Les testamentés (4)

Par le 29 December 2011
dans Des histoires

Avant le choc...
Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.

17 février 2012 (après-midi)

La vieille est morte.

Et plus j’y pense et plus j’ai envie qu’elle soit encore là maintenant. Depuis qu’elle a avalé sa canne, les emmerdes s’accumulent.

Quelle putain de journée… si la matinée avait été chaude, j’ose même pas parler de l’aprêm.

D’abord, il a fallu que je rappelle Tony. J’avais déjà la voix qui jouait un air de mandoline rien qu’en essayant de lui expliquer la chose. Qu’y fallait que j’me fasse porter pâle encore une demi-journée. Dans le bigot, j’ai cru qu’il allait m’arracher l’oreille avec ses dents.

M’en fous un peu. Avec l’oseille en ligne de mire, j’commence à me sentir plus fort.

Le plus hardos, ç’a été de passer le coup de fil depuis la voiture. Juste à côté du frérot fraîchement dégoté, qui lui, conduisait. On a son honneur quoi !

Mais j’crois que Clarky y s’en foutait pas mal. J’crois qui pensait plus aux bonheurs perdus. Ça doit être un romantique.

Et puis moi d’abord, j’ai pas de brouette. Mais Clarky lui, il a son palace ambulant. Une Jaguar s’il vous plait ! Bon, elle est pas toute neuve non plus, mais mon trois-pièces, il allait bien avec le vert métallisé un peu rouillé. C’est pour ça qu’on s’est retrouvé dedans.

En famille, quoi.

Après, il a bien fallu faire causette.

Y faut environ 20 minutes pour aller de chez Voix-de-crécelle jusqu’à la banque tout au bout de l’avenue Verdier, là où la vieille avait planqué son magot.

Vous imaginez la conversation.

Silence sur les ondes. La mer morte. Le Sahara un jour férié.

Moi j’ai fait des “hum” et des raclements de gorge pour meubler, quoi. J’aurais bien envoyé une huitre par la fenêtre mais bon, quand on est pas chez soi, faut être poli.

Il aurait pu mettre la radio, l’enfoiré.

Mais bon, Clarky était dans ses vapeurs de jeune premier.

“Elle est d’quelle année ?”, que j’lui demande, histoire d’causer.

Pas de réponse.

“Hé, il est d’quelle année ton carrosse ?”

Y me regarde comme si j’suis le pape et puis après un moment, y comprend qui je suis, qui il est, qu’est-ce qui fout là, etc, etc. J’peux tout voir sur son visage.

Et évidemment, y repense à la vieille. Et là, y recommence à gicler des mirettes. Une vraie fontaine. Il attrape un kleenex entre les deux sièges, s’essuie les yeux et se mouche un grand coup.

“Mill…an… qua… an.. dix… gnette.”
“Quoi ?” que je lui dis.
“1997,” qu’il couine, un peu plus fort.

Ah ouais, c’est pas du premier choix cette tôle.

“Mais je l’entretiens bien,” qui fait un peu plus fort.

Je hoche la tête. J’sais pas quoi dire d’autre. La conversation, c’est pas mon fort. Avec la Mounette, on peut rester des jours sans causer. Enfin, elle, elle m’dit des trucs et moi je réponds en grognant pendant que j’regarde la télé.

“Elle était comment ?” qui me dit.
“Qui ça ?”
“Eh bien, notre… notre mère.”
“Une conne.”

C’est plus fort que moi, ça m’est sorti spontanément. La vieille elle nous a tellement fait chier. Mais Clarky ça l’fait pas rire. Du tout. D’un coup, y reprend des couleurs.

“Monsieur… je ne vous permets pas ! Vous… vous parler de notre mère… de ma maman !”
“Et moi j’te dis que c’était une chieuse, là. Et regarde la route Clarky, sinon on va finir à l’hosto !”

Il gare illico la voiture sur le bas-côté, se tourne vers moi, rouge comme un piment de Cayenne et reprend de plus belle.

“Mère ne pouvait être comme cela… vous mentez !”

Y commence à me fatiguer à nous faire son Molière aristo.

“Écoute bonhomme, la vieille, elle nous a emmerdé pendant des années dans son mouroir de St-Juéry et toi, tu t’es pas tapé les Paris-Match, lus de A à Z, tous les dimanches, hein ?”
“Monsieur, vous êtes ignoble ! Une pauvre femme à la fin de sa vie qui ne demandait qu’un peu de chaleur…”
“Quoi ? Non mais dis-donc, tu vas pas m’donner des leçons maintenant. Déjà que t’arrives après la bataille et qu’en plus tu vas me sucrer 50% de l’oseille… alors Clarky, tu la boucles, tu fais avancer ton cageot et tu nous emmènes à la banque. T’as compris ?”
“Arrêtez de m’appeler comme ça, j’ai un nom !”
“Oui chie… quelque chose, allez roule !”
“Chibrans monsieur ! Respectez mon nom, Emmanuel de Chibrans.”
“Et alors ? Faut que j’sois impressionné ? Môssieur de Chie-branle ?”
“Ça suffit ! Arrêtez, sinon je vais…”
“Je vais voir quoi, Éloi ? Tu vas me taper avec tes petits poings serrés ? Connard, va.”

Le frérot y se jette sur moi d’un coup, ses grandes mains fines en avant avec un cri de donzelle. Putain, je l’ai pas vu venir le Clarky. Ses deux paumes ont atterri sur mon nez, ça m’a fait hurler et j’ai commencé à pisser du sang sur mon trois-pièces.

J’allais pour lui mettre une droite pas piquée des vers, quand on a frappé à ma fenêtre.

Les keufs.

On est sur un stationnement interdit. Le poulet y nous fait signe de bouger.

Clarky, paniqué, il embraye et heureusement, le flic il a pas vu mon tarin qui fait du raisin.

Alors que je tiens toujours mon pif dégoulinant, j’vois soudain un kleenex qui apparait sous mes yeux.

“Tenez, essayez d’arrêter l’hémorragie en tamponnant et en renversant la tête un arrière.”

J’lui arrache le kleenex des mains pour bien lui montrer ma haine.

Connard.

Dans la caisse du Clarky boy, c’est à nouveau le silence. La banquise, le dimanche matin. De toute façon, j’vois rien, j’ai la tête en arrière et j’essaie de me nettoyer les naseaux.

La bagnole s’arrête.

“On est arrivé,” dit la voix du frérot.

Je baisse doucement la tête. Ça dégouline plus. Clarky y m’regarde. Y me tend des bouts de kleenex roulés en boule.

“Mettez ça dans vos narines, cela empêchera le sang de couler sur votre costume.”

Il a l’air trop sympa soudain. Y a anguille sous roche ou quoi ?

“… et désolé pour le coup de poing,” qu’y continue, “je me suis laissé emporter. Vous savez, lorsqu’on apprend qu’on avait une mère, ça vous bouscule.”

Hé, ho, il essaie de m’amadouer là. Mais bonhomme, avec moi, ça marche pas ce p’tit jeu là. Alors, je grogne un peu et je commence à sortir de la caisse. Y m’arrête doucement du bras.

“Merci de comprendre. Je suis sûr que vous êtes un type bien. Et puis vous êtes mon frère maintenant,” y conclut avec un p’tit sourire qui fait redresser sa fine moustache d’acteur de film muet.

Je grogne encore et je sors.

Pas frère.

Demi.

Demi-frère.

(A suivre)

(Photo : SimonQ錫濛譙)

Commentaires

13 commentaires pour “Les testamentés (4)”
  1. Arnaud says:

    La suite, on veut la suite !!!

    • Jean-Philippe says:

      Merci beaucoup Arnaud ! La suite va venir, promis, mais avec le nouvel an, il faudra être un peu plus patient. 😉

  2. Florence says:

    J’ai adoré “Le Sahara un jour férié” !
    C’est le genre d’image qui me fait hurler de rire :-)

  3. Jean-Philippe says:

    Merci Florence ! En fait l’image m’est venue car en même temps, j’écrivais un nouvel épisode des 9 étoiles du désert… donc forcément, ça influence. 😀

  4. Amibe_R Nard says:

    Whah, du multi-processing d’écriture !
    Tu es bien un scanneur, pas de problème. :-))

    Eh bien bonne année à toi et tous ceux qui te lisent !
    l’Amibe_R Nard

  5. Jean-Philippe says:

    Merci l’Amibe ! et je te souhaite aussi à toi ainsi qu’à toute ta famille une joyeuse année 2012. :)

  6. Raphaël says:

    Bah je viens de lire les 4 chapitres, c’est impressionnant comme tu arrives à créer des personnages avec autant de personnalité, à tel point qu’on pourrait se les imaginer en face de nous !
    Et comme d’habitude ce suspens … ah là là !

    Vivement la suite :)

  7. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Raphaël pour son soutien et tes mots trop gentils. Bon, il ne me reste plus maintenant qu’à retourner sur Phasys pour y vivre une existence paisible. 😉

  8. Orphea says:

    Cool ! En lisant les commentaires je m’aperçois qu’un nouvel épisode des 9 étoiles du désert est en cours de rédaction… Ça tombe bien, c’est une des histoires que je préfère ! Vivement la suite alors :)

  9. Jean-Philippe says:

    Très sincèrement merci Orphea ! Je vois que tu lis tout en détail. :) En fait, les 9 étoiles du désert est l’histoire qu’on me demande le plus. Interrompue par le tremblement de terre/tsunami/Fukushima problème de mars 2011, je m’y remets progressivement. 😉

  10. Orphea says:

    Je lis tous tes billets depuis un long moment, via un lecteur de flux rss. Mais il est vrai que faire “l’effort” de venir mettre un commentaire de temps en temps me permets de me rendre compte que la discussion autour de l’article est souvent intéressante également. Et puis c’est important de rappeler de temps en temps à nos auteurs favoris que l’on apprécie leur prose 😉

  11. Jean-Philippe says:

    Tu sais Orphea, ce que tu dis là est très important. Le feedback que je reçois me permet de continuer dans la bonne direction mais aussi est extrêmement motivant. Donc j’apprécie beaucoup quand quelqu’un sort de son lecteur RSS pour venir me laisser un petit commentaire. :)

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