Une étrange école – Nouveau trimestre (4)

Un regard porté sur un futur plein de promesses ?

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Le prof a les mains dans les poches.

En ce début de nouveau cours, toute la classe attend.

Appuyé le dos au mur, au fond de la salle, il semble regarder ses chaussures. Et comme d’habitude, son silence dure assez longtemps. Il n’est pas pressé. Enfin, poing fermé, il frappe lentement dans son autre main et repart tranquillement vers son bureau.

Il arrive au tableau, prend un feutre et écrit en grandes lettres : MYTHEXMALOTIE.

Louis a le stylo prêt à écrire la définition du mot.

Mais non, le prof s’écarte un peu et pointe le mot de son feutre.

“Alors, quelqu’un a-t-il une idée de ce que c’est ?”

Silence total de la classe.

Il sourit.

“En trente ans de carrière, pas une seule fois un élève n’a été capable de m’expliquer, donc je ne vous en veux pas. N’ayez pas honte,” ajoute-t-il en souriant.

On entend quelques rires.

Il s’avance à nouveau vers le tableau et, d’un coup de feutre trace un trait vertical qui coupe le mot en deux. D’un coté MYTH et de l’autre EXMALOTIE.

“Et là ?”

Silence complet.

“Pourtant c’est du grec, ça pourrait vous aider,” ajoute-t-il.
“Du grec ?”

Une voix surprise a jailli du fond de la classe. Damien s’est redressé, sourcils froncés.

Le prof s’approche de lui.
“Tiens, monsieur Damien. Vous avez des connaissances en grec ?”

Damien retombe un peu.
“Oui,… enfin un peu.”

Élodie lève la main.
“Monsieur, il est un expert en Histoire grecque ancienne!”
“Ah bon ? Très bien alors. Allez-y, essayez !”

Damien se gratte la tête, rougissant un peu devant toute cette attention.
“Pour le deuxième mot, je n’ai aucune idée mais le premier est comme ‘mythologie’ ou ‘mythe’, je pense.”

Le prof ferme son poing et le frappe à nouveau dans son autre main.
“Oui, c’est exactement ça !”

Louis lève la main à son tour, visiblement inquiet.
“On ne va pas pas étudier l’Histoire grecque quand même ?”
“Non, monsieur Louis. Rappelez-vous, nous étudions le phénomène de la honte. Mais ça aide de connaitre l’étymologie d’un mot pour mieux comprendre le sujet.”

Il survole la classe du regard.

“Alors… mythe ?… Quelqu’un ?”
“C’est comme une histoire qui n’est pas vraie ?” propose Damien.
“Oui, c’est ça. C’est une histoire qui a peut-être des origines réelles mais qui n’est pas réelle.”

Élodie lève la main.

“Et ‘exmalotie’ ?”
“Cela vient d’un verbe qui signifie ‘attraper’ ou ‘saisir’,” répond le prof.

Nouveau silence dans la classe.

“Une fausse histoire et attraper… ben, je vois toujours pas,” dit Louis, en train de souligner avec application le mot ‘exmalotie’ dans son cahier.

Main dans les poches, le prof les regarde. Il semble prendre son temps, apprécier chaque moment. Il arrive en fin de carrière, alors, ces instants où ses élèves essaient de comprendre un nouveau concept sont comme des petits trésors pour lui. Il sait qu’il ne lui en reste plus beaucoup. Et après, que fera-t-il ? Retraite paisible ? Profs Sans Frontières ?

Lentement il retourne au tableau, efface tout et écrit en énormes lettres : HONTE, comme lors du premier cours.

“Donc on éprouve tous et toutes de la honte, parfois sans raison et cette honte, même si elle a des aspects positifs, nous bloque. D’accord ?”

Les élèves hochent la tête.

“On oublie alors que l’on a de la valeur, sa propre valeur, et on essaie d’être comme dans les magazines, de rentrer dans un moule impossible. On veut faire partie de la bande, être cool. Le jugement de l’autre devient le mètre étalon.”

Élodie a déjà levé la main.

“Monsieur, excusez-moi mais c’est un peu facile pour vous d’analyser les choses comme ça. Vous avez déjà bien vécu votre vie. Vous n’avez plus besoin de prouver quoi que soit. Le regard des autres vous importe peu. Mais allez dans une cours de récré et vous verrez si vous ne voulez pas faire partie de la bande.”

Damien renchérit.

“Les adultes, c’est toujours des donneurs de leçons. Fais-ci ou ça. Comment voulez-vous qu’on s’y retrouve. Vous êtes comme la pub TV en fait. Oui, des donneurs de leçon.”

Louis prend des notes. Les autres élèves approuvent dans un brouhaha qui monte.

Le prof sent qu’il est en train de perdre sa classe. Alors, il fait demi-tour et se dirige vers la porte d’entrée qu’il ouvre.

“Vous pouvez partir.”

Son geste surprend tout le monde. Un grand silence se fait dans la salle. Même Louis en oublie d’écrire.

“Vraiment, si vous jugez que ce que je dis n’est pas acceptable, vous pouvez sortir et je ne vous en voudrais pas. Je ne vous pénaliserais pas dans votre note finale mais prenez votre décision, immédiatement, en adulte.”
“Mais on est des enfants, m’sieur” dit Louis, inquiet.”
“Si vous voulez. Cela ne vous empêche pas de pouvoir prendre une décision.”

Les élèves se regardent. Surpris pas la proposition. Certains, l’air narquois, font mine de se lever, d’autres hésitent. Ça commence à discuter dans les rangs.

Louis regarde le prof.

“Ne vous en faites pas m’sieur, moi je reste. Vous pouvez compter sur moi.”

Le mot “fayot” est lancé, tout bas.

Énervé, Louis se retourne vers ses camarades.

“N’empêche que moi, j’ai décidé. Vous, vous avez honte de partir ? Ou de rester ?”

La remarque de Louis fait mouche et tout le monde, d’un commun accord, se rassoit. Le prof referme la porte et se tourne vers la salle.

“Je sais que je touche à un sujet difficile. Simplement, je vous demande de m’écouter jusqu’au bout et ensuite de décider si ce que je propose est bon ou pas, d’accord ?”

Son regard parcourt la classe. Personne ne bronche.

Sauf Louis.

“Vous en étiez à…,” dit-il en consultant ses notes, “… faire partie de la bande dans la cour de récré.”

Le mot “fayot” fuse à nouveau.

La classe est repartie.

(A suivre)

(Photo : ツMaaar)

Commentaires

5 commentaires pour “Une étrange école – Nouveau trimestre (4)”
  1. Raphaël says:

    Tiens, Louis a beau être le “fayot” il a quand même son répondant 😉 J’ai bien aimé sa réponse qui a bien calmé tout ce petit monde !
    Pour ‘exmalotie’ c’est une invention de ta part ? Sur google le seul résultat est celui de cette page. J’avoue être un peu déçu si c’est une invention, car c’était bien penser la séparation en deux mots.
    Quoi qu’il en soit, toujours pressé d’être la semaine prochaine, malgré que le suspens soit moins intense sur la fin de ce chapitre :)

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Raphaël ! Pour te répondre, oui j’ai utilisé deux mots grecs pour en créer un nouveau car je n’arrivais pas à trouver un mot qui représente bien le message que je veux faire passer. 😉

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