La femme sans peur (3)

Par le 7 June 2012
dans Des histoires

L'oeil du loup...

Cet article est la suite d’une histoire commencée ici.

Paul Davenport lève un sourcil.

“Ces cachets ne sont pas à vendre, Trinity. Je vous l’ai dit, je ne suis pas un dealer. Venez les chercher. Vous connaissez le numéro de ma chambre.”

Et sans même me laisser le temps de réagir, il se lève avec une aisance surprenante et quitte le bar d’un pas rapide m’abandonnant, stupéfaite, au comptoir.

Je laisse retomber ma tête entre mes mains. J’ai encore envie de pleurer. Le Bolli-Stoli m’empêche d’y voir clair.

C’est du chantage qu’il est en train de me faire. Je ne dois pas céder. Paul Davenport est un être abject, un profiteur, un filou. Je devrais le dénoncer immédiatement à la police.

Je pense aussi à demain. Une nouvelle conférence. De nouvelles angoisses. Un ventre tenaillé par la crainte…

La peur.

Cette peur qui m’accompagne depuis si longtemps. Pourtant quand j’étais petite, je n’avais peur de rien. Tout me paraissait possible. Et puis, je me souviens de ma mère m’expliquant que je devais me comporter d’une certaine manière sinon j’allais la décevoir et me faire remarquer.

D’une certaine manière… ce qu’elle voulait c’est que je sois juste obéissante et silencieuse. Elle voulait que les autres m’admirent et à travers moi, l’admirent elle. Elle disait qu’elle ne voulait que mon succès dans la vie. Elle disait qu’elle voulait que je sois heureuse.

Alors j’ai obéi. Comme une bonne fille à maman.

Cela a été dur. Parce que plus je réussissais et moins elle paraissait heureuse. Je crois que rapidement, elle devenue jalouse de mes diplômes, jalouse que ses amies parlent en bien de moi, jalouse de me voir partir travailler sur Wall Street.

Elle dit qu’elle m’aime mais elle a toujours des remarques blessantes.

Je ne suis jamais assez bien, assez forte, assez quelque chose. Il y a toujours quelque chose qui me manque. Un mari ? Un enfant ? Un autre succès ?

Et me voilà, dans ce bar à près de deux heures du matin en train de pleurer sur ma vie gâchée par la peur.

J’ai toujours rêvé d’avoir une baguette magique anti-peur. Quelque chose, par exemple, que l’on pourrait juste avaler et soudain on aurait confiance en soi. On n’aurait plus peur de rien. On agirait rapidement et sans doutes.

Oh, une fois dans ma vie, je veux connaitre cette sensation comme lorsque j’avais douze ans et que je m’étais mise en tête de construire une fusée. N’ayant aucun doute, j’avais trouvé le moyen de le faire en demandant de l’aide. Une petite fusée qui s’était envolée avec éclat et panache pour un vol en demi-lune avant de retomber au bout du champ derrière notre maison.

J’étais fière.

Oui, je veux encore connaitre cette sensation.

A quoi sert la vie sinon ?

Et Paul Davenport a cette pilule.

Je relève la tête et je jette un œil autour de moi. Je suis la dernière. Il y a juste mon barman, tout là-bas à la caisse qui fait les comptes de la journée. Je regarde droit devant moi et, derrière les différentes bouteilles d’alcool alignées contre les étagères, je peux apercevoir mon visage dans la glace qui couvre toute la longueur du bar..

J’y vois une jeune femme, plutôt jolie, les yeux bleus rougis, les sourcils parfaitement épilés, le nez fin, les cheveux tirant sur le blond, coiffés et attachés en arrière et retombant tout juste sur le haut des épaules en une boucle presque parfaite.

Cette femme, c’est moi. J’ai du mal à croire, juste en me voyant comme ça que derrière ce visage, il y ait tant d’angoisses et de stress.

C’est peut-être parce que je suis encore jeune et que le poids des années ne m’a pas encore marquée dans la chair, comme ma mère.

Machinalement, je réajuste une mèche et la ramène derrière mon oreille.

Je vois que ma main tremble un peu.

Je n’ai pas le choix. Je dois avoir ces pilules. Elles sont ma dernière chance.

Car j’en ai essayé des solutions. J’en ai lu des livres. La peur est une illusion disent-ils. Mon œil, oui ! On voit qu’ils ne savent pas ce que c’est que d’être constamment sur le qui-vive, ne se sachant jamais vraiment en sûreté.

Même chez moi, je passe mon temps à ressasser les choses qui pourraient tourner mal. Le seul moment où je peux vraiment me relâcher, c’est lorsque je m’endors. Là, j’oublie tout et ça fait du bien.

Et puis mon moment favori, c’est le matin à l’instant où je me réveille.

Au moment où ma conscience revient, il y a toujours quelques secondes pendant lesquelles je ne fais que respirer et apprécier cet instant, au chaud dans mon lit. En plus, s’il y a un rayon de soleil, je suis presque en extase. Pendant ce bref laps de temps, je n’ai pas de nom, pas de passé, pas d’avenir.

Je respire, tout simplement et là, j’apprécie ce moment unique que je voudrais faire durer.

Ensuite, à chaque fois, j’essaie de repousser une chose qui veut s’introduire en moi. Très vite, trop vite, cet intrus semble surgir du néant et vouloir remonter jusque dans mon cerveau. Ce sont deux mots.

Trinity. Silverman.

Dès que je me rappelle qui je suis, tout le reste attaché à cette simple identité – mon nom – vient s’accrocher à moi pour me faire basculer dans ma sombre réalité.

Mes peurs sont ainsi de retour.

Tous les matins.

Ça ne peut plus durer.

Je me lève brusquement. Je vacille un peu.

Le barman, au loin, me dit quelque chose que je n’entends même pas. Je lui fais un vague signe mais j’ai toujours la main qui tremble.

Presque mécaniquement je me dirige vers les ascenseurs. Je m’engouffre dans le premier qui s’ouvre et j’appuie sur le bouton “8”.

Tout mon corps frissonne. La peur ou la honte ? Je jette un dernier coup d’œil à mon iPhone. Je soupire.

Lorsque les portes s’ouvrent à nouveau, j’essaie de prendre une grande respiration pour me rassurer, pour me dire que ça va bien se passer, pour me dire que ce sera vite oublié mais l’air ne veut pas entrer dans mes poumons.

Je m’avance lentement, essayant de retarder le moment. Je n’ai pas tous mes esprits. Heureusement. C’est une bonne excuse. Tout en marchant, je regarde les numéros des chambres défiler.

Je m’arrête. Je fais face à la porte de la chambre 886. Pendant quelques secondes, je reste devant, immobile. Mon bras, presque malgré lui, s’avance.

Je frappe.

La porte s’ouvre presque immédiatement sur Paul Davenport, chemise ouverte, bretelles tombées.

Son sourire victorieux me donne envie de rendre mes Bolli-Stoli

(A suivre)

(Photo : Kaptain Kobold)

Commentaires

11 commentaires pour “La femme sans peur (3)”
  1. Jean-Pierre says:

    déjà une peur de vaincu pour se rendre au rendez-vous. C’est un bon début. La révolte plus forte que la peur. Un peu comme en Syrie (mais vraiment un tout petit peu alors).

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Jean-Pierre ! Je vois que tu lui trouves des points positifs, c’est comme si tu étais son coach. 😀

  3. Soraya says:

    “La peur.

    Cette peur qui m’accompagne depuis si longtemps. Pourtant quand j’étais petite, je n’avais peur de rien. Tout me paraissait possible. Et puis, je me souviens de ma mère m’expliquant que je devais me comporter d’une certaine manière sinon j’allais la décevoir et me faire remarquer.

    D’une certaine manière… Ce qu’elle voulait c’est que je sois juste obéissante et silencieuse. Elle voulait que les autres m’admirent et à travers moi, l’admirent elle. (…)
    Alors j’ai obéi. Comme une bonne fille à maman.
    (…)
    mais elle a toujours des remarques blessantes.”

    c’est l’histoire de ma vie :/

  4. Jean-Philippe says:

    Merci Soraya pour ton commentaire ! Oui, mais cela peut changer, pas comme Trinity dans l’histoire, et tu as aussi ta façon. Ceci dit, suis bien le reste de son aventure car tout n’est peut-être pas comme il le parait. 😉

  5. Amibe_R Nard says:

    Tomber de l’alcool dans les petites pilules… Tout ça pour retrouver la confiance en soi. Alors que l’alcool et les pilules sont toujours des succédanés extérieurs.

    C’est toujours intriguant de voir l’homme “moderne” plonger dans la quête d’un produit miracle extérieur. Et même passer un contrat avec le “diable”, en espérant que ça va aller mieux.

    Comment aller mieux lorsque la confiance en soi ne peut puiser qu’à une seule source : la confiance en soi.

    La confiance en soi, c’est aussi un peu, et peut-être beaucoup, ne plus prendre les paroles des parents (des profs, de la société) pour argent comptant. C’est savoir reconnaître leurs petits jeux et ne plus y rentrer.
    Ils ont tous leurs propres défauts, leurs propres imperfections, leurs propres peurs, et vient un âge où on se rend compte qu’ils ne sont pas meilleurs que nous.

    Vient un âge où on ne dépend plus d’eux. C’est l’âge où la relation passe d’adulte à adulte.
    C’est l’âge où on accepte, ou non, de faire perdurer les anciens jeux d’échanges. Si une parole pouvait blesser l’enfant que l’on était, peut-elle encore blesser l’adulte que nous sommes devenus ?

    Nous avons changé… nous ne sommes plus des enfants. Le passé que nous avons vécu n’est plus une excuse. Plus une excuse valable pour le présent. Le présent, c’est notre choix.

    Oui, notre choix, nous pouvons le choisir.
    A tout moment, nous pouvons dire : “pauvre petit papa, pauvre petite maman, je ne suis plus un/une enfant”.

    Invitation à changer de type de relations.
    Invitation à avoir confiance en soi. 😉

    Invitation à se rendre compte que le passé est aussi “extérieur” que l’alcool ou les pilules. :-)

    Bien Amicalement
    L’Amibe_R Nard

  6. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup l’Amibe ! Je crois que nous acceptons tous et toutes ton invitation. Nous ne sommes pas les habitudes implantées en nous par nos parents ou l’école. En temps qu’adulte, nous pouvons faire des choix, nous ne sommes plus des pions. Je te remercie de nous l’avoir rappelé. :)

  7. marie says:

    hate de lire la suite…!!!bravo!

  8. Jean-Philippe says:

    Merci Marie ! Ça vient… 😉

  9. Mohamed says:

    mdr trop forte cette histoire !

    Quand tu as écrit “l’air ne veut pas rentré dans mes poumons” je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que moi aussi je retenais ma respiration :-)

  10. Jean-Philippe says:

    Merci Mohamed !… tu peux res-pi-rer maintenant. 😉

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