La mélodie du bonheur

2021

Je me promène dans le quartier de Shimokitazawa, à l’ouest de Tokyo.

Le temps est doux. On ne se croirait pas du tout dans l’une des métropoles les plus peuplées du monde, mais plutôt dans un grand village avec ses ruelles étroites le long desquelles de nombreux fripiers réinventent la mode pour la jeunesse nippone. De minuscules cafés se disputent les pas de porte avec les restos vegans indiens et les vitrines des pâtisseries “à la française”. Il règne une atmosphère d’un passé révolu, sans que l’on sache exactement de quelle époque il s’agisse. Il est bon de se laisser guider au hasard des rues, le soleil caressant les toits des appartements loués par de futurs artistes ou autres créateurs qui ont pour eux la confiance et l’insolence de la jeunesse.

Au détour d’une ruelle, je saisis quelques notes d’une mélodie, qui me font tendre l’oreille. Je ne sais pas d’où elles viennent, mais je connais cet air que j’essaie de replacer dans la playlist musicale de ma vie. Rien n’y fait. Alors, à mesure que mes pas m’éloignent de cet air mystérieux et que la musique se noie dans les bruits de la rue, je ralentis.

Quelle est cette chanson ?

Essayant de paraître le plus naturel possible, je reviens sur mes pas et me rapproche de ces notes qui tourbillonnent toujours dans la rue étroite. Il y a une fenêtre ouverte, là-haut, au deuxième étage. C’est de là que m’arrive cet air, emporté par une légère brise. Cette mélodie à la guitare, lente et triste, aux accents rétro, soutenue par une chanteuse aux trémolos nostalgiques, me fait encore ralentir le pas.

Bon sang, quel est ce morceau ?

Je note que la chanteuse inconnue pousse ses vocalises douces et désespérées, en japonais. Perplexe, je m’arrête d’un coup, à la surprise d’une étudiante qui, derrière moi, manque de me bousculer et s’excuse d’une courbette, tout en poursuivant son chemin. Comment puis-je connaître ce morceau qui semble tout droit sorti des années 60 ? Je sais également que de multiples reprises de tubes français ont été produites par les Nippons, fascinés par le Paris du général de Gaulle qui s’éveillait au monde.

Alors, vite ! A tout moment, la chanson risque de se terminer et je sens la frustration me gagner. Pendant le solo de guitare, je reste planté au milieu de la ruelle, tête levée, conjurant tous les dieux de la musique afin de retrouver l’origine de cette mélodie. Un vieux Japonais, casquette beige vissée sur la tête, courbé par ses années de “salaryman”, mains nouées dans le dos, s’est lui aussi arrêté, sans doute pour faire une pause dans sa promenade quotidienne.

Et puis, sans que je sache pourquoi, je trouve. D’un coup, le déclic. Arizona dream, un film de 1993, avec cette mélodie entêtante de Goran Bregovic dans un style reggae, que j’avais adorée et que je passais souvent en radio, lors des matinales que je présentais. C’était pas Iggy Pop qui la chantait, ou plutôt, la récitait ? Oui, oui, oui, je la tiens ma chanson. Je peux donc repartir, enfin apaisé. Pourtant, un doute subsiste. Il y a encore quelque chose qui ne colle pas. Comment ces mêmes notes peuvent-elle se retrouver à la fois dans la bande originale d’un film d’Emir Kusturica des années 90 et dans un air chanté pendant les sixties, par cette voix mélancolique qui glisse dans cette ruelle entre le salaryman retraité et moi-même ?

Franchement, j’ai l’impression d’être dans un film. Il faut que je bouge. J’esquisse un pas. Je sens que le vieux m’observe. Les trémolos nous entourent. Un autre éclair jaillit en moi.

Solenzara.

Oui, c’est bien ce qu’elle prononce avec son accent japonais ! Solenzara ? Alors c’est facile, je me souviens de cette chanson portée par Enrico Macias et voilà, tout s’éclaire. Elle a dû être ensuite reprise par les Nippons, dans cette version plutôt larmoyante.

Je souris et regarde le vieux. Lui m’adresse une courbette et un petit geste de la main. Je sens qu’il veut me dire quelque chose, mais que timide, il n’ose pas. Je m’approche, souriant, bêtement heureux d’avoir relevé mon défi et d’avoir gagné, d’avoir trouvé la réponse. Comme quoi, on peut se prendre la tête avec peu. Mais c’est tout moi, ça.

Il lève un doigt en l’air et se lance, l’air engageant. Je ne comprends que des bribes de ce qu’il me raconte. Mais j’arrive à saisir, des bouts de paroles, “jolie chanson”, “j’adore Yoko Kishi”, “et vous ?”. Ah mince, il me demande mon avis. Oui, oui, j’aime beaucoup. Je suis Français et ce morceau a été chanté par Enrico Macias. Il fronce les sourcils, mon japonais n’étant pas à la hauteur de ses espérances. Je préfère résumer et répéter un “j’aime beaucoup” sonore qui le ravit. Alors, il se rapproche et, d’une voix différente, plus grave, comme sous le sceau du secret, il se lance dans une confidence que, frustré, je ne comprends pas, mais dont je sens qu’elle concerne une femme. Un amour de jeunesse ? Une danse amoureuse sur cet air qui s’y prête à merveille ? Je ne sais pas, mais c’est ce que je préfère imaginer et cela me fait chaud au cœur. Mon visage doit exprimer de la compassion car, il baisse encore le ton pour me murmurer quelques mots qui resteront hermétiques à jamais. Ses yeux sont humides. Les miens ne vont pas tarder à l’être. Il est temps de nous séparer. Yoko Kishi a fini de chanter.

Je m’éloigne, encore troublé par cette rencontre, l’air de Solenzara dans la tête, où les voix d’Enrico et de Yoko chantent en duo. Cela me semble encore plus joli. Et plus je marche vers la gare de Shimokitazawa et plus ce duo me parait juste. Lorsque je m’assieds dans le train qui me ramène vers Shibuya, je suis persuadé qu’ils l’ont chanté ensemble. Pourtant, je sais que ce n’est pas possible. Alors quoi ? Je me fais encore un film ?

En descendant à Shibuya, une quinzaine de minutes plus tard, Enrico et Yoko, chantant toujours à tue-tête sous mon crâne, commencent sérieusement à me casser les oreilles. J’en oublie même le petit vieux attendrissant et fouille dans la playlist de mon téléphone, cherchant un titre bien déjanté, afin de briser l’emprise mélodique de Solenzara

Tiens, Solenzara ? C’est bien en Corse, non ? Cela me rappelle quelque chose… mais quoi ? Je me sens à nouveau happé par un nouveau défi que je ne veux surtout pas relever. Ça suffit, les vieilles chansons, les films des années 90 et les Enricos. J’en ai assez ! Une image apparaît malgré moi et elle stoppe aussitôt le shinkansen de mes pensées. L’image d’un ami, d’un copain de prépa, un Corse, un vrai, qui m’avait fait découvrir, tard un soir, des chansons traditionnelles de son île. Il m’avait sans doute jugé digne de les écouter et avec une certaine solennité, avait glissé la cassette dans sa radio, avant d’appuyer sur la touche play.

Et là, dans la nuit d’un samedi soir de ce dortoir de Khâgne, s’était élevée cette même mélodie, chanté en langue corse par un duo dont j’ai oublié le nom. J’en frémis. C’est si loin tout ça. Comment se fait-il que je m’en souvienne, là, maintenant ? Un infime moment parmi tant d’autres, archivé, oublié, perdu dans ma mémoire ? Est-ce parce que j’avais aussi été ému par la mélodie, à cette époque-là ?

La magie du XXIe siècle, elle, permet de dépoussiérer en un clin d’œil, les oublis des temps passés. Sur mon téléphone portable, avec quelques clics, j’effectue une recherche rapide et trouve enfin le Solenzara que je crois être original, celui de Bruno et Régina, qu’évidemment je ne peux m’empêcher d’écouter en boucle, pendant que ma correspondance m’emmène chez moi, à Yokohama. Bercé par les voix satinées et sereines, je ferme les yeux.

Combien d’ados ont vécu leurs premiers émois sur ce slow ? Combien d’amoureux se sont enlacés sur la version d’Enrico ? Combien de couples ont dansé sur celle de Goran Bregovic ? Combien d’inconnus ont partagé un moment suspendu dans une rue de Tokyo enveloppés par le timbre mélancolique de Yoko Kishi ?

Sans doute des milliers. Mais à Shimokitazawa, dans cette ruelle ensoleillée, ils étaient deux et trente ans plus tôt, dans le sombre dortoir d’une école, ils étaient aussi deux.

Bruno et Régina 1962 ?

Enrico Macias 1965

Yoko Kishi 1966

Goran Bregovic / Iggy Pop 1993

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