Les pruniers de Damas

Par le 26 September 2011
dans Des histoires

Les pruniers de Damas
Cette histoire fait partie d’un recueil de nouvelles, Les contes oubliés, que je publierai juste avant les vacances de noël… (vous en avez de la chance. 😀 ) Pour être tenu au courant de la date exacte de sortie, abonnez-vous ici à ma newsletter exclusivement réservée à mes histoires. Vous y recevrez aussi des récits inédits. Merci !

Azram était un homme méprisant.

Le prince, riche propriétaire des vergers autour de Damas, contrôlait d’une main de fer, la production de ses pruniers.

Car les fruits d’un violet profond, au goût de miel et à la peau douce, étaient légendaires même dans les royaumes les plus lointains. Rois et empereurs s’en faisaient livrer dans des coffrets parés de satin. On disait alors, qu’après avoir vu les sept merveilles du monde, une vie ne serait complète qu’en goûtant, au moins une fois, à l’un des délices pourpres des jardins de Damas.

Alors Azram, toujours vêtu de fine soie brodée de fils d’or, était inflexible et sans pitié. Ses vergers constituaient son trésor vers encore plus de richesses et étaient gardés, jour et nuit, par ses mercenaires. Quiconque volait ne serait-ce qu’une malheureuse petite prune, avait la main tranchée sur-le-champ.

Belchior, l’un des paysans au service d’Azram, s’occupait sans rechigner d’un des vergers de son maitre. Il avait appris à accepter son sort. Il l’acceptait parce que sa femme attendait son troisième enfant, sans doute une troisième fille pensait-il.

Ainsi, tête baissée, il ne levait jamais les yeux lorsque Azram, débarquait avec sa suite pour sa tournée annuelle. Jamais, il ne protestait lorsque son maitre, goûtant une prune de la récolte nouvelle, lui jetait d’un ton indifférent, qu’elles n’étaient pas aussi bonnes que celles de l’année précédente. Jamais il ne réagissait quand ce dernier, du haut de son cheval blanc immaculé, lui crachait le noyau à la tête.

Non, Belchior avait une famille à nourrir et rentrait chaque soir chez lui, là-bas, dans les collines lointaines.

Les années passèrent.

Les filles de Belchior grandirent. Azram s’enrichit un peu plus, grossit un peu plus, ajouta une nouvel rangée de broderies d’or à ses vêtements. Il ne venait toujours qu’une fois l’an, cracher avec ennui quelques noyaux sur le dos courbé de son serviteur.

D’autres étés s’envolèrent, d’autres mains furent coupées pour avoir volé le précieux fruit et les filles de Belchior furent enfin toutes mariées.

Sa femme lui souffla alors de partir, d’abandonner cette vie de misère et de mépris.

“Pour aller où ?” lui répondit doucement son époux. “Je ne sais faire qu’une seule chose : donner les plus belles prunes de tous les vergers d’Azram. Fais-moi confiance, les choses finissent toujours par changer.”

Sa femme soupira, pensant que son mari n’avait vraiment aucun respect pour lui-même, qu’il était aussi mou que ses prunes était douces. Comment pouvait-il accepter un tel sort ?

Et puis, un matin d’été, une armée ennemie, venue de l’ouest, apparut à l’horizon. Puissante et bien armée, elle fit le siège de Damas, la conquit et détruisit toutes ses possessions, brûlant tout, y compris ses champs et ses vergers.

Les nouveaux maitres remplacèrent les anciens.

Azram, après plusieurs jours de cachot, paniqué mais habile tacticien, arguant du trésor que constituaient ses prunes légendaires, réussit à garder vie sauve et privilèges.

A une condition : qu’il puisse faire goûter ses joyaux pourpres aux nouveaux maitres.

Ce même jour.

Galopant à bride abattue tout autour de Damas, l’ancien prince, tremblant, ne put constater que ce qu’il craignait. Ses vergers n’étaient plus que destruction et désolation. Pas un seul prunier n’avait survécu aux assauts ennemis.

Affolé, il songea un instant à fuir. Mais pour aller où ? Vivre de quoi ? Il ne savait même pas comment arroser un jeune plant, tâche que de toute façon il méprisait, car réservée selon lui, aux esclaves et aux simples d’esprit.

Alors qu’il ruminait ainsi, son regard s’arrêta sur un homme assis, là-bas au loin, sur un rocher de couleur ocre.

Par prudence, il s’approcha doucement, faisant trotter son cheval, l’épée à la main.

L’homme toujours assis, mangeait.

Le prince, dont les vêtements avaient perdu tout leur éclat, se rapprocha encore.

Cet homme mangeait des prunes.

Ses prunes de légende !

Retrouvant ses anciens réflexes, Azram fondit sur le voleur, ne s’arrêtant qu’au dernier moment, dans un grand coup de rênes. Là, n’en croyant pas ses yeux, il reconnut Belchior qui, ne lui prêtant aucune attention, continua à savourer sa prune bien juteuse, un petit panier rempli de fruits aux reflets violets, à ses pieds.

Azram, sur son cheval maculé de poussière, regarda encore tout autour de lui. Ses vergers étaient pourtant tous bien détruits, réduits en cendre.

Mais il y avait plus pressant.

“Donne-moi ces fruits !”

Belchior, impassible, se contenta de cracher le noyau qui atterrit sur les sabots du cheval.

“Insolent,” cria Azram en sortant à nouveau son épée pour le frapper. “Je suis ton maitre et je t’ordonne de me donner ces maudites prunes.”

Belchior ne bougea toujours pas.

“Si tu me tues, ce sont les derniers fruits que tu mangeras. Si tu me les achètes, tu pourras en avoir d’autres.”

L’épée d’Azram s’arrêta en plein vol.

L’ancien prince n’était pas fou. Il voulait vivre et retrouver les ors de sa vie d’autrefois.

Azram, toujours méprisant, acheta alors le panier de prunes et revint le lendemain, au même rocher ocre, troquant des paniers remplis de fruits violets aux joues rebondies contre d’autres denrées.

La vie reprit.

Du fait de la rareté des prunes, Azram prospéra à nouveau. Tout comme Belchior qui, petit à petit, racheta les terres autour de Damas à son ancien maître pour y faire grandir de magnifiques pruniers aux fruits encore plus savoureux, car issus du savoir-faire de toute une vie.

Azram finalement, y trouva parfaitement son compte, préférant les dorures des palais à la poussière de la terre.

Longtemps, très longtemps après, l’ancien prince, maintenant assagi, osa finalement poser la question qui le contrariait depuis tant d’années.

Ce soir-là, il était assis sur le même rocher ocre, aux cotés de son ancien serviteur, dont il avait fini par apprécier la simplicité. Partageant quelques prunes savoureuses de la dernière récolte, il se tourna vers lui.

“J’ai commis beaucoup de fautes dans le passé et je ne sais si les dieux me le pardonneront mais, avant de m’étendre pour l’éternité, j’aimerai savoir. Avant l’invasion, je contrôlais chaque fruit, je les faisais compter et recompter, je coupais les mains qui les volaient. Alors, d’où pouvaient bien venir les prunes que tu m’as vendues, la toute première fois ?”

Belchior, mordant dans un des fruits, le regard lointain, prit tout son temps. Ses yeux se fixèrent enfin dans ceux de son ancien maitre et, sans un mot, il lui cracha le noyau au visage.

Azram qui n’avait pas tout perdu de sa superbe avec l’âge, bondit sur ses pieds et sortant son épée, la lui fourra sous le nez.

“Qu’est-ce qui te prend Belchior, tu veux donc mourir avant moi ? Je sais que je t’ai fait beaucoup de mal mais il y a un temps pour la vengeance et un temps pour le pardon.”

L’ancien serviteur sourit et repoussa gentiment la lame du doigt.

“Assieds-toi, grand prince aveugle et observe, encore une fois.”

Belchior reprit une prune dans le panier, se régala en prenant le temps de bien la savourer et, après quelques instants, cracha à nouveau le noyau en direction d’Azram.

D’un geste énervé, ce-dernier attrapa au vol le noyau qui lui était destiné. S’apprêtant à le jeter au loin de colère, soudain, il s’arrêta d’un coup.

Fronçant les sourcils, il regarda sa main, l’ouvrit et là, il comprit.

Se tournant vers Belchior, il partit d’un grand éclat de rire.

Tout le monde croit que le fruit est l’essentiel de l’arbre quand, en réalité, c’est la graine.”

– Friedrich Nietzsche (1844-1900)

(Photo : Nam2@7676)

Commentaires

12 commentaires pour “Les pruniers de Damas”
  1. Michael says:

    Bonjour Jean-Philippe,

    je découvre ton talent pour les histoires. J’ai beaucoup aimé. Merci.

    Michae

  2. Jean-Philippe says:

    Ah, merci beaucoup Michael ! Si tu t’inscris à ma newsletter Des histoires de JP, tu en recevras d’autres exclusives. Je ne dis pas qu’elles sont géniales mais j’essaie, je m’applique et je partage. 😉

  3. Mestizaje says:

    Bonjour Jean-Philippe!
    Encore une fois, bravo pour tes histoires !
    J’attends avec impatience le recueil de contes et m’inscrit à la newsletter dédiée.
    Bonne journée

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Mestizaje ! Oui, avec la newsletter tu pourras lire une grande partie des autres histoires avant la sortie du livre. 😉

  5. AMie says:

    Les histoires, moi, c’est ce que je préfère dans le développement personnel.
    On en apprend beaucoup plus qu’avec des conseils (faites ceci, ne faites pas cela).
    Car au fond de soi, on sait ce qui est bon pour soi mais on préfère parfois jouer à se faire mal simplement pour voir comment ça fait (en général, ça fait mal – étonnant, n’est-ce pas?).
    Enfin, c’est juste mon avis… 😉

  6. Jean-Philippe says:

    Merci pour ton commentaire AMie ! …et tu sais quoi, il va y en avoir de plus en plus des histoires sur mon blog. 😉

  7. AMie says:

    Chouette !

  8. Jean-Philippe says:

    😀

  9. Merci d’avoir partagé cette superbe histoire avec nous. Bonne continuation :)

  10. Jean-Philippe says:

    Merci lespetitsbouts ! et bonne continuation aussi avec ton blog pour les tout petits. 😉

  11. martine says:

    superrrrrrr j’ai beaucoup aimé et quand il y a une morale j’adore !!! bravo Jean Philippe

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