La femme sans peur (2)

Par le 4 June 2012
dans Des histoires

La solution ?

Cet article est la suite d’une histoire commencée ici.

“Vous vous moquez de moi ?”

Je m’avance un peu sur mon siège de façon à ce que le doigt de Paul Davenport ne touche plus mon dos. Il retire son bras et s’appuie sur le comptoir, regardant droit devant lui.

“Je n’aime pas votre ton, Trinity. Oubliez ce que je viens de vous dire.”

Il regarde sa flûte presque vide. Il la prend lentement, la porte à ses lèvres et fait doucement couler le reste de Bolli-Stoli dans sa gorge. Il la repose sur le comptoir et appelle le barman.

“Mettez tout sur ma note. Chambre 886.”

Le barman hésite une seconde en me regardant.

“Non merci, Paul. J’ai déjà payé mes boissons.” Je fais un clin d’œil rapide au barman qui comprend et repart. Enfin, je crois. Ma tête est trop lourde maintenant. J’ai envie de dormir. “Ne vous fâchez pas. Ce que vous venez de me dire est tout simplement incroyable, irréaliste… impossible.”

Je lui offre mon meilleur sourire après trois Bolli-Stoli.

Paul regarde toujours droit devant lui. Son double-menton ressort un peu plus de son col de chemise. D’un geste machinal, il glisse un de ses pouces sous une de ses bretelles.

“Vous n’avez aucune idée des progrès de la biologie moléculaire…” marmonne-t-il.
“Je suis prête à vous écouter.”

Mon sourire doit être le bon, puisque finalement, après m’avoir jeté un coup d’œil blessé, Paul Davenport se tourne à nouveau vers moi.

“Vous connaissez le MDMA ?” demande-t-il d’un air quelque peu suffisant.
“Non, aucune idée.”

Il pousse un petit soupir de satisfaction et fait claquer sa bretelle.

“Le MDMA est disons… un composant chimique, je vous passe les détails. C’est un stimulant de notre système nerveux. D’accord ?”
“Oui, je comprends.”
“Ses effets incluent principalement une montée de la confiance en soi avec une chute des inhibitions et une meilleure empathie. En fait le MDMA est très connu du public.”
“Ah bon ?”
“Oui, sous le nom d’ecstasy.”

J’ai un mouvement de recul qui me réveille.

“De la drogue ? Vous plaisantez ?”
“L’ecstasy que vous trouvez en vente illégale, est de mauvaises qualité, souvent coupée avec d’autres produits plus ou moins dangereux. Celle que moi je produis en laboratoire est pure.”
“Et alors ? Vous voulez me vanter vos services de dealer ?”

Paul Davenport glousse.

“Dealer moi ? J’ai un doctorat en chimie et dans mon labo je dirige une équipe de 12 chercheurs.”
“Je devrais vous saluer pour ça ?”
“Non, mais sachez que nous travaillons dur à trouver de nouveaux composés. Hors, presque par hasard, j’ai découvert une propriété du 5-HTP.”

Je fronce les sourcils. Il commence à m’ennuyer avec tous ses symboles chimiques.

“5-HTP ?”
“Oui, c’est un acide aminé d’origine naturelle donc peu intéressant pour les les laboratoires puisqu’il ne peut pas être breveté. Mais là où ça devient intéressant c’est que le 5-HTP est lié à la production de sérotonine dans notre corps. Vous savez, le Prozac, qu’on avait appelé la pilule du bonheur ?”

Il est tout content Paul Davenport. Il glisse à nouveau son pouce sous sa bretelle pour la faire claquer.

“Oui, je me souviens mais où voulez-vous en venir ?”

Il me regarde un peu étonné.

“C’est évident, non ? Je prends le 5-HTP qu’on trouve en vente partout comme supplément naturel pour le traitement de la dépression et je l’associe au MDMA comme adoucissant des effets de ce-dernier !”

Il a l’air triomphant.

“Et vous avez fait ça comme ça,” je dis en claquant des doigts.
“Ah non, il m’a fallu des années de tâtonnements pour arriver à trouver la combinaison parfaite et stable… ”

Ses yeux brillent.

“Et le résultat ?” ajoute-t-il, “le voici.”

Il fouille dans la poche droite de son veston et en sort un petit flacon en plastique blanc, avec un bouchon rouge, qu’il tient entre deux doigts. Il n’y a aucune étiquette dessus. Il le secoue, surexcité comme un enfant gâté. On entend le bruit caractéristique de pilules.

“Il y a 7 comprimés parfaitement dosés.”

Il s’approche à nouveau très près de moi.

“Un par jour et voilà de quoi faire taire les phobies les plus tenaces.”

Je frissonne. S’il me restait du Bolli-Stoli, j’en avalerais tout de suite. Je me recule à nouveau.

“Et qu’est-ce qui me prouve l’efficacité de vos pilules. Vous pourriez avoir juste des cachets d’aspirine dans votre flacon.”

Il prend un air blessé.

“Je ne suis pas un dealer arnaqueur. Moi, je travaille pour faire avancer la science ! Imaginez tous les bienfaits qui pourraient être tirés de ce composé, toutes les névroses que l’on pourrait supprimer, tous les maux que l’on pourrait soulager.”
“Alors pourquoi votre labo ne le commercialise pas ? Il ferait une fortune…”

Il se tourne à nouveau, face au bar.

“Personne n’est au courant.” Il pose le flacon sur le comptoir. “Ces comprimés sont un petit projet secret que je mène dans mon coin. Je vous l’ai dit, ça m’a pris des années pour trouver la bonne formulation.”

Un silence se fait. Mais maintenant, moi aussi je suis lancée.

“Et comment vous savez que ça ne va pas tuer quelqu’un si vous ne l’avez pas distribué, pour voir ?”
“Oh mais, il a été testé… sur moi !”

Il pivote pour me regarder. Ces yeux brillent toujours mais il est plus calme. Il reprend sur le ton de la confidence, se penchant encore vers moi.

“Vous me voyez ? Bedonnant, pas beau, grisonnant. Comment se fait-il que moi, petit épouvantail, je puisse être ici, assis aux côtés d’une belle femme comme vous, tranquille, décontracté, en train de vous… draguer ?”

Je tremble un peu et je rougis malgré moi. Je ne sais pas quoi dire. J’essaie, au hasard.

“L’alcool ?”
“Non, je faisais semblant d’être un peu éméché, tout à l’heure. Ça vous rassure vous, les femmes.”

Ma respiration s’accélère. Il m’énerve et me fait paniquer. C’est vrai qu’il a l’air détendu.

“Et puis, rappelez-vous, je vous ai déjà touché le bas du dos.”

Je frémis rien qu’en y repensant. Le mélange de fatigue et d’alcool me rend confuse et irritée.

“Croyez-moi,” dit-il, “un gros type, moche comme moi, n’oserait jamais s’approcher de vous. Avec mes pilules,” et il tapote du doigt le couvercle rouge du flacon, “je n’ai plus de timidité, plus d’inhibition, je n’ai plus peur… j’ai confiance en moi…”

Il fait une pause. Sa voix est presque suave.

“Ces comprimés… ça change la vie.”

Il sourit, satisfait de lui-même. Il joue. Il joue avec moi. Et bien jouons.

“Combien ?”

J’ai du mal à croire que c’est moi qui vient de prononcer ce mot.

(A suivre)

(Photo : Omar Eduardo)

Commentaires

17 commentaires pour “La femme sans peur (2)”
  1. damien says:

    Comment avoir une belle femme quand on est laid comme un pou ?… J’ai écrit un petit conte sur ce point :

    Un très GROS dilemme !

    Dans mon texte, on a à faire à un terroriste, là à un vrai séducteur … qui donne son truc… et qui… la suiteeeee !

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Damien pour ton commentaire ! Effectivement, dans ton histoire, c’est tout un dilemme pour la jeune fille qui finalement s’en sort très bien. Merci. 😉

  3. marie says:

    je suis fan!! j’attends la suite!!!

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Marie ! Elle vient ! 😀

  5. Suzame says:

    Bonjour.
    J’attends aussi la suite !

  6. Jean-Philippe says:

    Merci infiniment Suzame ! Trinity te remercie de ton soutien. 😉

  7. Jean-Pierre says:

    une remarque : il faut rempacer «patenter» qui ne doit pas exister par «breveter».

    quand au combien ça doit plutôto être un “quoi”. Un homme qui a pleine confiance en lui tout en restant lucide ne doit plus avoir beaucoup de problème insoluble.

    Dans Astérix et les Normands, les Normands ignorent la peur, mais ils ne sont pas vraiment coarageux. C’est en papprenant la peur qu’ils deviendrons courageux. Si alors ils oubliaient la peur, ils redeviendraient comme avant. Sauf qu’on ne doit pas pouvor oublier ce sentiment. Mais peut-on en être libéré sans combat intérieur ? Et si oui, qu’obtiendrait-on ? Un automate sans doute, pas de quoi être fier. Or, avoir sa fierté n’est-il pas essentiel ?

    La drogue de ce monsieur est un leurre. Le vrai courage demeure de toute façon nécessaire. Pour renoncer à cette drogue, il faudra bien du courage. À lui comme à elle.

    S’il est honnête, il lui donnera un joli placebo es t’il est de surcro^it adroit, il sura comment et quand le lui apprendre.

    La peur d’avoir peur est sans doute la plus grande peur, la plus importante sans doute. Sans elle, vous agirez et ayant agi, vous ous rendrez-compte que ça ne valait effectivement pas le coup d’avoir peur de faire ceci ou cela.

    Persuadez-vous que quelque hasardeux que soit votre prochaine entreprise, elle ne justifiera jamais assez d’éprouver de la peur, et vour saurez vous passer de l’innovation de ce monsieur.

    Le seul hic, c’est de franchir le Rubicon.

    Ça rappelle un billet récent sur la méthode «Agir d’abord et réfléchir ensuite». La procrastination, c’est de la peur. Seule une action tôto engagée peut en venir à bout.

    Il faut seulement apprendre à réfléchir vite et bien pour que votre premier pas ne vous handicappe pas trop une fois fait. Tout en sachant que c’est largement à l’instinct qu’on agira si on agit, car réfléchir expose énormément à la procrastination.

    Où l’on commence à comprendre que le monde ne tourne pas rond, et qu’au final, cela est dû à l’inaction fille de la peur d’agir, qui nous fait agir de travers ou trop tard et souvent les deux à la fois.

    Très bonne histoire, comme d’hab.

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Jean-Pierre pour ton long commentaire !

    J’ai corrigé “breveter” (merci !) mais pour “Combien”, je voulais dire “Combien ça coûte ?”. Ce n’est pas le sens que tu avais compris ?

    Pour tes prédictions, on va voir par la suite si tu as raison… et je partage tout à fait ton analyse sur la peur. Ceci dit, j’ai remarqué que certaines personnes même en sachant tout cela restent paralysées. Ce qui est le cas de Trinity… 😉

  9. Bruno says:

    Histoire génial dont j’ai toujours aussi hâte d’avoir la suite…! Et comme Jean-Pierre, patenter je pense que c’est sous le sens de breveter, non ?

  10. Jean-Philippe says:

    Merci Bruno, c’est ça, grosse erreur de ma part !… et merci pour les compliments. 😉

  11. Mohamed says:

    Punaise j’avais pas vu que tu avais déjà mis en ligne les suites, pas bieennn !

    Bon je poursuis :)

  12. Jean-Philippe says:

    Très juste Mohamed ! Comment je pourrais vous prévenir ? (Je ne vais pas utiliser ma mailing-list quand même ?) :)

  13. Albin says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    j’adore ce deuxième chapitre, qui nous tiens toujours en haleine !
    Et pour le moment nous sommes toujours au bar, très fort. 😉

    Merci de nous faire partager ton roman à travers ton blog !

    Excellente journée,

    Albin

  14. Albin says:

    Toutes mes félicitations Jean-Philippe pour cette toute prochaine sortie.
    Finalement, c’est la couverture “B” qui a été choisie ! Quel impact visuel 😉

    Encore un nouveau succès qui t’attends et qui est bien mérité.
    Bon je retourne au bar me siroter un “Bolli-Stoli” a ta santé :-)

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