ses dents.

“Ben, c’est une sacrée lécheuse, quand même…”

Emma qui l’a entendu, lui jette un regard noir, avant de commencer.

“Tu devrais, il/elle devrait, nous devrions, vous devriez, ils/elles devraient.”
“Merci Emma,” dit monsieur Baptiste tout en écrivant ce qu’elle vient de réciter au tableau. Soudain, il fait demi-tour et pointe du feutre Jonathan qui surpris, bondit en arrière sur sa chaise.
“Est-ce que c’est juste ?” lui demande-t-il.

Le garçon se gratte la tête, un peu embêté.

“Ben… je dirais que oui. Vu que Emma est une…”
“…une lécheuse,” lui souffle d’une voix ironique Lahcène.

Tout le monde a entendu et cela provoque un autre éclat de rire, cette fois-ci aux dépens de Jonathan qui, rouge-pivoine, hausse les épaules.

Monsieur Baptiste en profite pour enchainer.

“Maintenant que nous avons découvert le temps qui manquait, reste à savoir pourquoi je l’ai…”, il fait une pause, “volontairement omis de la conjugaison du verbe Devoir.”

On se regarde dans les rangs. Si cela ne tenait qu’à eux, ça ne les dérangerait pas de s’arrêter là. Un temps qui manque, c’est toujours moins de texte à mémoriser, c’est tout. Après, le pourquoi n’est pas important pour eux. Lahcène dirait même que c’est juste une question de nouillance nuance.

Monsieur Baptiste sait que le moment est crucial. Il doit y aller fort et comme chaque année, il sort sa phrase fétiche.

“Et si je vous disais qu’en faisant cela, je vous sauvais la vie ?”

(A suivre)

(Photo : Sebastian Mary)

Commentaires

10 commentaires pour “La conjugaison (2)”
  1. Christine says:

    – “Je suis aussi scotchée au tableau”….
    Tu sais si bien nous laisser en haleine !

    Je ne devrais, rien du tout,
    Tu ne devrais, rien du tout,
    Il/elle devrait rien du tout

    Avec les 4 questions de Byron Katie, J’INVESTIGUE cette croyance et cela donne : – Je devrais faire 1 article tout les jours.
    1- Est-ce que cela est vrai : Je devrais faire 1 article tout les jours ?
    répondre par : oui ou non
    2- Est-ce que tu peux ABSOLUMENT SAVOIR que c’est vrai ?
    3- Comment réagis-tu lorsque tu as cette pensée ?
    4- Qui serais-tu sans cette pensée ?
    Puis, fais tes RETOURNEMENTS, retourne la pensée pour voir si elle peut être aussi vrai ; puis trouve 3 exemples précis dans ta vie.
    – à l’opposé : Je ne devrais pas faire…….
    – vers soi : ma façon de penser, devrait faire…..
    Un jeu: http://www.theworkofbyronkatie.com qui OUVRE les portes de ton mental-intellect.

    A part cela : seul le présent est RÉALITÉ ;
    Au loin les culpabilités des remords du passé. la porte des CROYANCES
    Passe à l’action, MAINTENANT.
    Bonne journée

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Christine pour tes compliments !

    J’ai connu le travail impressionnant de Byron Katie dans les années 90 quand je vivais en Californie. A l’époque elle était en plein boum et avec Marianne Williamson (pour ceux qui la connaissent) tenaient le haut du pavé dans le développement de soi.

    Toutes les deux m’ont influencé et je te remercie beaucoup d’exposer ici en quelques mots, une des facettes de sa pensée. 😉

  3. Amibe_R Nard says:

    “Et si je vous disais qu’en faisant cela, je vous sauvais la vie ?”

    je vous sauve la vie ?

    Vraiment ?

    Voyons voir.
    Si j’élimine je devrais, il ne me reste plus grand choix de pioche que je dois ou je ne dois pas.

    C’est une question de principe concordant. De concordance d’esprit.

    Je devrais marque, déjà, l’idée que l’on ne va pas le faire.
    On sait qu’il faut le faire, mais on ne le fait pas : je devrais.

    S’interdire le conditionnel sur “je devrais” prend donc du sens pour se libérer.
    Si on ne fait pas, on ne fait pas, c’est un choix (dé)libéré. Sinon, on passe à l’action.

    Regardons les autres cas.
    Tu devrais, il devrait, nous devrions, vous devriez, ils devraient… autant de lignes de conseils.
    Que l’on peut écouter, ou non. Que l’on peut tester ou non.
    Mais des lignes qui nous incitent à dire ou penser : c’est vrai, je devrais.

    On cherche souvent, par ce biais, à nous culpabiliser. Car on implique le devoir, lorsque tu pourrais, il pourrait, etc. dénote une possibilité, un potentiel, un vrai conseil.

    Le devoir contient aussi toute une série de menaces :
    – Tu devrais faire ton travail scolaire,
    – Tu devrais ranger ta chambre,

    et même :
    – Tu dois aller à l’école,
    – Tu dois te laver les dents,
    – Tu dois dire bonjour.

    Education sanction.
    Education sanction, qui n’admet pas le choix, ni le dialogue, ni la faiblesse.
    Education sanction qui engendre le refus, le rejet, le dégoût, l’injustice.

    Et c’est tout un univers de changements qui s’ouvre lorsqu’on s’interdit le verbe “devoir” pour le remplacer par “pouvoir”.

    Quel parent va dire devant le premier pas de son bébé : vas-y ! marche, tu DOIS y arriver !!!

    Lorsque les bras du papa ou de la maman s’ouvrent devant un bébé hésitant, on n’entend bien un autre son : Tu “peux” y arriver. Allez, vas-y, courage, tu “peux” y arriver.

    Bannissons le mot devoir.
    C’est un verbe mauvais.
    C’est un verbe de la force obscure.

    Un verbe qui masque la vérité.

    Je dois aller travailler ?
    Je peux aller travailler.

    Voilà qui est plus juste. J’ai le choix, quitte à assumer les conséquences de mes choix.
    Et j’ai aussi la chance d’avoir ce choix, certains ne l’ont pas.

    Alors, arrêtons les devoirs, ouvrons les… pouvoirs.
    L’Amibe_R Nard

  4. Jean-Philippe says:

    Eh bien L’Amibe ! Je te sens en pleine forme aujourd’hui. 😉

    C’est un véritable article que tu nous écris là ! Et c’est monsieur Baptiste qui ne va pas être content… tu lui coupes ses effets. 😀

    Et ma réponse, tu l’auras dans la troisième partie de l’histoire. En tout cas, merci encore pour ce bel exposé à lire et relire (et quelle conclusion !). 😉

    PS : Toujours pas décidé à bloguer “en vrai” ?

  5. Amibe_R Nard says:

    Bloguer ?

    Oui, peut-être un jour, mais il me faudra décider dans quel domaine. :-)
    l’Amibe_R Nard (qui espère ne pas avoir trop dévoilé la fin de l’histoire)

  6. Jean-Philippe says:

    Pourquoi, il y en a tant que ça où tu te sens d’attaque ? 😉

    Au contraire, le challenge est sympa et enrichit ma propre histoire… (Je m’arrangerai avec monsieur Baptiste… une deuxième crème brûlée fera l’affaire.) 8)

  7. Amibe_R Nard says:

    Oui, j’ai plusieurs cordes à mon arc. Je me sens quelque peu scanneur 😉
    l’Amibe_R Nard

  8. Jean-Philippe says:

    … évidemment ! 😀

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