Les vagues du temps

La grande vague de Kanagawa par Hokusai

Devant moi, il y a un petit jardin, tout vert et paisible.

Derrière, je n’entends presque plus les brouhahas de l’assistance, à mesure qu’ils s’estompent dans mon esprit, faisant place à une douce quiétude.

Il y a simplement ce carré de verdure qui remplit mes yeux et dans lequel je me noie.

Sur fond de palissade de bambous, il est beau ce petit jardin japonais avec, à gauche, sa haie bien fournie, parfaitement taillée et à droite, sa lanterne de pierre moussue insérée dans un bosquet de plantes vertes ébouriffées.

Un équilibre délicat entre les forces de la nature. Entre le jour et la nuit. Entre l’ordre et le désordre.

Presque au centre mais pas tout à fait, car s’il y avait parfaite symétrie nous ne serions pas au Japon, un minuscule pont fait d’une seule dalle de pierre, franchit un ruisseau dont les vaguelettes sont composées de petits cailloux blancs bien ordonnés.

“Franchit” est un bien grand mot, car il semble juste passer au raz des cailloux, tout en douceur, sans vouloir déranger. On a l’impression qu’il veut juste se fondre dans le décor tout en nous donnant une clef. Il y a quelque chose que je ne saisis pas dans cet agencement paisible et pourtant, j’ai l’impression qu’il veut me dire quelque chose.

La perception de sérénité est palpable.

Je me remplis de ce tableau de paix et je sens ma respiration se ralentir, mon pouls se calmer, mes pensées s’envoler.

Il est tout petit ce jardin mais dans son raffinement nippon, il exerce tout son pouvoir sur moi.

Au beau milieu d’un Tokyo en proie au doute.

Derrière moi, des applaudissements percent le rideau de paix à l’abri duquel je m’étais isolé et j’entends qu’il commence son discours.

Je quitte le petit jardin japonais pour rejoindre toute la communauté française dans les salons de l’ambassade. Les deux pièces en enfilade sont pleines à craquer. Tous les Français n’ont donc pas quitté le Japon.

Il a l’air fatigué le président. Il vient juste de finir son G20 en Chine. Il peine à commencer son speech. Il bute un peu sur les mots, Nicolas Sarkozy parait endormi ou comme s’il venait tout juste de se réveiller. Ses premières phrases sonnent assez faux puis, au bout de quelques minutes, comme un coureur de fond qui a besoin de s’échauffer, il trouve son rythme et le discours devient plus naturel.

Je me demande qui a écrit son discours. C’est très bien fait. Il n’oublie personne, y compris les familles japonaises dans le désarroi après le passage du tsunami et que nous soutenons avec l’opération Aidons le Japon.

Il y va de sa petite citation de Voltaire en relation avec le séisme et le tsunami de Lisbonne au XVIIIe siècle. Il n’oublie pas de mentionner le peintre Hokusai dont la très célèbre Vague lui permet une comparaison avec, encore une fois, le tsunami récent. J’écoute avec attention les informations qu’il livre sur la centrale de Fukushima et puis, je perds un peu le fil, finissant par me demander ce que je fais ici… Ah oui, je voulais attraper un journaliste pour lui parler d’Aidons le Japon.

Je voulais lui dire combien je suis fier de tous les dons reçus. Je voulais lui dire combien la blogosphère francophone, quand elle le veut, peut s’unir et créer l’évènement. Je voulais lui dire combien tous et toutes, donateurs et organisateurs, nous sommes heureux d’avoir, de façon simple, soutenu toutes ces familles japonaises qui sont toujours dans le besoin.

Tiens, moi aussi je suis en train de commencer un discours. :)

Mais ici les journalistes sont invisibles et moi, je me sens bien seul noyé dans cet océan de costumes face à la déferlante de l’actualité-buzz qui, faisant une pause avec le président à Tokyo, va vite repartir avec lui.

Alors vous pensez, Aidons le Japon et le reste…

Après la Marseillaise, je décide de m’éclipser rapidement mais le hasard fait que je bute sur Jean-Pierre Raffarin et reste bloqué derrière lui et derrière une jeune femme en chignon au nom imprononçable que je ne connaissais pas, et que le président a citée plusieurs fois dans son discours. Il parait que c’est la ministre du nucléaire.

Le président distribue des poignées de main. J’en reçois une et puis, comme une grande vague que n’aurait pas renié Hokusai, le cortège présidentiel s’éloigne dans une écume de flashes, de murmures et de gardes du corps stressés.

Finalement, en quittant l’ambassade, je me dis que ce n’est pas grave tout ça. Nous avons déjà recueilli plus de 5000 euro en 4 jours ! et cette somme ira aider les familles nippones dans le besoin. C’est ça le plus important.

En marchant vers la station de métro, je repense au petit jardin.

Je revois le pont minuscule.

Et là soudain, je comprends la clef.

Le pont, il est pour moi aujourd’hui. Il me montre le chemin. Il m’ouvre la voie. Il me dit qu’il faut aller de l’avant. Aller sur l’autre rivage.

Après le tremblement de terre, le tsunami et les taux de radiation, il m’était impossible de continuer comme si de rien n’était. C’est difficile de parler dans son blog de bien-être, de bonheur, de réussite, de succès d’un ton enjoué alors que tout autour de soi, un drame et des vies se dénouent.

Alors, travailler d’arrache-pied sur Aidons le Japon m’a aidé à tourner la page. Maintenant que c’est fait, je me sens beaucoup mieux et je suis prêt a repartir.

Ici à Tokyo, malgré les assurances du président, notre avenir, à Takako et moi-même, est incertain. Lorsque l’on veut avoir un enfant, en ce moment, la capitale nippone n’est pas le meilleur endroit du monde pour être certain que les cellules d’un petit être se développent normalement, quoiqu’on en dise. Je n’ai pas envie que notre bébé se doive de passer par cette situation.

Alors ce petit pont dallé, je le vois comme un appel à avancer, à bouger, à aller vers de nouveaux horizons, à passer sur l’autre rive. C’est un signe qui me rappelle que les portes ne sont jamais, toutes fermées.

Et ça c’est rassurant.

(Image : wikipedia)

Commentaires

14 commentaires pour “Les vagues du temps”
  1. Nathalie says:

    Je suis impatiente de savoir votre prochaine destination :) c’est bien la France (moselle est :) non? ou la Sardaigne !! 😉
    En tous cas je pense que vous prenez la bonne décision, vous suivez la bonne étoile :) 😉

  2. Heureux de voir le succès de l’opération !

    Tiens-nous au courant pour la suite de tes projets 😉

  3. Encore bravo pour tout, les blogueurs ca parle beaucoup, et dieu sait comme la parole ne remplacera jamais l’action. C’est une belle action que tu est en train de mener, et ce texte aussi est plutôt pas mal à vrai dire!

  4. Jean-Philippe says:

    @Nathalie Merci beaucoup !… la bonne étoile ? Tu veux dire la 9ème ? 😉

    @Olivier Un grand merci à toi pour tes talents de stratège ! Aidonslejapon.org n’aurait pas eu le succès escompté sans ta vision. :)

    @Julien Tu as raison, de temps en temps il est bon de montrer que les blogueurs peuvent agir, pas juste parler. Mais ça, nous le savions déjà. 😉

  5. Joel says:

    Tu es plus grand que tes problèmes et c’est là aussi que réside la grandeur du Japon.

  6. Coumarine says:

    Tu prendras la bonne décision Jean-Philippe, même si pour toi et pour ta compagne, ce sera sans doute un arrachement
    Courage…

  7. Jean-Philippe says:

    @Joel Là, tu me fais trop d’honneur mais pour le Japon, je suis vraiment d’accord. Nous sommes d’ailleurs tous plus grands que nos problèmes, simplement on l’oublie et personne ne nous le rappelle. :)

    @Coumarine Merci comme d’habitude pour tes mots toujours simples et justes. Et à bientôt pour tu sais quoi. 😉

  8. ChrisToonet says:

    Serait-ce ton petit pont ??
    http://francois.patapouf.org/galerie/?/vignette-1-Hiroo_24_11_2007.html

    Difficile de te donner un avis ! Ta motivation est de premier ordre !
    En tous cas nous serons moralement à tes cotés !

  9. Joel says:

    @Jean-Philippe: faut croire qu’on est là pour ça.

  10. Jean-Philippe says:

    @ChrisToonet Non ce n’est pas ça, celui-ci est bien trop grand. 😉

    Il faut savoir que l’ambassade vient d’être reconstruite et donc il y a peut-être encore peu de photos de ce tout petit jardin qui se trouve du coté de la résidence de l’ambassadeur, pas du coté bureaux.

    @Joel Merci ! 😉

  11. Milène. says:

    Traversez le petit pont… vous reviendrez un jour de l’autre côté, parce que vous n’oublierez jamais le japon ! Bonne route à vous deux !

  12. Jean-Philippe says:

    Merci Milène ! C’est vrai le Japon, une fois qu’on le connait, on ne peut pas l’oublier. :)

  13. naline says:

    Belle traversée et bravo pour ce combat que vous menez pour aider ceux qui en ont besoin.

  14. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Naline ! et vos poèmes sont presque comme des haïkus… très rafraichissants. :)

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