Le passé devant soi

Avez-vous déjà couru dans un champ de blé ? C'est quelque chose d'unique ! Attention au fermier quand même...

Emporté par le tourbillon de notre vie qui se déroule à vitesse grand V, nous prenons peu de temps pour nous questionner sur ce que nous faisons, sur nos actions, sur nos objectifs. Pourtant, nous le savons tous et toutes, nous y gagnerions à nous poser pendant une matinée ou une après-midi et tranquillement analyser nos buts – si nous en possédons – ou alors en créer.

Nous pourrions aussi, à ce moment-là, réfléchir sur notre passé pour éviter de faire les mêmes erreurs dans le futur. Ce dernier exercice est d’ailleurs plus difficile à réaliser qu’il n’y parait. Combien de fois avons-nous fait les mêmes bêtises, encore et encore ? Combien de fois avons nous choisi le même genre de job qui ne nous convient pas, le même type de relation qui se termine mal, les mêmes circonstances qui vont nous faire retomber dans les mêmes problèmes ?

Serions-nous si peu perspicaces ?

Rétroviseur

En Amérique du sud, dans les Andes, vit un peuple amérindien, les Aymaras, bien plus ancien que les Incas, par exemple. Ils ont dans leur façon d’exprimer les choses, une caractéristique particulière. Lorsqu’ils parlent du passé, ils pointent du doigt vers l’avant et lorsqu’ils s’expriment sur le futur, ils indiquent l’arrière. Comment est-ce possible ?

Pour nous, nos objectifs sont devant nous, pas derrière. Lorsque l’on regarde nos buts, on fixe l’avant. Pour les Aymaras, dont est issu l’actuel président bolivien Evo Morales, le passé, ce sont les choses que l’on connait, dont on se souvient, donc que l’on peut voir et qui sont devant nous. Le futur, cet inconnu, on ne sait pas exactement de quoi il sera fait, on ne peut le voir – sauf si vous êtes devin 😉 – et se trouve donc derrière nous.

Lorsque j’ai découvert ça, il m’a fallu un temps pour bien comprendre et imaginer le futur derrière et le passé devant. Mais, au bout d’un moment, ce jeu sur les mots, cette idée, me sont apparus logiques et intéressants.

Téléviseur

En effet, avoir son passé devant soi, qu’est-ce que ça peut bien vouloir signifier si on n’est pas un natif des Andes ? Cela veut dire que ce que l’on prend en exemple est ce que l’on voit, ce que l’on connait, ce que l’on peut répéter, avec toutes les conséquences que cela implique.

Et puis, avoir le passé devant soi, c’est confortable, c’est rassurant. On n’a plus à prendre de risques, à se lancer, à oser, on peut juste s’installer dans un sofa confortable, la télécommande à la main, et repasser en boucle sur l’écran les meilleurs moments de son passé en se disant, “ah, c’était pas si mal !”.

C’est justement ce “pas si mal” qui nous fait du tort.

Car juste derrière nous, il y a toute notre collection de DVD, les films de notre futur, ceux qui sont arrivés par la poste et que l’on a pas encore vu. On n’ose pas ouvrir les boites et les mettre dans le lecteur. Que va-t-on découvrir ? Sera-t-on déçu ? Ou au contraire ébloui ?

Cela vaut-il la peine de prendre le risque ? Ce que nous voyons maintenant, devant nous, sur l’écran, n’est peut-être pas le meilleur du monde mais au moins on connait. C’est “pas si mal”. On l’a vu 100 fois ce film. On en a mémorisé toutes les répliques et au fond de nous-même, il nous rassure. On est en terrain connu. C’est nous. Maintenant.

Mais derrière ?

Catalyseur

Alors, qu’il nous suffirait de tendre la main, d’attraper derrière le sofa un de ces nouveaux DVD et nous remarquerions que le titre est alléchant. En plus, on se rendrait compte que le programme est en haute définition, donc de bien meilleure qualité. Et puis, dès que nous appuierions sur le bouton “play” nous serions emportés dans une histoire, notre histoire, qui nous ferait oublier qui nous sommes maintenant, pour nous plonger avec le héros ou l’héroïne dans ce que nous pourrions devenir.

Les plus fameuses répliques de ces films ?

“Je vais changer de métier.”
“J’ai décidé de partir.”
“J’ai fait mon choix.”
“Pardon.”
“A partir d’aujourd’hui je me lèverai tôt.”
“J’ai décidé de ne plus me plaindre mais d’agir !”
“La vie vaut la peine d’être vécue et je vais honorer la mienne.”
“Merci !”

Ce seraient des répliques inoubliables pour nous.

Compositeur

Alors comment se fait-il que nous ne voyions que notre passé ? Tout simplement, peut-être parce que nous avançons à reculons dans la vie. Au lieu de courageusement nous tourner dans le sens de la marche, vers le futur, nous nous bloquons dans des expériences trop familières qui ne nous apportent plus rien.

La solution ? Faire un petit demi-tour, juste histoire de voir comment c’est en dehors de notre existence trop bien cadrée. Juste un petit pas qui nous permette de goûter à de nouvelles sensations, de découvrir de nouvelles impressions, de ressentir de nouvelles émotions.

Ce n’est pas grand chose, tout le monde peut le faire et ça peut devenir le début d’une nouvelle aventure.

Un petit stage cet été. Un voyage chez des amis qu’on a pas vus depuis longtemps. La découverte weekend d’une nouvelle région. Parler avec des inconnus à la terrasse d’un café. Aller dans un restaurant manger une cuisine nouvelle. Décider de ne plus allumer sa télé pendant un mois. Courir dans un champ de blé en riant très fort.

Nous sommes tous et toutes capables d’accomplir ces petits défis. Ils sont mieux que tout ce que l’on pourrait voir en 3D sur les meilleurs écrans plats du monde.

Ils sont nous.

Ils représentent notre vraie vie, en direct, où à chaque instant nous pouvons sortir de nos habitudes et tenter quelque chose de nouveau. Nous pouvons réécrire le scénario à partir d’aujourd’hui.

De quoi surprendre tout le monde.

De quoi même faire se retourner un Aymara. 😉

(Photo : KevinLallier)

Commentaires

22 commentaires pour “Le passé devant soi”
  1. Yoann Romano says:

    J’avoue avoir lu deux fois l’article avant de bien saisir l’idée.

    Finalement, c’est un exercice pertinent, qui ajoute une flèche dans l’arc déjà bien garni de la nécessité de tenir régulièrement un journal. Il sera alors d’autant plus aisé d’y constater, avec du recul et une revue globale, les erreurs qui reviennent souvent, sans forcément qu’on s’en aperçoive au jour le jour.

    De la même façon saviez-vous que certaines espèces de bambous mettent jusqu’à trois ans à s’enraciner convenablement ?

    Le fruit de ce passé, justement, leur permet ensuite de grandir de plus d’un mètre par jour !

    Notre passé est donc une force dans laquelle l’on peut puiser, nous offrant l’expérience et les réponses nécessaires à beaucoup de défis.

    A bientôt,
    Yoann

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Yohann pour ton commentaire ! Tu as tout à fait raison, l’expérience passée est très utile, c’est d’ailleurs sans doute pour ça que les Aymaras la placent devant eux. 😉

  3. Excellente cette petite histoire sur ce peuple Amerindiens. J’aime beaucoup ce genre de revelation qui nous fait nous questionner sur tout ce qu’on a pu apprendre et tout ce qui nous a ete inculqué avant que nous ayons une conscience assez mature pour se poser la question : dois-je prendre cet enseignement ou pas ?
    Ma conception du temps a changer et l’expliquer ici sans schema va etre un peu baleze mais aventurons-nous :-)
    Pour moi le temps ne releve pas d’un devant ou d’un arriere en fait il releve d’un point. En fait si je prends la fleche que nous savons tous representer le temps, ma conception fait que la fleche pointe vers le haut !
    Le passe est toujours premier, le present second et le futur troisieme, mais ils sont tous sur le meme point. Ils s’empilent. En fait cela veut dire qu’ils se passent tous au meme moment…une autre maniere de dire que le temps n’existe pas…une autre maniere de dire que le temps est le mensonge de nos sens. Pourquoi nos sens nous trompent-t-ils ? J’en ai pas la moindre idée, je cherche, si je trouve je vous fais signe…et si vous trouvez faites-moi signe SVP :-)

    Excellent article pour debuter la matinee

    Merci Jean-Philippe (je respecte toujours pas les 10 lignes…pauvre de moi :-)

    Mohamed Semeunacte

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Mohamed ! Tu as là une théorie très intéressante qui mérite d’être creusée. Mais je suis certain que tu prends des notes pour un jour nous proposer un ebook philosophique qui va nous scotcher au mur. :)

    Et puis les 10 lignes, ce n’est pas grave, car ce que tu apportes peut aider d’autres personnes à mieux se comprendre. 😉

  5. Oh et puis t’as raison on s’en bas le marque-page :-)

  6. Cette perception des Aymaras démontre bien à quel point la notion de temps est bien relative. Le passé n’est plus là et le futur n’existe pas encore.

    Il reste quoi ? Ce fugitif instant continuellement en mouvance qu’on appelle “maintenant” ou “moment présent”.

    Ce passé auquel on réfère change de couleur selon notre état d’esprit du “moment” et même, selon la personne à qui on en parle.

    Nos souvenirs ont plus ou moins d’acuité selon notre énergie actuelle et nos projets de l’heure. On ne raconte pas une rupture amoureuse passée de la même façon à sa grand-mère, à un collègue de travail ou à un nouvel amoureux.

    Quant à notre projection dans le futur, c’est encore plus complexe, parce que des événements hors de notre contrôle y jouent un rôle impossible à anticiper: disparition de nos proches, situation économique fluctuante, catastrophes naturelles, conflits armés, etc.

    Oui, quelque soit la race, l’humain est un être de “mots” et de symboles.

    Mais en fait, la réalité du temps qui passe ne nous échappe-t-elle pas ?

  7. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup MarieBo ! C’est tout à fait vrai qu’on ne peut maitriser complètement son futur. Le facteur “hasard” y joue un grand rôle. On peut s’y préparer du mieux que l’on peut en sachant pertinemment que l’on a aucune garantie sur les bons ou moins bons événements qui pourront s’y produire. Le tout c’est de réagir avec élégance et peut-être, un certain détachement. :)

  8. Valérie says:

    Merci, Jean-Philippe, pour cette très intéressante illustration de notre vie !

    Quelle belle illustration de l’homme d’aujourd’hui : de prédateur, il est devenu prédaté : peur de l’inconnu, besoin de se rassurer, de se repasser le film connu sans oser prendre part au prochain scénario inconnu…

    Et pourtant quel bonheur quand on a “osé” dévier de notre voie toute tracée, osé avoir pris un chemin de traverse, et surtout ensuite fêté cette victoire, comme un enfant qui réussit à traverser la cour sur son vélo pour la première fois!

    Notre vie a trop souvent le même goût fade, pimentons-là ! Et surtout prenons le temps de savourer…

    Je l’ai fait aujourd’hui et j’en ai encore les images magnifiques devant les yeux…

  9. Jean-Philippe says:

    Merci pour cet appel à la vie Valérie ! Alors comme ça aujourd’hui tu as osé ? Eh bien d’abord félicitations et ensuite merci de venir partager ce moment de bonheur ici. Je suis suis certain que cela motivera d’autres personnes à aller voir dans un chemin de traverse ce qu’il s’y passe. 😉

  10. ashledombos says:

    Merci pour cette histoire sur ce peuple de mon pays natal (les quechuas (pas les tentes) et Guaranies sont aussi d’autres peuples intéressants de ces régions, notamment les sorciers Callawayas)

    C’est vrai que souvent, et pas seulement dans la relation que nous entretenons avec le temps, nous sommes prisonnier de notre confort, et nous nous y agrippons au prix parfois de notre bonheur.

    Aujourd’hui ou le confort est l’argument de vente de toute notre société, nous sommes beaucoup à perdre de vue nos désirs, rêves et besoins.

    Ça me fait plaisir des messages comme ça.

  11. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup ashledombos pour ton commentaire ! J’espère avoir bien reproduit l’esprit des Aymaras. Et puis c’est intéressant aussi de voir que chaque peuple possède ses propres connaissances toutes aussi passionnantes les unes que les autres. :)

  12. Aurelien says:

    Je sais pas où tu vas dénicher des trucs comme ça, en tout cas je dois te dire que tu es un des rares bloggeurs qui arrive à me surprendre, toujours très motivant de te lire !

  13. Jean-Philippe says:

    Merci Aurélien ! Venant de toi, cela me fait très plaisir. Je pourrais d’ailleurs te retourner le compliment.

    Franchement, toi aussi tu as beaucoup voyagé, tu ne trouves pas que partout où nous allons, même si tout n’est pas rose, il y a toujours des petites choses formidables qui se passent entre êtres humains ? Comment alors peut-on ne pas être motivé ? C’est cet esprit que j’essaie de rendre sur mon blog. :)

  14. Aurelien says:

    Completement d’accord avec toi, quand on voyage dans certains pays pauvres on est parfois frappé par le sourire de certaines personnes, comme si ils étaient plus heureux que nous, ça fait réfléchir sur notre condition. Et puis les voyages c’est aussi de formidables rencontres, l’an dernier au Vénézuela je suis arrivé tout seul sur l’ile de Margarita dans les caraibes, je n’avais pas de réservation d’hotel j’ai rencontré des hippies qui m’ont proposé de les suivre dans une maison qu’ils louaient, la demeure étant trop petite et, il faut le dire, propre comme une cabane à hippies, je suis parti au village où j’ai rencontré une jeune mère de famille qui m’a proposé de m’héberger pour une nuit. Quand je serai vieux c’est pas de l’argent dont j’aurais besoin, c’est de souvenirs comme ça :)

  15. Jean-Philippe says:

    Merci Aurélien ! C’est justement à ce genre de rencontres que je pensais. C’est inoubliable. J’en ai beaucoup aussi dans la tête et de temps en temps je repense à une et à toute la magie qui en a découlé. Ce sont elles qui m’ont beaucoup façonné. 😉

  16. ChrisToonet says:

    Bonjour !
    On peut aussi voir les choses de cette façon :
    Le passé est devant nous, car il est bien souvent un “mur” à franchir, car nous avons du mal à changer nos habitudes, nous avons peur !
    Pema Chödrön (bouddhiste) dit : “Nous croyons que les gens courageux n’ont peur de rien. En fait ils sont intimes avec la peur”
    L’avenir, s’il est derrière nous, et s’il nous pousse vers nos objectifs, tout va bien !

  17. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup ChrisToonet ! C’est très original ta façon de voir les choses et ça tient parfaitement la route. Je suis certain que cela va plaire à beaucoup de ceux et celles qui la liront et peut-être même qu’ils l’utiliseront pour avancer dans leur propre vie, en surmontant leurs peurs.

    Dis-moi, tu n’es pas d’origine aymarienne ? 😉

  18. ChrisToonet says:

    Merci !

  19. ChrisToonet says:

    Merci !
    Il faudra que je regarde dans mes gènes !!!
    En cherchant via Google, il y a un lien wikisource
    http://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_dans_les_r%C3%A9publiques_de_l%E2%80%99Am%C3%A9rique_du_sud
    qui conduit à l’explication des Aymariens : peuple venant d’Asie ! (à cause d’éléphants figurant sur des poteries)

  20. Jean-Philippe says:

    Merci pour le lien ChrisToonet ! Le passage sur les Aymaras est le chapitre I (La Bolivie). Il est très intéressant de voir comment en 1851, un blanc jugeait un autre peuple. Il n’aurait sûrement pas cru qu’un jour le président de la Bolivie serait aymarien.

  21. NOËLLA says:

    OUI en polynésie il dise la même chose ,je le répétais a ma petite fille dernièrement .c,est une façon de voir les choses ,le passé devant soi,le temps est classé ,passé ,présent .futur ,mais en réalité, le temps n’existe peut- être pas, excepté comment nous l,utilisons ,pour moi le mieux est maintenant .j’aime beaucoup votre blog ,il y a beaucoup de sujet très intéressant .noella .merci .

  22. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Noëlla pour ce témoignage intéressant ! et merci également pour vos compliments. :)

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