Les secrets du dossier numéro 201-2

Allez, saute ! C'est pour la caméra...

“Asseyez-vous, s’il vous plait.”

Lorsque chez nous autres, les hommes de l’ombre, on est convoqué par le grand patron, on sait que la mission est importante, voire impossible.

“Bon, j’ai une mission pour vous mais c’est loin d’être du gâteau.”

Le grand patron ne prend jamais de gants. On ne sait d’ailleurs jamais vraiment à quoi il pense. Les cheveux blancs rabattus en arrière, le front creusé de deux grandes rides profondes – sans doute le résultat de tous les secrets qu’il cache – il me regarde droit dans les yeux.

“Notre agent sur le terrain a été relevé de ses fonctions pour des… disons des écarts par rapport au plan défini.”

En hochant la tête, je jette un coup d’oeil sur son bureau. Il y a là plusieurs piles de dossiers posés devant lui.

“Cette mission, si vous l’acceptez, sera de la reprendre en main et de la mener à son terme. Vous aurez 12 mois pour cela. Tenez, voici le dossier.”

Il va pour m’en tendre un avec B-Zeus écrit dessus, puis se ravise.

“Non attendez, c’est celui-là,” et il en prend un autre posé sur le bureau qu’il fait glisser devant lui.

Je me penche un peu en avant pour le prendre et je le pose sur mes genoux.

Dossier 201-2 ? Tiens, je croyais que le protocole de cette mission avait pour code 201-1…

Il note mon étonnement.

“Nouvel agent, nouveau code,” me glisse-t-il sans sourire.

Je me plonge dans les papiers tout en écoutant le grand patron qui continue à me briefer.

“J’ai quelque peu modifié la mission initiale. Elle va prendre une nouvelle direction. Cette couverture de blogueur est bonne mais elle ne nous permet pas de contrôler et d’influencer avec suffisamment d’efficacité.”

J’écoute sans mot dire. Je tourne les pages du dossier qui débute en juillet 2009. Ça fait deux ans et demie quand même. Oui là, ça traine.

“Votre prédécesseur a fait du bon boulot pour s’implanter mais il a pris ses aises récemment et j’ai dû le relever de ses fonctions.”

Je relève la tête.

“Ses aises ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?”

Le patron pousse un grand soupir, hésite un peu puis se décide à en dire plus.

“Ce n’est pas tout de pousser les gens à se lever tôt mais encore ne faut-il pas trop faire de siestes soi-même. C’est bien de dire que tout le monde est un génie mais encore faut-il soi-même arrêter de dire des bêtises. C’est bien de faire du recrutement subversif mais encore faut-il ne pas devenir ami avec tous ceux que l’on est sensé influencer.”

Un silence se fait dans le bureau. C’est vrai que cela fait beaucoup.

“Et puis…”, ajoute-t-il en baisse le ton, “… il est devenu accro. Il est devenu Peace & Love. On l’a perdu, quoi.”

Mes mains se crispent sur le dossier. Le pauvre. C’est dur de voir un camarade sombrer.

“Vous le savez,” ajoute-t-il, “ce domaine est hautement dangereux. Il faut être très fort pour pouvoir faire face aux multiples pressions subies. Seuls nos meilleurs agents peuvent résister, à long terme.”

Son visage s’éclaire un peu. “C’est pour cela que je vous ai appelé.”

Je remue un peu sur ma chaise, rougissant. Comme un premier de la classe.

“Et… et, dans quelle direction voulez-vous aller avec le dossier 201-2 ?”

Il ouvre un tiroir de son bureau et sort une enveloppe caractéristique contenant des pièces à convictions. Il la pose sur le bureau et la pousse vers moi.

“Ouvrez.”

Je prends l’enveloppe jaune pale et j’en tire un objet en plastique gris, grand comme un cahier, très fin.

“C’est quoi ?”, je demande, étonné. “Un laser tomographe 3D portable ?”

Le patron soupire. Et ça, ce n’est plus un compliment pour moi.

“Ça s’appelle un kindle,” répond-il un peu agacé, “et ce sera votre arme principale pendant les douze prochains mois.”

Je lève les sourcils, admiratif, essayant de me rattraper.

“Sacrée bête quand même ! Facile à dissimuler sous une veste et tout… on le met où le chargeur ?”

Là, je sens tout de suite que j’ai dit une grosse bêtise et le boss me regarde maintenant vraiment comme le premier des abrutis. Le premier de la classe.

Lentement, très lentement, il pose les coudes sur son bureau et place ses mains sur son front , massant ses yeux avec ses paumes. Je l’entends marmonner à demi-mots des choses pas jolies du tout.

Même pour les oreilles d’un agent aguerri.

Finalement, il les retire, et d’un regard maintenant digne d’un tueur de série noire, il me fixe sans ciller.

“Je vous l’ai déjà dit. Il faut arrêter de regarder des films d’actions et des séries B américaines pour votre entrainement, d’accord ? Arrêtez les jeux sur la PS3 ! Vos armes, ce sont vos mots, et ces mots vous allez les propager par le kindle, la liseuse numérique la plus populaire au monde. Compris ?”

Je hoche la tête, rapidement.

“Je veux qu’en reprenant le dossier 201-2, vous vous focalisiez sur le kindle,” poursuit-il, la voix tranchante. “Et pour ça, il va falloir m’écrire 500 mots par jour et me produire une histoire par mois, c’est clair ?”

Je bats à peine des cils. Estomaqué.

Il se dresse lentement derrière son bureau et, se penchant en avant, il me domine de toute sa hauteur. L’air semble se raréfier à mon niveau, comme s’il montait là-haut, vers le plafond, avec lui.

“Un mois, une histoire publiée,” répète-t-il en détachant bien chaque syllabe.

Je m’enfonce dans ma chaise, suffoquant un peu.

“Oui…” j’arrive à articuler. “Mais… seul, cela… cela va quand même être difficile, non ?”

Le patron est toujours au-dessus de moi. Hiératique. Dominant. Il ne bouge pas.

Je finis par me demander s’il n’est pas coincé – il n’est plus tout jeune – et puis d’un coup, il se rassoit et avec lui tout l’air retombe, me permettant de reprendre une respiration plus normale.

“Ne vous inquiétez pas, l’agence fait toujours bien les choses. Nous avons commencé à recruter des agents subversifs qui vont vous aider à propager ces histoires. C’est un groupe très soudé et qui sera très efficace.”

Je retrouve un peu mon calme. Je referme le dossier le plus dignement possible.

“C’est… c’est tout ?”

Il fait une petite moue.

“Oui. Pour le reste vous continuez à publier deux articles de propagande par semaine, vous vous lancerez dans les vidéos et vous poursuivez la gestion du centre de recrutement fondé par votre prédécesseur. C’est une belle pépinière de jeunes talents que l’on pourrait recruter plus tard… s’ils acceptent une mission.”

Soudain, les traits du grand patron se font plus dur.

“Alors ?…”, demande-t-il.

Je sens que je vais poser une question stupide.

“Alors… quoi ?”

Je vois son visage se crisper à nouveau. Il devient très pale. Je sens qu’il a envie de taper du poing sur la table… ou sur autre chose.

Il prend une grande inspiration et tente de parler le plus calmement possible. Le ton est sibérien. Il hache ses mots, sifflant chaque syllabe entre ses dents.

“Acceptez-vous-cette-mission-oui-ou-non ?”

Vu le timbre de sa voix, je me vois mal refuser.

Je souris pour essayer de détendre l’atmosphère.

“Oh ooooui, avec joie ! J’accepte !…”

Ce dernier semble retrouver des couleurs et commence aussi à sourire, alors que je continue.

“…et puis, j’ai toujours rêvé de vivre au Japon. Alors vous pensez bien, c’est l’occasion parfaite !”

Le sourire du patron se fige d’un coup.

Un instant, je panique encore, pensant avoir commis une autre bourde.

Et puis, sans que je comprenne pourquoi, il part dans un grand éclat de rire. Il rit tellement d’ailleurs qu’il finit par taper plusieurs fois du plat de la main sur le bureau – de joie, cette fois-ci – faisant dangereusement trembler les différentes piles de dossiers.

Devant mon air d’incompréhension, il repart dans un deuxième fou rire qui le plie en deux. Son rire résonne longtemps dans les couloirs sombres de l’agence avant qu’il ne réussisse à se calmer et à retrouver un peu de son sérieux. Il finit par sécher les larmes de ses yeux du revers de la main et reprend, du mieux qu’il peut.

La mission a été relocalisée,” dit-il en essayant de garder tout son sérieux. “Elle ne vous emmènera plus à Tokyo mais à Albi, dans le Tarn. C’est joli, c’est classé par l’UNESCO, mais bon pour les sushis, ce ne sera pas pour cette fois-là.”

Du coup, c’est moi qui reste figé.

Il glousse encore.

“Ah, merci mon petit Ethan de me détendre comme ça. Vous êtes un sacré boute-en-train quand vous voulez ! Et allez donc boire un verre au Vingt-onze pour vous remettre. Ça vous fera du bien, je vois que vous avez besoin d’un remontant… un saké, peut-être ?”

Et il repart d’un bon gros rire qui lui coupe littéralement le souffle.

Le dossier 201-2 commence bien.

(Photo : Yonis)

Commentaires

15 commentaires pour “Les secrets du dossier numéro 201-2”
  1. AMie says:

    Mince !
    Et Takako ? Elle ne saurait pas les préparer les sushis ?
    Enfin, je dis ça, je dis rien, hein…

  2. Jean-Philippe says:

    Merci AMie, tu peux le dire !

    Alors pour te répondre, théoriquement oui mais… pour faire de vrais sushis, c’est assez compliqué et il y a des écoles pour apprendre. Ce n’est donc pas pour les amateurs et en plus, il y a le problème des ingrédients. Rien que le riz demande une longue préparation et puis il faut aussi trouver le “bon” poisson garanti frais. Tout ça n’est pas facile et en fait les restos “japonais” (souvent pas tenus par des Japonais d’ailleurs) ne servent que des choses très éloignées de la vraie cuisine nippone.

    Je le dis sans acrimonie mais, c’est difficile pour nous de manger “japonais” après avoir goûté à la source. Eh oui, on devient puristes ! 😉

    Ceci dit, à part les sushis, on continue à beaucoup manger japonais à la maison, pour notre plus grand plaisir. 8)

  3. Amibe_R Nard says:

    C’est traître ça.
    Je lis ta réponse pas loin de midi… est-ce qu’on aura un jour une recette purement japonaise sur ce blog ?
    Même si j’ai des doutes sur les possibilités d’obtenir, par chez nous, des ingrédients vraiment japonais.

    En tout cas, voilà de fermes actions prévues pour 2012 !
    Même si cachées sous du storytelling :-)

    Bien Amicalement
    l’Amibe_R Nard

  4. Jean-Philippe says:

    Merci l’Amibe ! A défaut des recettes de cuisine, j’adore le storytelling donc effectivement il va y en avoir pas mal cette année. 😉

  5. AMie says:

    Des sushi ! Des sushi ! On veut des sushi !
    Ce n’est plus la révolution personnelle, c’est la révolution des sushi… 😉
    Comment ? On n’est pas sur un blog d’actualité politique ?
    Tant pis !
    Jean-Philippe Président ! Jean-Philippe Président ! 😉
    Bon d’accord, je sors.

  6. Jean-Philippe says:

    Tu vas vraiment rire AMie… mais lorsque tu as parlé de président, je n’ai pas saisi tout de suite. Il m’a fallu quelques secondes pour me rappeler que c’est l’année des élections en France !

    Promis des que je trouve un sushi bar décent, je te le signale (pour l’instant, ils sont tous moyens, voire très moyen). 8)

  7. Jeanne says:

    Préviens nous aussi si tu trouves un candidat président décent parce que ceux qu’on a, franchement, je les classe encore moins bien que tes sushi bars 😉

  8. Jean-Philippe says:

    Jeanne tu picores sur mon blog ? Tu es par-ci par-là… et tu commentes bien gentiment. :)

    (Un politicien décent, je ne crois pas que cela existe ou alors, peut-être au niveau local…)

  9. Alexis says:

    Et bien, chaud le dossier 201-2 ! J’espère que tu n’auras pas à déclencher un protocole fantôme !

    C’est de loin la meilleure présentation de résolutions que je n’ai jamais vu auparavant, sacré tarte ! Cela ne fait que deux jours que je suis allé voir Mission Impossible et je salue ton parallélisme ! Très subtil et très bien mis en place, c’est tout à ton honneur !

    En tout cas, j’espère que tu mèneras à bien ce dossier, que tu rencontreras le moins de sushis possible… bon ok c’est très très bas !

    Et puis, comme dit : le protocole fantôme est à éviter, et énerver encore une fois ton boss lunatique… une option à mettre de côté également :p

    Allez, à bientôt, et tente d’esquiver les tempêtes de sable, on perd vite de vue son objectif dans ces moments-là !

  10. Anta says:

    Bonjour Jean-Phillippe,

    Je découvre ton blog et j’avoue, que de prime abord, tu réussis à vraiment introduire notre esprit dans le monde de “Mission Impossible”, du moins pour ceux qui te découvrent.

    Ce qui me fait adhérer à ton concept, c’est le storytelling.
    Perso, j’ai fait et fais encore ma révolution personnelle (que je n’ai pas appelé comme ça)et j’en parle aussi via le storytelling.
    Par contre je te trouve très long, dans tes récits. C’est volontaire ou tu peux faire du “dégressage” ?

    Bonne continuation en tout cas.

    Anta
    PS: ma question est peut-être naïve mais quelle est l’objet de ta mission avec le Kindle? Le promouvoir ?
    encore une qui n’a rien compris ?! :)

  11. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup pour ton commentaire Anta ! Heureux aussi que mon storytelling te plaise. 😉

    C’est vrai que je suis très long dans mes articles et c’est voulu. C’est mon style, alors ceux et celles qui me lisent sont au courant et se réservent un moment pour me lire (avec une boisson à la main). Ou alors je me trompe et je perds beaucoup de lecteurs !

    Concernant ta question sur le kindle, je pense qu’avec le recul tu as compris mon but, non ? 8)

  12. Anta says:

    Bonsoir Jean-Philippe,

    oui, j’ai compris pour le Kindle. Je viens de recevoir le mien.Il est génial !
    Bonne continuation !

    Anta

  13. Jean-Philippe says:

    Super Anta ! Une fois qu’on a une tablette pour lire, c’est difficile de s’en passer. En tout cas, c’est mon expérience. 😉

  14. Christine says:

    On arrive fin 2012 ;
    Alors, mission accomplie ? Content le boss ?

    • Dis donc Christine, tu es en train de lire tous mes articles ou quoi ? Je te préviens, il y en a près de 350. :)

      Je vais faire mon annuelle mise à jour juste après la publication de La femme sans peur (Kindle et papier), point final à une année mouvementée. 😉

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