Où est le cœur de l’Homme ?

Le riz est mûr

Comment réagiriez-vous si vous vous retrouviez dans des circonstances extrêmes ? Vous vous êtes sans doute déjà posé la question, comme moi.

On est d’ailleurs toujours un petit peu inquiet quand on se questionne ainsi car vraiment, on ne peut connaître son attitude dans ces moments de vérité.

Prendrions-nous les jambes à notre cou ? Aiderions-nous les autres ?

J’ai parlé récemment de la résilience nippone mais un autre élément qui me fascine en ce moment, c’est cette capacité japonaise à coopérer. Je croyais que c’était juste une habitude prise parce que lorsque l’on vit dans un endroit extrêmement peuplé comme la région de Tokyo, il faut bien s’entendre pour (sur)vivre dans cette jungle bétonnée.

Mais non.

Depuis que la terre a tremblé et que les eaux ont submergé la côte, je me rends compte que cela fait appel à quelque chose de bien plus profond.

A cœur ouvert

A la télé, que je n’ai jamais autant regardé depuis des années, nous voyons de nombreux récits qui mettent en avant la coopération japonaise.

Et souvent l’histoire est à peu près la même.

Après le tsunami, de nombreux villages se sont retrouvés isolés, ayant tous leurs moyens de communication coupés. Les survivants n’ont pas paniqué, ils ne sont pas tombés dans le désarroi.

Ils se sont organisés. Naturellement.

Chacun a pris un rôle selon ses compétences et souvent en correspondance avec sa position dans le village avant le cataclysme. Rapidement le groupe dans son ensemble a retrouvé une certaine confiance après le traumatisme et de victimes, ils sont devenus actifs (proactifs diraient les amateurs d’anglicismes).

Regroupés là où ils le pouvaient, dans des locaux encore debouts, dans le froid et sans électricité, ils ont organisé des groupes chargés d’aller récupérer du bois pour se chauffer, de trouver la nourriture ou même d’aller en éclaireur à la rencontre d’autres villages.

Incroyablement, un système de troc s’est rapidement mis en place où, chaque village, selon ses besoins et ses stocks faisait des échanges pour que chacun y retrouve son compte.

Vous remarquez que je n’ai pas parlé de pillage, ni d’agressions. Les vols ont été minimes. Il n’y a pas eu d’attaque ou de raid sur un autre village pour lui voler ses richesses.

De bon cœur

Je sais à quoi vous pensez : et si cette situation s’était produite dans une autre partie du monde ?

Est-ce que les Japonais sont uniques ? Dans des conditions extrêmes seraient-ils les seuls à agir de manière civilisée, là où ailleurs ce ne serait qu’anarchie ?

Il faut dire que le peuple nippon possède une longue histoire de coopération. Ils se sont “entrainés” depuis des millénaires à collaborer. Comment ? Entre autres, par l’intermédiaire de la culture du riz. C’est un élément intéressant qui a été mis en avant par plusieurs écrivains dont l’américain Malcolm Gladwell dans son livre Outliers.

Arrivé il y a plus de 2000 ans au Japon, le riz est difficile à cultiver et demande un savoir très pointu. La moindre erreur peut être fatale. Mais l’avantage, c’est que les récoltes produisent bien plus de grains, par exemple, qu’un champ de blé de dimension similaire. Également, la pratique de la jachère n’existe pas. Une rizière peut être replantée année après année.

Néanmoins, avant l’arrivée des machines et devant la technicité demandée par la culture du riz, il était impossible à un seul paysan de pouvoir tout faire lui-même. Il avait constamment besoin de l’aide des autres pour que ses rizières si fragiles produisent ce riz qui était la clef de sa survie. Dans le village, il n’y avait pas de place pour l’individualisme.

Alors on peut se dire qu’après des millénaires de travail en communauté, les Japonais sont différents. Là où l’on pense compétition, ils pensent collaboration. Là où nous disons “moi”, ils disent “nous”.

A contre-cœur

Un exemple tout bête de cette différence qui m’a toujours frappé est lorsque je prends un train bien plein. J’en ai déjà parlé dans l’article Êtes-vous une sardine ? mais, même lorsque les trains ne sont pas bondés, il est possible de noter des différences de comportement.

Je suis un occidental et donc, comme vous je pense, j’ai certaines réactions spontanées. Ainsi, dans les trains de banlieue de Tokyo, il y a de grandes banquettes qui se font face tout au long du train. Évidemment, pouvoir s’y asseoir est une bénédiction lorsque l’on s’apprête à faire un long trajet.

Mais il arrive un moment où les banquettes sont pleines. Enfin presque. “Pleines” pour moi veut dire que j’ai assez d’espace de chaque coté pour mon propre confort.

Pas pour les Japonais.

Si quelqu’un s’approche desdites banquettes, la majorité des Tokyoïtes va se serrer afin de faire de la place pour le nouveau venu. Réaction qui n’est pas naturelle chez moi. Bien au contraire.

Et évidemment on finit par se retrouver serrés comme des sardines assis sur cette banquette, épaules contre épaules, jambes contre jambes. Bon, quand vous êtes placé entre deux jeunes femmes fraiches et tranquilles, ça va encore mais, quand vous vous retrouvez compressé entre des cadres plutôt âgés dont vous pouvez sentir l’haleine riche d’une longue journée de travail, c’est un peu plus difficile.

Mes ancêtres n’ont pas pataugé dans des rizières. Ils ont mené “leurs” troupeaux dans d’immenses champs et même s’ils ont bien dû s’entraider pour les récoltes, le niveau de collaboration n’a jamais atteint celui des plaines nippones.

Cœur à cœur

Qu’est-ce que ces histoires de riz et de trains nippons veulent dire par rapport à nous ?

Cela signifierait-il que si une catastrophe naturelle se produisait en occident et plus particulièrement en France – connaissant notre individualisme – ce serait l’anarchie, la panique, le chacun pour soi ?

Bien sûr, je généralise à l’extrême mais, serions-nous condamnés à la pagaille, la loi martiale devant être déclenchée et l’armée devant nous contrôler ? C’est souvent l’image qui est véhiculée par les films catastrophes.

Mais si l’on se penche sur le passé, on s’aperçoit que les catastrophes naturelles ou dues à l’homme n’engendrent pas ce type de comportement de la part de la majorité de la population.

Au contraire.

En fait, nous sommes tous des Japonais.

En clair, nous sommes tous des êtres “humains”.

L’écrivain Rebecca Solnit, dans son livre A Paradise Built in Hell a étudié de près ce phénomène sur plusieurs catastrophes incluant des tremblements de terre, des inondations, des explosions, des actions terroristes, etc. A chaque fois, la majorité des hommes concernés a eu un comportement altruiste. Les gens se sont organisés et entraidés.

Mais alors que penser de ces images de la Nouvelle-Orléans livrée aux hors-la-loi et aux pilleurs après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 ? Il s’avère que les média américains ont grandement exagéré ces épisodes et que la majorité de la population a fait preuve de solidarité face à des dirigeants dépassés par les évènements. Enrico Quantarelli, professeur émérite à l’Université du Delaware, l’a d’ailleurs bien expliqué dans un papier où est démontré l’attitude “prosociale” (pour faire un autre anglicisme) des habitants de la Nouvelle-Orléans.

Le monopole du cœur

Ainsi, et moi le premier, nous admirons les Japonais pour leur attitude face aux calamités auxquelles ils font face en ce moment. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que nous sommes comme eux, des êtres humains capables nous aussi de réagir de façon altruiste face aux catastrophes.

Il est réconfortant de savoir que les Hommes, malgré leur attitude individualiste et le culte du “moi” qui règne en ce moment, n’en oublieraient pas certaines valeurs fondamentales.

Le journaliste anglais Johann Hari dans un article qu’il a récemment signé à ce sujet, en a d’ailleurs tiré une belle conclusion :

“Quand tout est détruit, quand les bâtiments s’effondrent et que les mers montent, nous nous rappelons alors que tout ce qui compte dans la vie, c’est de s’entraider les uns les autres.”

Cela me fait plaisir. Cela me touche d’autant plus que pour une fois, je vis ces évènements d’assez près.

Cela me rassure aussi sur l’avenir incertain qui semble se profiler dans un monde où l’homme – le petit, le calculateur, le profiteur – ne semble pas encore avoir compris que la nature, cela se respecte, cela ne se domine pas.

Mais alors, pourquoi l’Homme – le grand, le noble, l’altruiste – a-t-il besoin de catastrophes pour montrer le meilleur de lui-même ? Pourquoi ne pas le faire également quand tout va bien, en nous débarrassant de nos artifices et préjugés ?

Je me suis promis de me rappeler toute ma vie cette expérience qui a changé ma vie. A chaque fois que je serai tenté par le “moi je”, par le “moi d’abord”, j’ose espérer que ces souvenirs me reviendront en mémoire et me pousseront à plus de modestie, à plus de discrétion.

Et puis, si je l’oublie, je compte sur vous pour me le rappeler. Après tout, ce blog n’est qu’une petite rizière.

Même si c’est moi qui le fait vivre, sans votre aide, il ne serait rien. :)

(Photo : tamaki)

Commentaires

8 commentaires pour “Où est le cœur de l’Homme ?”
  1. AMie says:

    Personne ne peut fuir son cœur, c’est pourquoi il vaut mieux écouter ce qu’il dit. Paulo Coelho in L’Alchimiste 😉

  2. Gaelle says:

    Une belle leçon. Merci !
    Très bon courage Jean-Philippe

  3. Jean-Philippe says:

    @Amie Toujours aussi vive d’esprit ! Je n’avais pas pensé à lui, merci. :)

    @Gaëlle Merci beaucoup pour le compliment. 😉

  4. David says:

    Bonjour Jean-Philippe,
    Ta réflexion sur la difficulté de cultiver le riz et l’obligation de s’entraider pour cela est très interessante. Mais je me demandais si cela se vérifiait chez d’autres peuples qui cultivent aussi le riz dans les mêmes conditions ? Je pense à la Thailande ou au Vietnam par exemple. Est-ce que les mêmes conditions difficiles ont conduit aux mêmes habitudes d’entraide ?
    Et merci pour ton article, ça fait réfléchir 😉

  5. Bonjour Jean-Philippe et salut aux lecteurs.

    Belle leçon de Philo dont la conclusion aurait pu être :

    A Coeur Vaillant, rien d’impossible !

    Très cordialement,

    Gilbert de Pertuis en Luberon

  6. Jean-Philippe says:

    @David Bonne question ! Je ne sais ce qu’il en est dans les autres pays asiatiques mais j’imagine que l’esprit est le même. L’entretien des rizières est très contraignant et je ne vois pas comment ils pourraient faire autrement. Peut-être quelqu’un d’autre – un voyageur au long cours – en sait plus ?

    @Gilbert Bravo, effectivement ! L’expression colle parfaitement. :)

  7. Claire M. says:

    Bonjour Jean-Philippe.

    Merci pour cet article plein d’émotion et cette belle leçon.

    Et je suis tout à fait d’accord quand tu dis qu’on ne connaît son attitude que dans les moments de vérité.

    Je te souhaite un bon courage.

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Claire ! “Le moment de vérité”, c’est l’instant où tout devient clair, où l’on ne peut plus se voiler la face, où l’on doit prendre une décision, une vraie. Ces moments-là, il n’y en a pas souvent dans une vie mais on ne peut les éviter tous, même s’ils sont difficiles.

    C’est d’ailleurs quelque chose dont je vais reparler sous peu, d’une façon inattendue. 😉

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