La femme sans peur (6)

Par le 18 June 2012
dans Des histoires

Aveuglement total par la peur

Cet article est la suite d’une histoire commencée ici.

Vite, Trinity retire de sa main Speedy, qui proteste bien sûr, et le repose dans la boite.

Elle bondit dans la salle de bain pour jeter un dernier coup d’œil à sa tenue et à son maquillage. Le souffle déjà court, elle voit dans ses yeux bleus la peur ressurgir. Cette dernière est comme une bête rampante, se glissant, silencieuse et froide, sous la peau de la jeune femme, serrant son ventre, étouffant son cœur.

Trinity détourne le regard et revient dans la chambre.

Haletante, elle attrape son petit bagage à roulettes qui contient ses documents ainsi que le MacBook réclamé par Jim. Elle sort de sa chambre, les mâchoires serrées.

La porte se referme automatiquement derrière elle, dans un bruit lourd et sec.

A l’intérieur, sur le bureau, Speedy lui, a déjà atteint le haut de sa boite et, toutes antennes sorties, essaie de “lire” les odeurs autour de lui.

Dans l’ascenseur, Trinity tente de se calmer. Elle sait qu’elle respire trop vite pour ça. Heureusement que la salle de conférence est au 3ème étage, soit juste au-dessus de la réception.

Elle ne voudrait pas croiser Paul Davenport.

Lorsqu’elle entre dans la grande pièce remplie de sièges bien alignés, son souffle s’accélère encore. Il y a déjà quelques traders présents dans l’allée centrale, échangeant les dernières nouvelles sur les tendances du Forex.

Trinity essaie de les éviter, discrètement, par le côté de la salle. Un des hommes la remarque passer à grandes enjambées, le long du mur, tête baissée.

“Hey, miss MetaForex a eu du mal à se réveiller ce matin ?”

La remarque a été faite sur un ton ironique et presque méprisant par Nick Burr, une star du daytrading qui accumule les succès boursiers. Les autres hommes présents autour de lui se mettent également à rire.

Trinity, la gorge nouée, est obligée de s’approcher de l’allée centrale pour les saluer. Ce sont des clients après tout.

“Bonjour Nick, bonjour messieurs. Je… j’ai eu un peu de mal à dormir…”

Nick porte un costume gris, taillé sur mesure, assez serré et mettant en valeur ses épaules qu’il travaille consciencieusement à la gym. Il lève un sourcil et écarte les bras.

“Trinity, il faut dormir le soir.” Il prend un ton faussement boudeur. “Ne me dites pas que vous étudiez les marchés asiatiques la nuit ? Je vais finir par être jaloux, moi.”

Tous les autres rient à son trait d’humour. Dans le petit milieu des daytraders, on sait que Nick aurait bien voulu faire plus que du trading avec elle.

Une conquête supplémentaire dans sa panoplie de golden boy.

Ses assauts ont toujours été repoussés et il en garde une amertume palpable lorsqu’il s’adresse à elle. Trinity rougit et reste là, plantée avec un sourire crispé, passant rapidement la main dans ses cheveux.

“Mademoiselle Silverman ?” Jim qui s’est rapproché du groupe, vient à son secours. “Je peux avoir votre portable ?”

“Excusez-moi messieurs,” souffle la jeune femme qui s’empresse de faire demi-tour et de suivre le technicien.

Mais Nick, qui a croisé les bras, n’en a pas fini avec elle.

“J’espère que votre nouveau logiciel en vaut vraiment la peine !” lance-t-il, fort, dans sa direction. “Parce que moi, c’est des millions de dollars que je gère, pas des escargots de jardin.”

Les autres s’esclaffent mais Trinity ne les entend presque plus.

Elle est tétanisée par la douleur et par la peur. Elle marche à grandes enjambées vers l’estrade pour mettre le plus de distance possible entre elle et les blagues qui continuent.

“Ne l’écoutez pas,” lui dit Jim en se dirigeant vers le côté de la scène, là où se situe sa table de mixage. “Comme toujours, il est jaloux de vous. Son talent ne vaut pas la moitié du vôtre et vous le savez.”

Trinity lui tend son MacBook avec un petit sourire forcé.

“Merci Jim, vous êtes gentil. Ça va aller.”

Mais en elle, ça ne va pas du tout. Comme d’habitude, avant de commencer sa conférence, elle est prise de vertiges et d’angoisses. Et comme à chaque fois, elle va prétexter vouloir revoir ses notes afin de s’asseoir dans un coin, pour récupérer un peu.

La salle se remplit petit à petit. Le brouhaha augmente.

Sa conférence, elle la connait par cœur, d’une part parce qu’elle a travaillé comme une acharnée sur ce nouveau logiciel, MetaForex 3.0, mais aussi parce qu’intérieurement, elle sait qu’elle n’est pas solide. Elle se méfie de ses angoisses et préfère répéter sa conférence jusqu’à la savoir sur le bout des doigts. Au moins, elle est certaine de ses chiffres, de ses données, de ses graphiques.

Même la peur au ventre, elle peut toujours les commenter.

Finalement, Jim vient la voir.

“Vous êtes prête, Trinity ? C’est l’heure.”

Son cœur bat la chamade.

Elle entend le bourdonnement des voix du public qui parlent, chahutent, s’interpellent. Ils sont environ deux cents.

Ils, pas elles.

Pas une seule femme parmi tous ces traders. De véritables petits requins de la finance. Toujours en alerte. L’esprit vif.

Et au milieu, une seule femme, elle, Trinity Silverman, qui va devoir monter sur l’estrade, sous les regards machos, les remarques pas toujours polies et les silences qui en disent long.

La tension monte encore d’un cran.

Elle se dit, pour la nième fois, qu’elle devrait quitter MetaForex et se mettre à son compte. La vie serait bien plus simple, seule à la maison. Avec Speedy.

Jim a lancé le programme.

Trinity tremble. Ses mains sont moites.

Il y a systématiquement, en introduction, une petite présentation vidéo, histoire de bien faire connaitre MetaForex – et ses succès – aux nouveaux traders.

Lorsque sa photo apparait enfin sur l’écran avec son titre, Directrice du département recherche, on entend quelques sifflets dans la salle.

Sans doute Nick et sa petite cour.

Enfin, la voix de la vidéo, la présente. “Et maintenant, je vous demande d’accueillir, la chef de projet derrière MetaForex 3.0, Trinity Silverman !”

Elle a presque envie de vomir, mais elle se force à aller de l’avant et grimpe mécaniquement, sous les applaudissements mous, les quelques marches qui l’amènent sur l’immense estrade. Jim a préparé son MacBook qui l’attend sur le pupitre et il lui a donné la petite télécommande qui lui permettra de changer d’image pendant sa présentation.

Il a aussi fixé le micro, ultra-léger, qui lui arrive juste devant la bouche, pratiquement invisible. Une bénédiction. Sa voix, qui naturellement est légère et fluette, grâce aux talents de mixeur de Jim, porte loin. Si elle veut bien parler.

Elle s’avance jusqu’au milieu de la scène. Les spots blancs aux reflets bleus implacables, l’aveuglent.

Le silence se fait. Elle entend encore quelques murmures et rires.

Ses mains s’agrippent au pupitre.

Elle est seule, face à l’obscurité où elle entend une ou deux quintes de toux.

Il faut y aller.

“Messieurs…”

Elle reprend difficilement son souffle.

“… je, je vous remercie beaucoup d’avoir répondu à l’invitation de MetaForex… pour découvrir notre nouveau logiciel ultra rapide… pour la gestion de votre portefeuille de positions. Il, il est même maintenant le plus rapide du marché…”

Une voix l’interrompt.

“… Ça, il faudra le prouver.”

La remarque a été faite assez haut pour friser l’insulte mais pas assez pour trop scandaliser l’assistance.

Dans la masse obscure, il y a un petit brouhaha entre ceux qui pouffent et ceux qui, gênés pour la jeune femme, demandent le silence.

Trinity elle, est déstabilisée par la remarque. Elle essaie d’inspirer un grand coup pour reprendre le fil de son speech.

Rien.

Rien ne vient.

Sa respiration est comme bloquée

Sa bouche aussi.

Trinity est pétrifiée. Sa mémoire est vide. C’est la première fois que cela lui arrive. Elle a tout oublié, tout.

Une seconde passe. Deux, puis trois.

Dans la salle, un malaise s’installe. Jim, qui a mal au cœur pour elle, ferme les yeux, priant le ciel pour qu’elle dise quelque chose. N’importe quoi, mais qu’elle dise quelque chose.

Cramponnée à son pupitre, Trinity cherche désespérément une solution dans son cerveau qui patine.

Elle sent alors quelque chose qui gonfle en elle. Comme une grande vague qui monte du plus profond de son ventre. Une vague qui dévaste tout sur son passage. Une vague qui remonte de plus en plus vite, qui la penche en avant et qui force sa bouche à s’ouvrir malgré elle.

Soudain, comme un grand fouet qui claque violemment, on entend une voix crier “Stop !!”.

Cinglante, elle résonne aux quatre coins de la salle de conférence.

Presque inhumaine.

Les murmures se sont interrompus net.

Plus personne ne bouge.

(A suivre)

(Photo : amansky)

Commentaires

15 commentaires pour “La femme sans peur (6)”
  1. Jean-Pierre says:

    La révolte, il n’y a que ça de vrai. Bravo. Le suspens continue. (bon je retourne me faire plumer au forex par les gus de son auditoire pendant que mes supérieurs hiérarchiques font les zazous)

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Jean-Pierre ! Tu fais dans le Forex ? Attention… 😉

  3. Jérôme says:

    bravo car c’est vraiment bien écrit, j’aime le style sobre et fluide…

  4. Jean-Philippe says:

    Pardon Jérôme, j’avais manqué ton message ! (sans doute parce que tu es tout emmitouflé)… et merci beaucoup pour tes compliments. 😉

    PS : C’est rare d’avoir un pro du SEO par ici. 8)

  5. marie says:

    wouahhhhh elle a quand meme réussie a allée à sa réunion, je croyais pas qu’elle l’aurait fait!!! hate de voir la suite je suis à fond!!!bravo!!

  6. Jean-Philippe says:

    Merci Marie ! Elle n’avait pas trop le choix tu sais… 😉

  7. Naomie says:

    Cette histoire est vraiment passionnante. Au fil des épisodes, on s’y plonge chaque fois un peu plus. Félicitations à l’auteur et vite vite la suite qu’on sache si elle finirapas dire quelque chose

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Naomie ! Je m’empresse de sortir la suite. 😀

  9. wow l’une des meilleures parties, je ne crois pas avoir cligné des yeux une fois en la lisant :)

  10. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Moha ! Maintenant tu peux fermer tes yeux et dormir. 😉

  11. HIba says:

    JE LIS L’HISTOIRE ET J’AI PEUR AUSSI J’AVAIS MEME UN NOEUD À L’ESTOMAC AYAYAYAYAYYY

  12. Jean-Philippe says:

    Merci HIba pour ton commentaire ! Je vois que tu avais une certaine angoisse car ton texte est tout en capitales. Ça va mieux ? 😀

  13. Damien says:

    Bon j’ai attendu un peu, comme je fais avec les artichaux… je pèle les feuilles avec un couteau , … pendant que les autres mangent feuilles par feuilles… et ensuite je mange de bonnes bouchées !

    Qu’est-ce que c’est bon ! Et là ça me fait le même effet !

    Trinity va “les mettre au plit” ? Vite… nouvelle bouchée… ! Que ç’est bon !

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