La conjugaison (3)

Par le 23 April 2012
dans Des histoires

On passe ?

(Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.)


C’est fois-ci le silence est palpable dans la classe.

On a beau avoir 10 ans mais quand un adulte, en plus votre maitre d’ école, vous dit qu’il est en train de vous sauver la vie, on a envie d’en savoir plus.

Même si c’est l’heure de la récré qui sonne.

Monsieur Baptiste voit que personne ne bouge. Il a atteint son but : capter leur attention à tous. Chaque année, c’est la seule fois où il réussit à le faire complètement. 34 paires d’yeux sont fixées sur lui et il se sent une grosse responsabilité, même s’il apprécie d’apporter cette petite contribution très personnelle à leur éducation.

Elle lui vaut régulièrement, des lettres d’anciens étudiants – maintenant adultes – qui le remercient pour ce trou dans la conjugaison du verbe Devoir. Pour ce manque de conditionnel présent. Pour cette leçon très spéciale.

Cela ne fonctionne pas toujours, car la vie de ses ex-élèves suit parfois des chemins tortueux qu’une demi-journée de non-conjugaison du conditionnel ne peut stopper. Mais au moins, il est en paix avec sa conscience.

Il essaie. Chaque année. Depuis 37 ans.

Une main se lève. Évidemment, c’est Jonathan.

“Ben, m’sieur… on va avoir un accident ?”

Monsieur Baptiste saisit l’opportunité.

“Oui, c’est un peu ça. Vous risquez d’avoir un accident. Mais pas sur une route, rassurez-vous. Et ce ne sera pas douloureux au moment où cela vous arrivera. Les séquelles à long terme par contre sont assurées et peuvent vous faire beaucoup de mal.

“Séquelles ?” demande Lahcène.
“Cela veut dire conséquences. Et le mot séquelle n’est pas du tout joyeux.”

Des sourcils se froncent.

“Gardons l’image de l’accident. Imaginez que vous arriviez à un passage clouté pour traverser une rue et que de l’autre il y ait un magasin avec tous les chocolats que vous aimez… offerts gratuitement ! Qu’est-ce que vous faites ?”
“Je regarde à gauche et à droite avant de me lancer,” répond Emma avec une telle rapidité que les autres ont à peine le temps de lever la main.
“Exactement. Maintenant, imaginez que vous êtes là au bord du trottoir. Le magasin vous attire. Vraiment. La voie est libre, vous avez bien regardé… et pourtant vous n’avancez pas.”

Ça discute dans les rangs.

“Ben monsieur, c’est idiot ça ! On devrait y aller, tout bêtement…” conclut Jonathan.

A ces mots, monsieur Baptiste se met à tressaillir et pousse un petit cri. La classe sursaute.

C’est comme s’il avait chaud. Il passe ses mains dans les cheveux. Il tremble un peu et son visage se crispe. Ses gros sourcils touffus se resserrent. On voit à peine ses yeux derrière ses lunettes. Lentement, il s’avance d’un pas lourd vers Jonathan. Il respire lentement, fort, tout en continuant à s’approcher du garçon, pas rassuré du tout.

Le maitre commence à lever les bras d’une manière menaçante, doigts ouverts, presque crochus. Il est maintenant tout près de Jonathan.

“Ben… ben, qu’est… qu’est-ce que j’ai dit ?”
“Qu’est-ce que tu as dit ?… Qu’est-ce que tu as dit ?…” répond le prof dont la voix grossit dans un trémolo peu rassurant. Sa tête est maintenant au-dessus de Jonathan qui rentre la sienne dans les épaules.

“Qu’est-ce qu’il a dit de mal, m’sieur ?” ajoute Lahcène qui s’inquiète pour son copain.

Soudain monsieur Baptiste se relève d’un coup et, tout en écartant les bras, il se met à crier en séparant ses mots : “Qu’est-ce… qu’il… a… dit !”

La classe est effrayée. Ce n’est pas monsieur Baptiste ça. On dirait qu’il est possédé. Au premier rang, une petite voix s’élève.

“Il a dit devrait monsieur.”

Le maitre tourne brusquement sa tête vers l’avant de la classe, haletant. D’un coup, il se met à courir vers le tableau, grimpe sur l’estrade et tape du poing sur la conjugaison du conditionnel présent qu’il avait écrite auparavant.

On s’attendrait à voir de la salive couler sur son menton.

“Ouuuiii, Emma !” hulule-t-il. “Pas de devrait. Pas de verbe Devoir au conditionnel présent, sinon, vous êtes moooort.”

Jonathan porte spontanément ses mains à sa bouche, comme s’il s’était empoisonné.

Le maitre se tourne vers la classe, debout sur son estrade, droit comme i, les bras le long du corps. Tête baissée, il respire à coups rapides et rauques.

Il commence à relever la tête.

Emma au premier rang, serre très fort ses livres, en se laissant glisser derrière sa table. Dans sa rangée, Lahcène disparait lentement derrière l’élève qui est devant lui. Jonathan, les mains toujours sur la bouche, ne respire plus. On entendrait une mouche voler, alors que dehors, dans la cours, c’est la récré.

On y entend les cris joyeux, plein d’innocence, des petits, les CE1, CE2 et CM1, ceux qui n’ont pas encore de lourde responsabilité qui leur tombe sur les épaules, comme aujourd’hui pour les CM2, les grands, les “adultes” de l’école primaire.

Monsieur Baptiste, en transe, “parle” lentement, avec une voix d’outre-tombe.

“Répétez après moi… Je ne dirai… plus jamais… le mot…devraisdevrionsdevriez. A vous !”

La classe s’exécute comme un seul homme.

“Je ne dirai plus jamais devrais, devrions, devriez.”
“Bien,” répond leur maitre, écrasant une goutte de sueur. “Encore une fois !”

Les enfants s’exécutent.

“Encore une fois, plus fort !”

les enfants hurlent leur promesse. Dehors, les cris se calment d’un coup. Ca se questionne sur ce qui se passe en classe de CM2.

Monsieur Baptiste fait l’acteur.

Cette partie est sa préférée, celle où il déstabilise ses élèves en changeant complètement, en devenant quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’on ne pense pas rencontrer dans une salle de classe. Mais c’est le mois de juin, c’est la fin de l’année et cela n’influencera en rien un quelconque manque de crédibilité.

Il le sait. Les anciens le lui ont dit. Cette étape est importante. Ce moment qu’ils viennent de vivre, ils ne l’oublieront jamais. Les mots “devrais/t/aient, devrions, devriez” sont à jamais marqués au fer rouge dans leur jeune mémoire.

Il avait fait quelques recherches et c’était aperçu que cela se rapprochait d’une technique appelée PNL et qui permettait d’ancrer des idées ou des attitudes en nous.

Alors, il avait testé sur lui-même. Un élastique au poignet, il le faisait claquer à chaque fois qu’il avait une pensée négative…

Radical ! Il avait réussi à mieux diriger ses pensées vers des choses plus optimistes.

Par contre, il n’allait pas utiliser un martinet ou du hard-rock pour faire comprendre à ses élèves les dangers du conditionnel présent du verbe Devoir.

Mais il pouvait jouer, mimer, faire l’acteur et il aimait bien ça. Ainsi, au fil des ans, il avait affiné son personnage inspiré de Dr Jekyll et Mr Hyde, chaque année, effrayant sa classe pour son propre bien.

Pendant qu’il pense à tout ça, il fait comme s’il se réveille d’un sommeil profond. Il se frotte les yeux, remet ses lunettes en place, se gratte un peu la tête, pendant que l’ensemble de la classe est toujours figé, le regard effaré.

Soudain, il semble se rendre compte de leur présence.

“Quoi ?”

Personne ne bouge. Il sourit.

“Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’êtes pas en récréation ?”

Les enfants n’osent toujours pas bouger. Il leur a bien fait peur. Il en a même un petit pincement au cœur et il se demande s’il n’est pas allé trop loin cette année.

“Eh ! Tout va bien, je suis là…”

Jonathan, finalement, enlève les deux mains qu’il tenait encore scotchées sur sa bouche.

“Ben… m’sieur… vous… vous n’êtes plus malade ?”
“Moi ? Non, je ne suis pas malade. Je vais tres bien et vous vous devriez être en récréation. Allez zou !”

Monsieur Baptiste fait un grand geste de la main vers la porte et ses élèves commencent un peu à bouger mais toujours pas à se lever. Ils se relaxent quand même et soufflent.

Ça va mieux.

Pendant qu’ils commencent à s’échanger quelques mots sur l’expérience qu’ils viennent de vivre et à finalement se lever, leur maitre se dirige vers le bureau, semble remarquer ce qui est écrit au tableau. Il se tourne vers la classe, doigt pointé vers la conjugaison.

“Quelqu’un peut me lire ça ?”

Jonathan est le plus rapide.

“Ben, oui monsieur ! C’est facile : Je devrais…”

Il s’arrête d’un coup. Lahcène et tous les autres qui étaient en train de se jeter sur lui pour l’empêcher de prononcer le verbe maudit, se figent.

Ils viennent tous d’entendre un grognement lugubre qui vient de l’estrade.

(A suivre)

Commentaires

8 commentaires pour “La conjugaison (3)”
  1. dilo says:

    quel talent vous avez !!!!
    LA SUIIIIIIIIIIITE !!!!

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup dilo ! Ça me va droit au coeur. 😉

  3. Amibe_R Nard says:

    “Moi ? Non, je ne suis pas malade. Je vais tres bien et vous vous devriez être en récréation. Allez zou !”

    Trop fort, même le maître se fait piéger :o)
    l’Amibe_R Nard

  4. Jean-Philippe says:

    Bien vu l’Amibe ! Si je te disais que je l’ai fait exprès pour voir les lecteurs pointilleux, tu me croirais ? 8)

  5. Orphéa says:

    Rôô je l’avais vue aussi cette histoire de “vous devriez être en récréation” mais je me suis dit justement que c’était fait exprès et que l’explication viendrait dans la suite… la suite, la suite :)

  6. Jean-Philippe says:

    Et une lectrice à qui rien n’échappe, une !

    Merci beaucoup Orphéa. 😉

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