Heur (5)

Par le 13 October 2011
dans Des histoires

Sur les marches du palais, il y a de l'espoir

(Ceci est la cinquième et dernière partie d’une nouvelle qui a commencé ici)

Le bureau du juge est assez grand.

Avec des piles de dossiers un peu partout pour bien montrer au visiteur combien le magistrat est occupé.

Il vérifie encore une fois que tout est en ordre et glisse la feuille vers l’avocat.

“Voilà la circulaire spéciale qui permet de libérer votre client de manière anticipée.”

L’avocat, toujours incrédule, lit attentivement le texte. C’est étonnant, lui un homme de loi qui connait les textes sur le bout des doigts, n’a jamais entendu parler de cet alinéa. Il autorise une remise de peine pour bonne conduite et service rendu auprès des instances judiciaires.

Son client, Jean-Claude B., a sauvé la vie du juge qui traversait la rue devant chez lui au moment où il allait se faire renverser par un camion.

Ce que l’avocat ne comprend pas non plus, c’est qu’est-ce que faisait Jean-Claude B. à 6h00 du matin devant l’immeuble du juge ? Si on lui avait dit que c’était un coup monté, il n’aurait pas été étonné.

Mais là non, l’impartialité du juge est bien connue et de toute façon, il ne lui est pas possible de voir les deux hommes préparer une mise en scène comme celle-là, ensemble. Ça lui donne même envie de rire.

“Maitre, y a-t-il un problème ?” demande le juge qui a vu un petit rictus se former sur le visage de l’avocat.
“Absolument pas,” répond ce dernier en signant le papier. “Je suis simplement très heureux que des circonstances dues à un hasard incroyable permettent à mon client d’être libéré aujourd’hui.”

Il passe ensuite le stylo et la feuille à Jean-Claude B. qui ne dit rien et se contente d’apposer sa signature en bas de la feuille, sous son nom.

Le greffier s’avance et récupère le document qu’il glisse dans un dossier sur lequel est inscrit le nom de l’ancien condamné au bonheur.

Enfin, presque ancien.

Le greffier sort du bureau et laisse la porte entrouverte. Presque immédiatement, la tête du geek apparaît dans l’entrebâillement. Il frappe doucement, pousse la porte, réajuste ses grandes lunettes noires et après un bref “Messieurs” de salutation, il se dirige directement vers Jean-Claude.

Ce dernier lève la jambe et la pose sur la chaise que le geek a avancé.

Silencieusement, tout le monde suit des yeux les gestes du geek.

Après quelques instants, on entend un petit claquement et on voit le bracelet de plastique s’ouvrir.

“Voilà monsieur B.,” dit le juge de façon formelle. “Vous êtes officiellement libre.”
“Merci,” répond l’ancien condamné au bonheur, presque timide.
“Je peux vous parler une seconde ? Seul à seul ?”

Les deux autres ont compris et sortent rapidement de la pièce. Le juge soupire et reprend.

“Finalement monsieur B., vous y croyez au Cercle rouge ? Vous y croyez à l’idée que ceux qui doivent se retrouver pour accomplir quelque chose ensemble, se retrouvent ?”
“Je ne suis pas bouddhiste mais cette fois-ci, cela a plutôt bien fonctionné, non ? Je suis libre !”
“Oui, bien sûr. Mais laissez-moi vous dire la vérité. La vraie. Quelque temps après la sortie du film avec Delon et Bourvil, le réalisateur a finalement avoué que cette citation, qu’il avait placée en début de film, n’avait rien d’historique. Il l’avait créée de toutes pièces, pour les besoins de son histoire.”

Jean-Claude B. ne voit pas trop où le juge veut en venir. Il hausse les épaules. Il s’en moque.

“Je peux partir maintenant ?” demande-t-il.
“Vous pouvez, il n’y a plus de Cercle rouge,” murmure le magistrat dans un petit sourire.

Sur les marches du palais, son avocat qui l’attendait, tend la main à Jean-Claude.

“Vous pouvez dire que vous en avez eu de la chance dans cette affaire. Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?”
“Essayer de reconstruire une vie normale,” répond l’ex-futur-ex trader.

Le deux hommes se séparent et songeur, Jean-Claude décide de marcher pour rentrer chez lui. Il repense à ces derniers jours qui ont quand même été vraiment étranges.

Il passe devant un café-tabac et il ne peut résister pas à la tentation de tester sa liberté nouvellement retrouvée.

Il achète un ticket et le gratte immédiatement.

Un sourire se dessine sur les lèvres. Oui, c’est ça, il est bien libre. Il rit aux éclats. Une serveuse s’approche.

“C’est votre jour de chance ? Ticket gagnant ?”
“Non, perdant !”

Face à la tête qu’elle fait, Jean-Claude B. éclate encore plus de rire et sort du café. Il se dit qu’il n’a vraiment pas besoin de bracelet spécial pour sourire. Il finirait presque par trouver un certain charme à la vie, “normale”.

En sifflotant, il arrive devant son immeuble, où deux hommes l’attendent et s’avancent à sa rencontre.

“Excusez-moi, je suis l’inspecteur Pasquier de la Brigade des fraudes et voici mon collègue, l’inspecteur Davinckx. Vous êtes bien Jean-Claude B. ?”
“Oui, c’est moi.”
“Nous avons reçu une plainte d’un magistrat du parquet qui vous accuse d’effraction avec préméditation et de tentative de corruption d’un représentant de la justice. Veuillez nous suivre, s’il vous plaît. Nous avons besoin de vous entendre dans le cadre de l’enquête.”

Oui, la vie est bien redevenue normale.

Merci à tous et toutes pour vos messages amicaux qui ont été plus nombreux que d’habitude, pendant le développement de cette histoire. (Pourquoi ?)

Sachez qu’elle sera publiée sous peu, en version intégrale, dans le kindle store d’Amazon France, comme mon autre nouvelle, Como el viento, qui a atteint récemment le top 30 des ventes (Yeah !) et ceci, grâce à vous, merci ! N’hésitez pas à l’acquérir pour votre liseuse et à m’y laisser un commentaire. :)

Cette histoire de Prisonnier du bonheur vous a décidément beaucoup inspiré. En voici un exemple avec le dessin de Vera Farlaut du blog éponyme, qui a croqué Jean-Claude B. à sa façon :

Jean-Claude B.

Je trouve qu’il a un air de Petit prince qui a mal grandi, non ? Merci beaucoup Vera !

Enfin, je vous rappelle que je publie régulièrement des histoires et contes sur ce blog. Pour être tenu au courant de leurs sorties, abonnez-vous ici à ma newsletter exclusivement réservée aux récits que j’écris. Vous recevrez en prime des histoires exclusives et une réduction sur Les contes oubliés, un recueil de nouvelles que je publierai avant noël. Merci !

(Photo : Pedro Moura Pinheiro)

Commentaires

13 commentaires pour “Heur (5)”
  1. Ben says:

    J’ai attendu patiemment chacune des suites. Bravo, c’est une très bonne histoire !

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Ben ! Cela fait toujours plaisir d’avoir un petit avis de la part de ses lecteurs. C’est un peu comme lorsqu’on apprend à jouer de la guitare. Les encouragements sont toujours les bienvenus. 😉

  3. Jean-Philippe says:

    Le plaisir était pour moi. 😉

  4. Patricia says:

    Le bonheur est précieux parce qu’il n’est pas constant. Merci pour cette belle histoire.

  5. Jean-Philippe says:

    …et merci pour cette simple et belle conclusion, Patricia. :)

  6. Amibe_R Nard says:

    Excellente fin… oui, sa vie est bien revenue à la normale, surtout pour un trader tricheur. :o))

    Retour à la case départ ET condamnation à la clef ! 😉

    Bien vu.
    Et félicitations pour ton Top 30.
    l’Amibe_R Nard

  7. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup l’Amibe ! Mais, comment tu sais pour le top 30 ? :)

  8. Nadia says:

    Merci Jean-Philippe, pour ton histoire.

    Le cercle est parfait, retour à la case départ, ça me rappelle le symbole de l’infini, 2 cercles qui se croisent.

  9. Jean-Philippe says:

    Ah oui, bien vu Nadia ! Je n’y avais même pas songé. Mais heureusement, tu es là. :)

  10. Julien S. says:

    Jusqu’au bout, très prenant, bravo 😉

  11. Jean-Philippe says:

    Merci monsieur S. ! Très content Julien que mon histoire t’ait tenu en haleine jusqu’à la fin… sans heurs. 😉 (Bon, un peu facile quand même)

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