Une étrange école – Nouveau trimestre (7)

Nos plus profonde pensées, sont juste au dessus de nous, impérieuses et dominantes

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“Je suis dans le noir et j’ai peur. Je pleure car je pense que mes parents m’ont abandonnée. C’était il y à trois ans, je crois.”

Tous les volets de la classe ont été tirés et les grands lampadaires sont  éteints. Le prof de mythexmalotie a séparé les tables par groupe de deux. Il fait sombre et seules de petites lampes aux lumières tamisées ont été installées sur les bureaux pour rendre une ambiance intimiste.

“Je me souviens de tout ça comme si c’était hier. Le noir, la peur. Être toute seule dans mon lit froid.”

Louis hoche la tête le plus lentement possible. C’est son premier exercice de mythex. Il essaie d’écouter ce qu’Élodie lui raconte sans juger. Juste bien écouter les mots. Essayer de ressentir ce qu’elle tente de lui faire partager. Comme l’a dit le prof.

C’est difficile. Louis est assailli de pensées.

Pourquoi elle pleure dans le noir ? Qu’est-ce qui c’est passé ? Elle est peureuse comme ça Élodie ? Je pensais qu’elle était plus courageuse… en tout cas, plus que moi, parce que le noir, je déteste ça !

Bon, faut que j’arrête de penser là ! Il faut que je l’écoute. Sans trop bouger mon visage, comme l’a expliqué le prof. Peut-être que je lève trop mes sourcils ? J’espère que j’ai pas un rictus qui va lui faire peur…

Ben, voilà, maintenant j’ai manqué ce qu’elle a dit. Bon allez, je me reconcentre.

“… et c’est vraiment bizarre cette sensation d’abandon. Je me sentais comme au fond d’un trou, complètement perdue. Et puis d’un coup,… j’ai… j’ai…”

Louis malgré lui, penche un peu la tête sur le coté, en même temps qu’elle, comme pour l’encourager. C’est exactement ce dont elle a besoin à ce moment précis.

“J’ai… j’ai envie de faire pipi.”

Louis ne peut s’empêcher de hausser les sourcils de surprise et essaie de le  masquer en amenant rapidement la main à son front comme s’il se grattait la tête. Mais, bien sûr, Élodie l’a vu. Et évidemment, elle pense que Louis la juge comme étant encore un bébé. Elle s’arrête de parler.

Pendant quelques secondes, un silence tendu s’installe entre les deux.

“Désolé Élodie,” dit-il, “j’ai pas pu m’empêcher. Je ne m’attendais pas à ce que tu parles de ce sujet, c’est tout.”

Il essaie de reconnecter, comme l’a recommandé le prof.

Elodie secoue la tête.
“Ce n’est pas grave. J’ai plutôt cru que tu te moquais de moi.”
“Ah non ça je te promets, ce n’était pas mon idée. Mes sourcils ont bougé tous seuls, à cause du fait que tu parles de pipi. C’est pas tous les jours qu’une fille me dit ça, alors forcément, ça m’a fait un choc.”
“Parce que tu as un souci avec le pipi ?”

Louis commence à rougir.
“…ben, …mais bon si on restait sur ton histoire ?”

Elle inspire un grand coup et fronce un peu les sourcils pour se reconcentrer.
“Alors…”

Le garçon ose à peine bouger la tête, les traits presque figés.

“J’ai très peur et j’ai cette envie de faire pipi qui me prend. Mais une envie très très forte. Une envie que, je le sais d’avance, je ne vais pas pouvoir retenir. Pourtant, dans mon lit, je lutte, je lutte, je me retiens le plus fort possible. J’en oublie de pleurer. C’est horrible comme sensation.”

Louis hoche imperceptiblement de la tête.

“Et puis, tout explose ! Dans mon trou noir, tout devient mouillé. Je crie, je crie, je crie.”

Louis fronce une peu les sourcils, inquiet.

“Oui, j’ai peur ! Panique totale !” lance dans un souffle Élodie. “Et puis soudain…”
“Oui soudain, quoi ?…” demande Louis, qui ne peut se retenir.
“Soudain, je me réveille…”

Louis penche la tête. Il parait déçu. Et puis il se rappelle qu’il ne doit pas laisser passer ses sentiments.
“Ah… eh bien Élodie, merci beaucoup pour cette histoire personnelle. Merci de l’avoir partagée avec moi.” Il répète ce que leur a appris le prof.

La jeune fille redresse la tête.
“Mais… je n’ai pas fini.”

A nouveau les sourcils de Louis font un petit bond vers le haut et à nouveau, il tente de masquer leur mouvement en se grattant le front. Et puis finalement, il préfère être franc.
“Désolé, Elodie. Je peux pas m’empêcher d’être surpris. Je suis pas une machine, moi. Tu veux bien continuer, alors ?”

Elle hésite un peu mais semble réconfortée par la sincérité du garçon.

“Dans ma famille, tout le monde bosse dur. Mon père travaille toute la journée. Il rentre tard le soir vers 22h00. Ma mère aussi a un boulot. Elle fait ça pour que je puisse étudier dans cette école, et alors je ne veux pas la décevoir. Et puis, il y a ma grand-mère qui vit avec nous. C’est elle qui s’occupe beaucoup de moi et de ma petite sœur. Elle est gentille, toujours souriante.”

Elle fait une pause. Louis attend sans bouger.

“Ma mère est très sévère avec moi. Elle me pousse beaucoup à étudier, à donner le meilleur de moi-même. Si je n’étudie pas assez, elle me dispute. Je sais que tout ça c’est pour mon bien mais…”

Elle serre les lèvres.

Louis, maintenant, est vraiment avec elle. Il ne l’écoute plus. Il est avec Élodie dans son histoire. Alors, elle peut continuer, plus confiante.

“Parfois, j’aimerais bien que les choses soient un peu différentes, qu’on prenne plus le temps. Tu vois, j’aimerai que, de temps en temps, on puisse tous s’asseoir ensemble sur le sofa dans le salon et juste parler. De tout et de rien. Pour se sentir comme une vraie famille.”

Elle soupire.

“Mais ce n’est pas possible. Mon père est toujours au travail et il rentre tard. Ma mère a toujours quelque chose à faire et ma grand-mère, fatiguée, se couche très tôt. Alors…”

Les sourcils de Louis ne bougent plus. Ils ne jugent plus. Le jeune garçon commence à comprendre la peine d’Élodie. Il la ressent dans son corps. Il la sent dans son cœur de jeune être humain qui découvre que, derrière les façades des cours de récré, il y a des choses émouvantes et cachées.

“Alors, la nuit je fais des cauchemars. Je pense que mes parents m’abandonnent. Que je suis seule. Ça me fait peur, je rêve de pipi et je me réveille en sursaut.”

Elle baisse les yeux.

“Dans le noir de ma chambre, j’écoute le silence. Je sais que mes parents dorment juste à coté mais j’aimerais me lever pour entendre leur souffle et être certaine. Quand je commence à bouger dans mon lit, je sens quelque chose de chaud.”

Sa voix n’est plus qu’un souffle.

“Ce n’était pas un rêve. Je l’ai vraiment fait. Je commence à pleurer silencieusement et j’ai honte, en pensant à demain matin.”

(A suivre)

(Photo : M. Couto)

Commentaires

3 commentaires pour “Une étrange école – Nouveau trimestre (7)”
  1. Raphaël says:

    Le seul commentaire qui me vient à l’esprit après avoir lu ça, c’est : « … »

    On arrive assez bien à s’imaginer dans cette classe en tant que spectateur, et voir ces deux personnages discuter entre eux, et vraiment se mettre à la place de Louis, avoir les mêmes réactions que lui …

    Vraiment très impressionnant …

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Raphaël pour ton commentaire qui me touche beaucoup. Nous sommes, tous et toutes, des êtres d’une grande sensibilité même si certains font mine ou pensent l’avoir oublié. Cela peut resurgir à tout moment.
    Néanmoins, cela me fait vraiment quelque chose de savoir que quelqu’un a ressenti ce que j’essayais de faire passer. :)

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