J’ai rendez-vous avec moi-même

on est bien, non ?

“Ça y est, je suis officiellement devenu fou.”

C’est bien ce que j’ai pensé, l’autre jour, lorsque une idée a soudain jailli en moi et que je me suis dit : “J’ai rendez-vous avec moi-même.”

D’abord, j’ai été très désorienté.

Comment ça, j’ai rendez-vous avec moi-même ? Je suis déjà là, présent, avec tout mon être, mes bras, mes jambes, ma tête. Je n’ai pas besoin de me donner un rendez-vous particulier. C’est ridicule, non ?

En fait, si on y réfléchit bien, ce n’est pas si farfelu que ça, c’est même peut-être le seul vrai but de ma vie… et de la vôtre. Car vous aussi, vous avez rendez-vous avec vous-même. Malheureusement, la grande majorité des êtres humains manquent ou refusent cette remarquable rencontre.

Et c’est peut-être toute la tragédie de nos existences.

A l’aube du temps, l’enfant n’a pas de rendez-vous particulier avec lui-même. Il est déjà un, unique, en symbiose parfaite. Magnifique.

Comment le sait-on ? Il suffit de le regarder, il n’hésite pas, lui. Il est toujours lui-même. Quand il pense quelque chose, il le dit. Quand il veut quelque chose, il le demande. Quand il s’investit dans quelque chose, il est présent, entièrement, complètement, de tout son cœur et de toute son âme…. une âme d’enfant. :)

Après ?

Après, c’est l’apocalypse qui commence.

C’est le temps des guerres et des reniements. Le temps des trahisons et des désertions. Le temps des non-dits et des oublis. Car chaque personne – à de rares exceptions près – que va rencontrer cet enfant, va s’ingénier à le désunir, à le séparer, à faire de lui deux moitiés, incomplètes l’une sans l’autre.

Ce petit être qui grandit, perd “son” nord, sa boussole, son intuition. Il perd ce qui le fait briller. Il doute. Il devient trop prudent, méfiant, avare d’allégresse.

Son regard change. Les autres ne sont plus uniquement des amis. Il faut se battre pour survivre, pour surnager, pour s’en sortir. Mais se battre pourquoi ? Pour qui ? Souvent, l’enfant devenu homme ne le sait pas.

C’est comme ça, lui dit-on. C’est pareil pour tout le monde. C’est la vie. Tu t’y feras.

Et cette prophétie se réalise exactement comme cela. Il s’y fait, il s’adapte, il trouve son recoin sur terre. Il a juste, lui dit-on, le talent nécessaire pour franchir l’aberrant parcours d’obstacles que la société lui impose. A part pour quelques rebelles à la trempe solide, cela peut durer toute une vie.

Pourtant, tout au fond de lui-même, il ne peut pas oublier. Il y a quelque chose d’inexprimable au goût frais et ténu de liberté. Quelque chose d’indéfinissable qui lui rappelle un temps meilleur, une époque bénie où il se sentait invincible, où tout lui était permis, où le monde s’ouvrait devant ses pas, sans qu’il en soit impressionné.

Alors, il se dit que ce n’est qu’un rêve, une lubie d’adolescent attardé, un songe irréaliste dans un monde cartésien. Il l’oublie en le noyant sous d’utopiques émissions TV bourrées de paillettes, ou sous quelques dizaines de clics “J’aime” de facebook, le spoliateur de bonheurs.

Ce sentiment délicat revient régulièrement, quoique de moins en moins souvent, à mesure que les saisons s’étirent sur les longs sentiers de l’existence.

Pourtant, c’est à ce moment-là, que la décision peut se nouer, que tout peut basculer.

C’est à cet instant, au petit matin d’une journée radieuse ou d’une soirée au crépuscule embrasé que certains décident de se lever. Ils ne savent pas exactement où aller mais soudainement, ils devinent qu’ils doivent partir, qu’ils doivent parcourir les chemins de leur monde.

L’appel est trop fort. Ils ne peuvent résister.

A quoi exactement ?

Ils ne savent plus mais ils ont compris une chose : c’est que tout la noblesse de leur vie réside dans cet appel. Y répondre est la seule et unique possibilité de garder le front haut jusqu’au jour où les vents du temps qui passe, les emporteront vers le grand ailleurs.

Alors, ils se mettent en marche, hésitant, sûrement tremblants, portant encore le grand fardeau de leurs angoisses qui ont été leur quotidien pendant tant d’années.

Chemin faisant, ils découvrent que leurs peurs ne sont pas aussi effrayantes qu’ils le pensaient, que leur doutes ne sont pas aussi terrifiants que ça. Pour les aider à avancer, à continuer, à persévérer, ils redécouvrent des sagesses millénaires d’une simplicité bienfaisante, transmises oralement, ou par écrit, de génération en génération. Petit à petit, l’horizon s’éclaircit. Ils avancent d’un pas plus sûr, foulant les sables chauds de leurs déserts intérieurs ou se faufilant entre les arbres des forêts impénétrables de leur mémoire.

Leur rythme s’accélère. Leur âme s’ouvre, doucement, comme une fleur qui renait et offre ses pétales blancs aux promesses éclatantes d’une aurore limpide.

Et soudain, tout s’illumine.

Peut-être qu’ils font le tour du monde. Peut-être qu’ils cherchent dans les livres. Peut-être qu’ils ferment tout simplement les yeux et inspirent profondément. Mais tous ces nobles conquérants, réalisent d’un coup qu’ils vont à une rencontre. La rencontre la plus importante de leur existence.

Ils découvrent que ce rendez-vous est avec elle, cette partie d’eux-mêmes qu’ils avaient depuis longtemps enfoui au plus profond de leur cœur. Ils comprennent que cette parcelle d’eux-mêmes avait toujours été là, attentive, patiente, essayant de leur envoyer des signes.

Elle les a attendu tout ce temps, pendant un cycle aussi long que celui qui s’écoule le long des rives de l’Oyapock ou entre les dunes de Bilma .

Maintenant, ils osent avancer et déchirer les voiles de leurs peurs.

Le rendez-vous sera pour aujourd’hui. Ou demain. Ou encore, après-demain.

Ils ont enfin compris que ce rendez-vous, chaque être humain, chacun d’entre nous, chaque femme et chaque homme, peut le vivre.

La voix qui nous le souffle est là, en nous. Il faut juste vouloir l’écouter, à condition de nous laisser guider, à condition de lui faire confiance, à condition d’ouvrir les yeux de notre cœur.

Si vous la suivez, c’est comme si vous étiez déjà arrivé.

L’union est à nouveau possible.

Vous êtes maintenant “un” et le monde va, soudainement, bien mieux.

Commentaires

25 commentaires pour “J’ai rendez-vous avec moi-même”
  1. Thomas says:

    Merveilleux Jean-Philippe. Le titre m’a accroché, le récit m’a fait voyagé. En ce qui me concerne, ce rendez-vous est périodique. Si je l’oublie, il s’impose dans mon agenda. Et comme tu le soulignes, à chaque fois qu’on prend le temps de se rencontrer, tout s’illumine (parfois après un orage). Mais comme ta plume le relève, l’appel est trop fort pour l’ignorer. Car cette âme d’enfant n’a qu’un seul désir : retrouver l’équilibre qui sommeil en nous. Encore une fois, Merci pour ces belles opportunités de réflexion que tu offres sur la toile Jean-Philippe

    • Merci beaucoup Thomas pour tes compliments ! Je suis heureux que tu sois “sur le chemin” et je te souhaite de retrouver cet équilibre aussi souvent que possible. 😉

  2. Edwige says:

    Superbe article, très très bien écrit !

    C’est tellement vrai, et maintenant des blogs comme le tient permettent à des personnes de reprendre contact avec eux-mêmes plus tôt dans leur vie pour profiter de cette liberté à tous les âges de la vie.

    La méditation est pour moi le rendez-vous de la journée avec moi-même. Mais plus on prend contact avec soi-même, plus on apprend à rester dans tous les instants présents soi-même. Après les rendez-vous, c’est la vie en commun !

    • Merci beaucoup Edwige ! Tu as raison, à chacun sa méthode et la méditation est sans aucun doute l’une des meilleures pour “se” rencontrer. 😉

      PS : C’est toi qui bondit joyeusement sur ta photo ? 😀

  3. Edwige says:

    Oui c’est moi:) La haute savoie ça fait cet effet là!

  4. Thibaud says:

    Bonjour et merci beaucoup Jean Philippe pour cet écrit magnifique. Coïncidence particulière aujourd’hui pour moi. J’ai l’impression depuis ce matin de voir le monde “soudainement, bien mieux”. Votre article que je viens de lire à l’instant a une raisonnance particulière. Je l’ai lu avec beaucoup d’émotion. Encore merci !

    • Merci beaucoup Thierry ! Une “belle” vie est humblement tissée d’émotions. Je suis ainsi très heureux d’avoir pu vous en procurer quelques unes. N’oubliez pas de les partager avec d’autres et vous verrez cette résonance se démultiplier. 😉

  5. Ton texte est magnifique! C’est fou comme tu décris bien le passage à l’âge adulte, où tout son être est soudain remis en question par les autres d’abord, puis par soi-même. Il est vraiment difficile de se “retrouver” et de renouer avec l’enfant plein d’espoir que l’on a été.

    • Merci beaucoup Nicole ! Ce passage primordial est trop souvent gâché, alors qu’il pourrait être un formidable “rite” d’initiation au respect de soi-même et des autres. 😉

  6. Philippe says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    je suis toujours adminiratif de ton aisance à écrire. Ce n’est pas un blog, c’est un recueil de nouvelles!
    Comme je l’ai mentionné sur mon site, ton blog est un de ceux (plutôt, celui…) qui m’a donné envie d’adopter le format blog pour entreprendre.
    Je me rappelle: la photo d’une petite fille en train de manger un fruit… Et la découverte du timeboxing… la technique pour mettre le temps en boite!
    Je ne m’étonne pas que tu puisses l’apprendre aux autres.

  7. Salut JP,

    Je regardais les mômes dans la rue après la lecture de ton article, il est évident qu’on est beaucoup conditionné au fil de nos vies en perdant tout ce que tu y dis dans ton article… il est bon parfois de rester un gosse je crois 😉

    Au plaisir,

    Jordane de MonBonPote

  8. Anthony says:

    Merci pour ce jolie récit très inspirant. A très bientôt

  9. Très inspirant Jean-Phi ton article ;
    Je me souviens que quand j’étais gosse, lorsque la scission s’est effectuée entre le gamin rêveur d’un autre monde déja et la réalité qui ne s’y conformait pas du tout ou si peu, j’avais inventé un autre moi. Un moi profond qui habitait une machine extraordinaire , celle de mon corps, et en était le commandant du vaisseau. Mon bureau privé était situé dans l’un de mes yeux, le second étant destiné à s’assurer de la bonne marche du vaisseau. Vaisseau auquel il arrivait plein d’aventures, fruits mûris par la monotonie et l’ennui d’une réalité bien trop pauvre à mon goût. (je détestais l’école)

    Peut être en est t’il ainsi dans la réalité ?
    Nous sommes ainsi le « chef » de notre individualité, en parallèle avec l’autre partie de nous même gouverné par la partie inconsciente de notre cerveau.
    Le top étant lorsque le conscient et l’inconscient alors ne font plus qu’un. Ce qui nous permet de retrouver l’unité du grand Tout.

    Hum… Si je ne t’ai pas donné mal à la tête dis moi ce que tu en penses 😉

    • Merci Jacky ! J’ai tout bien compris. :)

      J’aimerais être d’accord avec toi. Au vu des plus récentes recherches, l’inconscient contrôlerait 80% de notre vie et on commence même à avoir des doutes sur “le conscient” de nos décisions prises… en toute conscience. Qui dirige vraiment le vaisseau ? Nous ne voudrions peut-être pas trop le savoir et juste musarder dans les chemins de nos imaginaires. 😉

      PS : Une aspirine ?

  10. Morena says:

    Merci pour cet article Jean-Philippe. Comme toujours tu trouves les mots justes pour exprimer ce que l’on peut ressentir. J’ai rdv avec moi-même moi aussi. J’ai entendu cet appel et depuis que j’ai commencé à affronter certaines de mes craintes c’est top! Je me retrouve, plus confiante. Tu as raison, dès lors que l’on suit cette voix intérieure on est presque arrivé!
    Merci pour cette inspiration de tous les jours… pas à pas 😉

    Une femme sans peur

    • Merci beaucoup Morena pour tes compliments ! Tu es donc en chemin et, le paysage changeant, le voyage (intérieur) est beau. De plus, je ne n’ai vraiment aucun doute que tu puisses y arriver. 😉

  11. Andy says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    Je vous lis mais sans être cynique, je souris. A la rencontre , je me le demande toujours quand elle arrive !

    Je viens de revenir un peu comme vous d’un périple de 5 ans en expatriation. Je viens de reprendre une année d’étude où j’ai été délégué d’une classe de 12 personnes moi inclu. Un cauchemar (tout le monde va avoir son diplôme et je pense y être pour quelque chose , à 25% au moins) !

    Je fais actuellement mon stage dans une structure sans queue ni tête et je tape ces lignes qui ne me procurent pas un plaisir particulier mais au moins, ça me permettra de lâcher le stress que j’endure ces jours-ci !!!

    Bon , j’ai acheté votre livre , le premier volume et je pense que c’est une belle avancée pour vous depuis les débuts de votre blogue. Vous savez, je n’ai pas fais le rapprochement entre votre blog et votre livre. Je suis revenu chez vous , par le plus grand des hasards (est-ce un hasard ?) et j’ai su que vous écriviez.

    Ce seront mes lignes de fin.

    Au plaisir de vous lire,
    Andy

    • Andy says:

      Ce n’est pas le fait que tout le monde qui va avoir son diplôme qui est un cauchemar, c’est le fait d’avoir eu à gérer ma classe comme une équipe.

      • Merci beaucoup Andy pour toutes vos explications ! Si j’ai bien compris, au final, vous avez réussi votre défi de délégué de classe, non ? En plus, si vous êtes pour beaucoup dans le succès de votre classe, appréciez ce fait. Bravo à vous en tout cas et une autre aventure vous attend. 😉

        PS : Merci aussi d’avoir acheté mon livre !

  12. Andy says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    Libre à vous de publier mon ressenti que je vais mettre ci-dessous

    Les aventures, c’est bien mais il y’a des jours où on se prend l’envie de se poser, de rester un endroit sans avoir à en partir , que d’autres branches qui viennent de cette assise peuvent se développer en toute sérénité.

    J’ai beaucoup vécu ailleurs ces dernières années , travaillé , vécu dans ce pays pas très loin d’ici. J’ai vécu des aventures, et Dieu sait que j’ai grandi dans cette expérience. Je le souhaite à tout le monde , de pouvoir vivre. Mais si je sais ce que la routine a d’usant, d’horrible à supporter , je sais aussi qu’on doit avoir une assise stable pour se développer. Un déraciné ne peut envisager le futur. Un aventurier reste et restera souvent seul.

    Ce n’est pas un cri de secours et je sais ce que je dis , va un peu à l’encontrer de votre auditoire. Mais la vérité est que l’aventure de par ses changements constants use et ça, il faut le savoir.

    Pourtant , on se plaint toujours de ce qu’on a pas et j’ai peur quand je rentrerai dans cette zone routinière de ne plus ressentir l’excitation, l’incertitude que tout changement procure et surtout, surtout la dose d’expérience que l’on va recevoir.

    Souvent insatisfait : )

    J’ai lu votre livre. Très intéressant.

    Mon année d’étude est en Stats et en Proba.

    Pourquoi ? Vous auriez pu parler de Tiffany, qui a une vie exaltante et qui travaille dans le marketing , métier aussi hautement stressant ?

    Je trouve ces coincidences étonnante et je me demanderais, humoristiquement, si l’évenement qui vient de m’arriver peut être classé dans une distribution normale. lool (private joke).

    Merci de m’avoir fait découvrir Louis Bachelier que je ne connaissais pas. J’ai réussi à télécharger sa version originale via le site de la BNF.

    Votre livre est bien, un brin court cependant. Vous mettez des références personnelles comme le livre de Louis Bachelier ou cet “étouffé” que je vais tester , incessament.

    Une question cependant, même si j’ai compris le personnage et même si je crois avoir compris le but de votre narration, est-ce que vos lectrices s’identifient à TIffany, ce qui permet de porter le message (empowerement)?

    En revenant sur votre commentaire, je suis d’accord avec vous. D’autres aventures m’attendent, je le sais. Je sais aussi que cette société où je fais mon stage n’est qu’un saut parmi un autre.

    Je vais me reposer quelques minutes avant de réattaquer ce que je vais faire.

    Au plaisir de vous lire,
    Andy

    • Merci Andy pour ce long commentaire !

      Je ne sais pas si mes lectrices/lecteurs s’identifient à Trinity… j’espère et je pense que certaines choses en elle les touchent plus que d’autres et surtout les interpellent, les poussent à réfléchir. C’est vraiment le but que je recherche, après mon propre plaisir d’écrire cette histoire. 😉

      PS : Non, là vous n’êtes pas dans une distribution normale… et c’est ça qui est tout le piment de notre existence. 😀

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