Table numéro 12 (suite)

Les goûts et les couleurs...

Cet article est la deuxième partie d’une histoire qui a commencé ici.

Tu es dehors.

Tu as faim, tu ne sais pas quoi faire mais tu es libre.

Tu as toujours un peu d’angoisse, pourtant tu te sens bien mieux car tu n’aurais pas pu manger ce qu’il y avait dans ton assiette, là-bas. Tu fais quelques pas dans la rue, un peu étourdi par la lumière. Brusquement tu t’arrêtes, stupéfait.

Tu n’en reviens pas… il y a d’autres restaurants. Plein d’autres restaurants.

Contre-manœuvre

Oh, pas des grands comme des usines, à l’image de celui que tu viens de quitter. Non, plutôt des petits bistrots. Il y a même là, tout près, une femme souriante qui propose de la cuisine faite maison. Tu t’approches. Ça sent bon. Elle te propose de goûter. Tu es surpris. Elle te répond que seuls ceux qui n’ont pas confiance en leurs recettes ne le font pas. C’est logique, non ?

Tu hoches de la tête tout en te délectant de sa cuisine odorante et colorée qu’elle vient de t’offrir. Tu décides immédiatement d’en acheter – à emporter. Et tu continues. Tu rentres dans différents petits restos et à chaque fois, tu goûtes et tu en prends une barquette, si tu aimes.

Maintenant tes bras sont chargés. Tu marches, tu marches mais malgré tous ces trésors aux arômes subtils tu ne sais pas où aller pour manger. Retourner au grand restaurant de fous ? Pas question !

Après avoir longé la rue pendant un certain temps, au loin, tu aperçois un parc et, plus tu t’en rapproches et plus une sensation de calme t’envahit. Un petit vent fait bruisser la cime des arbres et en dessous l’ombre est plaisante. Tu remarques quelques tables de pique-nique. Tu te dis que tu as bien de la chance, que c’est parfait pour déguster toutes ces bonnes choses qui commencent à peser.

Tu t’installes, déballes tes barquettes et commences à goûter à tout. Là, c’est comme un feu d’artifice de saveurs fougueuses dans ta bouche. Certaines sont succulentes, d’autres plus sucrées ou alors un peu amères mais nulles ne te laissent indifférent. Tu tâches de te souvenir de celles qui te plaisent le plus pour pouvoir en racheter. Quel contraste avec la table numéro 12 !

Manœuvrabilité

Alors que tu croques à pleine dents des fruits plus savoureux les uns que les autres, en te disant que c’est ça la vie, derrière toi, une voix te fait sursauter. Tu te retournes, surpris, pour découvrir à une autre table que tu n’avais pas remarqué, une dame d’un certain âge. Mais pas une vieille ou un vieux aigri comme il y en avait dans le restaurant de fous avec leurs visages tristes et gris. Non cette femme, malgré ses rides et ses cheveux blancs, respire la douceur et l’élégance. Elle te parle.

“On est bien ici, non ?”
“Oui, oui… je ne connaissais pas.”
“C’est la première fois ?”
“Ben oui…”
“Alors soyez le bienvenu ! Vous allez voir, vous reviendrez ici. C’est très relaxant.”

Elle te regarde plus en détail.

“On dirait aussi que c’est la première fois que vous mangez seul.”
“Oui, c’est vrai, enfin une des premières…”
“Ça fait du bien de pas avoir tout le temps la famille derrière, non ?”
“C’est sûr, c’est… c’est…”
“…déstabilisant ?”

Tu hoches la tête, silencieux.

Elle te montre une de ses barquettes.

“Vous voulez essayer ?”
“Euh… oui.”
“C’est très bon. C’est mon plat favori, celui qui me donne le plus d’énergie. Goûtez et si vous aimez, je vous en donnerai l’adresse.”

Tu t’approches de sa table qui est à moitié recouverte d’une fine nappe rouge et jaune. D’un petit panier, elle sort d’autres couverts en métal aux lignes élancées, juste pour toi.

“Manger avec du plastique, c’est moins bon.”
“Merci.”
“Et vous ?”
“Et moi ?… quoi ?”
“Vous n’avez rien à me proposer ?”

Tu bafouilles un peu.

“Ah, pardon !… je… tenez, ça là j’aime bien. Le goût est très spécial mais en plus les couleurs sont sympa, ça s’harmonise bien.”
“Merci beaucoup. C’est vrai que ça à l’air particulier. Asseyez-vous donc.”

Dans le silence des arbres qui bruissent, vous goûtez à vos plats échangés. Le sien est un peu épicé. Elle te voit devenir tout rouge.

“Vous aimez le piment ?”
“Oui c’est bon mais là c’est un peu fort !”

Elle sourit gentiment.

“C’est parce que vous n’êtes pas habitué. Mais ça viendra.”

Tu préfères détourner la conversation.

“Alors, et mon plat ?”

Elle garde la cuillère dans la bouche quelques secondes, les yeux fermés, avant de les rouvrir.

“Hé bien, c’est nouveau pour moi ce goût. C’est vraiment exquis ! J’adore et il va falloir me donner l’adresse.”

Tu t’empresses de la lui passer en lui posant une question qui te brûle les lèvres.

“Ça fait longtemps que vous venez ici ?”
“Oui très, mais il n’y a pas qu’ici qui est bien. J’ai mes petits coins que je vous ferai découvrir, si vous le voulez.”

Tu hoches rapidement de la tête.

Chef-d’œuvrabilité

De sous ta table que tu viens de quitter, un écureuil apparait, qui a senti un festin. En trois mouvements, il bondit jusqu’à une de tes barquettes, en chipe le contenu et se jette dans les fourrés pour réapparaitre, un peu plus haut, sur la branche d’un arbre, tranquille, grignotant son butin.

Toujours assis à côté d’elle, tu as à peine eu le temps de pousser un petit cri. Elle, ça la fait bien rire. Tu la regardes, un peu surpris.

“Parfois on gagne, parfois on perd,” dit-elle, rieuse. “Mais au final, toutes ces bonnes choses ne nous appartiennent pas. Elles sont à tous et à toutes. Alors on peut les partager.”

Tu inclines la tête d’un air entendu mais intérieurement, tu n’es pas sûr d’avoir bien saisi. Elle ne dit rien d’autre, continuant à piquer avec appétit dans ses différentes barquettes, son attention retournant toujours vers l’écureuil.

Ton regard se promène sur sa table, en chêne épais, usée par des décennies de soleil et de pluie, quand soudain, juste à côté du pli de la nappe, tu remarques, à peine visibles, les chiffres 1 et 2 gravés maladroitement à même le bois. Choqué, tu les pointes du doigt, sans pouvoir parler. Elle suit ta main du regard et en voyant ce numéro presque effacé par le temps, elle marque un petit temps de surprise avant qu’un sourire nostalgique ne se dessine sur son visage.

“Ah, ça ? C’est une longue histoire. C’était le numéro de la table qui m’était destinée dans mon premier grand restaurant. Ils ont voulu me faire “bouffer” un truc immonde mais j’ai claqué la porte. Heureusement ! Alors pour ne jamais oublier ce à quoi j’avais échappé et comme j’étais un peu rebelle, j’ai pris un couteau et voilà, je l’ai gravé dans ma mémoire !… je ne suis jamais retourné à la table 12 et cela a été la meilleure décision de ma vie.”

Toi, tu as le cœur qui bat maintenant un peu plus vite.

Tu veux lui dire là tout de suite, que toi aussi, juste avant, tu y étais à la numéro 12 mais qu’également, tu t’en es échappé et que tu commences à en être très fier.

Tu veux lui dire plein de choses, lui poser plein de questions sur les goûts et les couleurs mais tu n’en as pas le temps car, derrière vous, une voix, fraiche et féminine, vous interrompt.

“Est-ce que je peux me joindre à vous ?”

(Suiite)

(Photo : jenny downing)

Commentaires

14 commentaires pour “Table numéro 12 (suite)”
  1. ChrisToonet says:

    Bravo !! Cette histoire dégage une poésie pleine de charme, on dirait que le personnage se trouve transporté dans un “autre monde”. Elle nous donne aussi à réfléchir … Merci pour tout celà !

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup ChrisToonet ! C’est vrai, au-delà de l’histoire en elle-même, j’essaie d’apporter des éléments de réflexion – après tout, ici c’est du développement personnel. Je sais que cela ne plait pas à tout le monde mais, comme je l’ai déjà dit, je me fais beaucoup de plaisir en les écrivant et si cela apporte un petit moment de liberté constructive à certains, c’est fantastique. :)

  3. Ah pour avoir lu les deux l’une après l’autre je dois dire que j’ai préfère la première. Peut-être que c’était la découverte et le fait qu’il n’y avait pas de fin. Quand on aime toutes les fins sont décevantes…j’étais dégouté a la fin de matrix 3 mdr

    Parfois je me demande si cette femme qui vous invite a déguster des barquettes n’est pas juste une autre manière de vous faire rentrer dans le rang. Un sous-programme du programme principal qui prend en compte ceux qui n’ont pas accepte le programme principal…

    Mais peut-être que je réfléchis trop lol merci Jean-Philippe pour nous faire partager ces histoires :-)

    Mohamed Semeunacte

  4. Jean-Philippe says:

    Merci pour ton commentaire Mohamed ! Tu as une imagination débordante… en effet je n’avais pas pensé à ça. Mais ce n’est pas grave, car à partir du moment où tu te sens réellement bien, que demander de plus ? C’est comme l’effet placebo. 😉

  5. gseb29 says:

    Cette histoire me porte tellement qu’il va falloir que je fasse preuve de patience avant de lire la suite; et Dieu seul sait l’envie qu’il me brûle de lire cette 3ème partie.
    Bravo pour l’histoire, Jean-Phillipe.

  6. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup pour les compliments gseb29! Mais qu’est-ce qui te fait croire qu’il y aura une troisième partie ?… :)

  7. @Jean-Philippe, il est la le probleme je n’arrive pas a me convaincre d’aller réellement bien. L’effet placebo ne marche jamais longtemps sur moi.

    Je lis un excellent livre en ce moment : Ishmael de Daniel Quinn (amazon ne dit pas clairement si il existe en français) qui traite justement de cette longue histoire que l’homme a avale depuis la nuit des temps et que certains ont réussi a percer a jour.

    Dans ton histoire, le jeune homme part de table pour trouver un autre resto et si c’était ce qu’on devait avaler qui posait réellement probleme et pas la manière dont on nous le sert ou l’endroit ou on se faire servir ?

    Désolé si je pourris un peu l’ambiance de ton histoire mais j’ai faim et j’ai soif depuis des années et peu importe ce que je me met sous la dent j’ai toujours aussi faim et toujours aussi soif…

    Merci Jean-Philippe

    Mohamed Semeunacte

  8. Aurelien says:

    Magnifique.
    A la base je pense que c’est une parabole de l’entreprise (idée renforcée par le choix des mots-clés de Jean-Philippe 😉 ), mais en lisant la deuxième partie on se dit que ça peut très bien être également une parabole de la vie en général: “ne te contente pas de ce que la vie a prévu pour toi, sors, va chercher mieux et tu découvriras de petites merveilles”.

  9. Jean-Philippe says:

    @Mohamed Merci pour cette recommandation de lecture ! Par contre, je ne comprends pas le sens de ce que tu veux dire par “avaler”. Tu veux dire note façon de vivre, notre système de société ?

    @Aurélien Merci pour ton analyse très fine ! Tu es dans le vrai. 😉

  10. Quel art du suspens !

    En fait, révolutionpersonnelle, c’est le développement personnel romanesque : ça c’est de la niche !

    J’ai été surprise par le choix de la narration à le 2ème personne du singulier. C’est plutôt rare, non ?

    J’aime bien l’atmosphère légère de cette seconde partie. La première partie m’a plongé dans une certaine négativité que je ressens pour le monde de l’entreprise. Donc c’est plus lourd à digérer…

    Allez, je te laisse pour filer lire la suite.. Merci pour cette lecture !

  11. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup pour cette idée de niche ! Je n’y avais pas pensé, mais je crois qu’elle est déjà prise par Paulo Coelho. 😉

  12. @Jean-Philippe 1. Si les editeurs decouvraient demain un autre Paulo Coelho, il n’y en aurait pas un seul pour parler de niche “deja prise” lol
    2. Pour moi “avaler” je fais reference a tous ce systeme que je dois avaler sinon je parais bizarre et je ne parle pas du “systeme”. Prenons l’exemple de l’ecole, le probleme ce n’est pas l’ecole, ni les enseignants, ni les etudiants. Le consensus veut qu’on se focalise sur l’un de ses 3 points principaux et puisqu’on reflechit dans un biais la solution ne peut etre que biaisée. Tu ne trouveras personne pour te dire (j’entends dans la caste des profs) la memorisation c’est bien mais ca n’a rien d’extraordinaire pour developper l’intelligence. Bien sur les profs le disent mais au moment des exams tu vois toute la verite apparaitre. Et cette verite peut se formuler ainsi : si vous n’avez rien appris (memoriser) vous aurez un zero !
    Tous mes eleves ont droit a google, et peuvent copier-coller (du moment qu’ils citent explicitement leurs sources) pourquoi ? parce que leur examen ne va pas juger de ce qu’ils auront appris mais de ce qu’ils auront compris et ca meme avec google sous la main il est tres difficile de tricher.
    Il faut dire aussi que ce comportement est plus vrai dans les environnement francophones dans lesquelles j’ai travailles plutot que dans les environnements anglophones.
    Voila j’espere un peu m’etre fait mieux comprendre :-)

    Merci Jean-Philippe

  13. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Mohamed. Oui c’est plus clair maintenant, surtout que tu abordes un de mes thèmes favoris, l’éducation ! Bravo pour ton travail et les efforts que tu fais pour éduquer différemment. Comme dans… Une étrange école ? 😉

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