La femme sans peur (15)

Par le 30 August 2012
dans Des histoires

 

Cet article est la suite de la saga de Trinity Silverman, commencée ici.

Le barman du Four Seasons astique ses verres.

Comme d’habitude en semaine, le bar, à cette heure tardive, est pratiquement vide. Il y a juste un client assis au bout du comptoir, perdu dans ses pensées.

Il le surveille du coin de l’œil, mais l’homme à lunettes, jeune, de type méditerranéen, ne bouge pratiquement pas, impassible.

Le barman reprend son manège avec les verres lourds et lorsque des pas, qui se rapprochent dans le couloir, lui font tourner la tête vers l’entrée. Ce sont des talons de femme qui résonnent sur le carrelage de marbre qui conduisent au bar.

Mécaniquement, l’autre homme fait de même et regarde vers l’entrée.

La femme qui entre d’un coup, sans hésitation, a les yeux qui brillent. C’est la première chose qui marque les deux hommes. Il y a aussi comme une douce énergie qui émane d’elle. Presque une aura. Elle porte une robe courte, rouge et noire, stylisée, qui lui arrive au dessus du genou. Ses cheveux blonds, peignés avec soin derrière ses oreilles forment comme une auréole autour de son visage aux traits fins.

L’homme au bar ouvre la bouche et cligne des yeux, fasciné.

Le barman lui, retrouve très vite son professionnalisme. Il est là pour travailler. Il a une mission.

La jeune femme s’assied avec grâce sur une des chaises hautes et le regarde en souriant. Il la reconnait bien sûr. Elle était là il y a deux jours, à la dérive, et elle avait parlé avec un gros homme à bretelles. Il s’approche.

“Alors, ce sera un bolli-stoli ?”
“Exactement.”

Le barman sourit. Trinity aussi.

La jeune femme vient de passer une journée comme elle en a rarement eu. Le séminaire, ce matin s’est très bien passé. Sa présentation choc de la veille était encore dans toutes les mémoires et elle a bien senti les regards admiratifs et même plus, de la plupart des traders présents.

Jim, aux anges, lui a confié que Nick Burr aurait quitté l’hôtel et annulé sa participation à tous les prochains séminaires MetaForex. Personne d’autre ne l’a suivi dans cette vendetta, a-t-il ajouté avec un clin d’œil.

L’après-midi, elle a travaillé sur son portefeuille de devises et puis, juste avant le dîner, Tom l’a appelée sur son portable pour se plaindre de son silence. Il se demandait si elle le négligeait, ce qui serait inadmissible pour leur relation.

Le golden boy du Dow Jones qui lui sert de copain voulait-il marquer son territoire et lui apprendre le b.a.-ba de la bonne future épouse ?

En tout cas, la conversation n’a pas duré longtemps.

Elle l’a laissé terminé son flot de jérémiades, puis elle a demandé : “C’est tout ?” Ce à quoi il s’est encore plus senti offensé. “Ça suffit Trinity,” a-t-il ajouté, péremptoire, “tu commences à abuser de ma patience.”

D’une voix pensive, elle a répondu “J’abuse ?”, “Oui, tu exagères,” a-t-il dit, “et si tu continues comme ça…”

“Quoi ?” l’a-telle coupé. “Que va-t-il se passer ? Tu vas me quitter, c’est ça ? Et tu vas m’abandonner à mon triste sort, toi mon sauveur ?”

A l’autre bout du fil, il y a soudain eu des bafouillements, une moins grande certitude. “Mais… écoute Trinity… je…”

“Non, c’est toi qui m’écoute,” l’a-t-elle encore coupé, en portant l’estocade. “Tu vas aller à l’apartement où tu n’es jamais, mon appartement d’ailleurs. Tu vas prendre un grand carton, tu vas y mettre toutes tes affaires et tu-vas-dis-pa-raitre. Compris ?”

Silence au bout du fil.

“Ah oui,” a-t-elle rajouté, “laisse tes clefs de l’appartement dans ma boite à lettres. Sans oublier celles de ma voiture que tu utilises en ce moment.”

Et elle a coupé la communication.

Le barman se rapproche et pose le Bolli-stoli devant elle.

“Vous avez l’air tout sourire ce soir. La journée a été bonne ?”
“Oui, très agréable.”
“Tant mieux, je préfère vous voir comme ça” conclut-il avant de retourner à ses verres.

Sa remarque fait ressurgir le souvenir de Paul Davenport. Trinity chasse bien vite son image.

Elle jette un œil autour d’elle. Personne. Décidément, cette place est toujours vite, ce qui est étonnant pour un bar à Las Vegas. Elle aperçoit finalement l’autre homme au bout du comptoir et le regarde directement. Ce dernier, se sentant épié, tourne son visage vers elle et face à aux yeux bleus clairs et lumineux qui le dévisagent, il détourne vite la tête en rougissant.

Tiens, pense Trinity, un homme timide, comme moi… avant.

Cela la ramène à la raison de sa venue au bar, si tard. Elle ne pensait pas y descendre mais juste avant, elle a reçu un autre coup de fil, de la part de sa mère sur son portable.

Et là aussi, elle l’a vite “expédiée”.

Elle lui a tenu tête. A sa mère. Deuxième grande nouvelle de la journée. Elle a à peine écouté le ton froid et sentencieux. Ce ton de reproche qu’elle connait bien depuis son enfance. Trinity s’est même demandée, si c’était génétique chez tous les êtres humains d’être aussi naturellement orwelliens.

“Maman,” elle l’a interrompue, “j’ai beaucoup de travail – ce qui n’était pas vrai – et je n’ai pas envie de t’écouter maintenant. Je te rappellerai dès que j’aurai du temps, promis. Je t’embrasse.”

Et elle avait raccroché !

Maintenant, elle se demande si elle n’est pas allée trop loin… Mais non ! se reprend-elle, il faut leur faire comprendre que Trinity, la bonne poire, c’est fini et bien fini.

Elle jette un œil au bout du bar et attrape le regard de l’homme qui se détourne à nouveau, rouge pivoine.

Ma mère a assez abusé. Mon copain… mon ex-copain plutôt, aussi. Trinity Silverman ne se laissera plus faire !… Tant que tu auras ces pilules, lui glisse une petite voix au plus profond d’elle-même.

Elle la fait taire rapidement. Sa nouvelle vie est trop belle, trop jouissive pour qu’elle se laisse rattraper par des doutes.

Son regard se porte à nouveau vers l’homme assis seul, face à son verre.

Elle se regarde dans le miroir. Ses yeux scintillent. Elle se sent vivante, belle. Et puis, soudain une pensée lui traverse l’esprit.

Elle sourit. Non, quand même. Quelle audace…

Elle a, à peine, un instant d’hésitation.

Trinity Silverman descend doucement de son siège en attrapant négligemment son verre et puis, lentement, elle marche le long du comptoir, vers la droite.

L’homme assis, doit s’y reprendre à deux fois pour bien confirmer derrière ses lunettes, que cette délicieuse jeune femme se dirige droit sur lui. Il baisse encore plus la tête, tout rouge.

La barman lui-même, qui en a vu d’autres, s’arrête d’essuyer ses verres, pour observer la scène, ébahi.

Trinity stoppe juste à côté de l’homme, qui a maintenant pratiquement la tête sous les bras.

“Vous avez perdu quelque chose ?”

(A suivre)

(Photo : –tradewinds•>)

Commentaires

11 commentaires pour “La femme sans peur (15)”
  1. Amibe_R Nard says:

    “La tête sous le bras” :o)

    En tous cas, Trinity va avoir du mal avec son escargot, elle semble montée sur un char avec de grands chevaux !

    Bien vu le changement de personnalité.
    Un peu de confiance en soi, ça mène à oser. 😉
    l’Amibe_R Nard

  2. Florence says:

    “Vous avez perdu quelque chose ?” : j’adore cette réplique. Non seulement elle ose, mais en plus elle le fait avec humour, tout en permettant à l’autre de se donner une contenance.
    Un cliffhänger de grande classe 😉

    Florence

  3. Jacques says:

    Bonjour,

    Ca y est, elle se lâche enfin!

    J’attends toujours la suite de votre histoire avec impatience! :-)

    • Ah, c’est un honneur de vous avoir ici ! L’auteur du best-seller kindle de l’été, Les pierres couchées (recommandé !) qui vient me faire un petit bonjour, c’est très sympa. 😉 (Trinity et Speedy apprécient beaucoup aussi.)

      Alors, à quand la sortie d’Au coeur du solstice ? :)

      • Jacques says:

        Merci pour la pub :-)
        En fait ‘Jacques’, ce sont 2 personnes à la fois: d’une part l’auteur, et d’autre part son coach, correcteur, éditeur, webmaster, et accessoirement son épouse :-)
        Donc là c’est ‘Madame’ qui écrit! Monsieur a un peu moins de temps que moi, il est plus pris par son activité professionnelle, et aussi, il faut qu’il écrive! :-)

        Je vous avais écrit sur kdp qu’on suivait votre histoire avec attention (je debriefe à Monsieur, car il faut qu’on optimise notre temps!). Donc vous pouvez constater que c’est vrai!

        Alors, ces pilules? grande avancée de la chimie ou placebo ? Quel suspense!

        Le prochain roman avance. Peut être pas aussi vite que ce qu’on avait annoncé au départ. C’est comme pour la femme sans peur… ça fera durer le suspense!

        • Merci pour la réponse !

          Je me doutais bien qu’il y avait une aventure à deux (par rapport à nos conversations sur KDP) et en fait, c’est donc une histoire à quatre mains. 😉

          Oui, il faut faire durer le suspense ! Et puis, nous ne faisons que reprendre, comme disait un autre commentateur (l’Amibe), la tradition des grands feuilletonnistes français du XIXe. :)

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