Les 9 étoiles du désert (25)

Par le 10 February 2011
dans Des histoires

Que murmure le vent aux voyageurs de la dune ?

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Que murmure le vent lorsqu’il frôle ces parois millénaires ? Que dit-il aux hommes figés dans leur existence, arrogants face aux dieux ?

Il leur souffle de se défaire de leurs certitudes, de les arracher comme de vieux oripeaux qui leur collent à la peau, de les jeter au loin et de les laisser se noyer sous les sables qui avancent.

Car rien, ajoute le vent, rien ne se bâtit vraiment. Autant les sables épars se rassemblent pour former une dune altière, autant cette dernière, érodée par le temps, finira par disparaitre.

Mais, elle vivra toujours. Elle sera ici et là, dispersée et partout à la fois, attendant le jour où, à nouveau, elle renaitra dans un cycle infini.

Homme, murmure le vent, tu as bien oublié tout cela. Mais tu verras, un jour, toi aussi tu te soumettras à la force indomptable et tu finiras, tôt ou tard, par reprendre ta place dans le grand sablier de la vie.

Que murmure le vent lorsqu’il frôle ces parois millénaires ?

Tu le sais bien. Ouvre donc, bien grand les yeux.

Julien se réveille d’un coup en cherchant à aspirer de l’air, comme si quelque chose voulait l’étouffer.

Quel cauchemar !

Sa vie est un cauchemar. Son travail de courtier est un cauchemar. Ses vacances sont un cauchemar. Et maintenant… ce vent qui lui parle ?

Il ne veut pas ouvrir les yeux. Il ne veut pas se lever. Pas tout de suite. Il a encore du mal à respirer. Enroulé dans son bernouz, il sent que son torse est trempé de sueur. Malgré le froid et la nuit.

Avec Madani, le père, ils sont partis à dos de dromadaire de Tidène depuis combien de jours déjà ? Trois, quatre ? Il ne sait plus vraiment, tellement il a eu du mal à tenir sur le dos de son dromadaire. Maintenant, ça va mieux mais ce n’est pas encore une croisière. Madani lui a appris les rudiments, comment diriger sa monture en utilisant son talon qui repose sur le bas du cou de l’animal, le tout en jonglant avec les rênes.

Julien a été malade pendant tout la première journée, le constant tangage sur le dos du dromadaire lui donnant l’impression qu’il allait tomber à chaque instant. Mais bon, à force d’avancer, il s’est habitué et, hier, il s’est même pris à fanfaronner un petit peu, maintenant que son bassin bouge bien en rythme avec les mouvements de l’animal.

Madani lui a aussi donné un taguelmoust. Au début, Julien avait trouvé ça ridicule de s’enrouler la tête dans le long tissu bleu pour faire “couleur locale” mais, il a vite compris tous les avantages et les protections qu’apportaient cette coiffe, face à la chaleur et au sable.

Alors le voilà, lui, le jeune courtier parisien, en train de parcourir le Ténéré, presque maitre de son dromadaire et ressemblant de plus en plus à un de ces hommes bleus. Son hôte lui a aussi appris à allumer un feu, à préparer le mil, à chauffer le thé.

Ah, si son patron le voyait ! Et ses amis ! Et sa famille ! Ils n’en croiraient pas leur yeux. Oui, hier fut même une journée plutôt agréable, malgré la chaleur. Il a commencé, non pas à apprécier ce voyage, mais plutôt à sentir que certaines choses se mettaient naturellement en place, comme un puzzle dont on trouve finalement les bonnes pièces. Alors que le premier jour, il était effrayé à l’idée de s’aventurer dans le désert, maintenant, il regrette ses atermoiements devant Madani père.

Il faut dire que ce dernier, avec son calme et son timbre de voix régulier aide à calmer l’âme agitée du jeune parisien. Il y a toujours son regard qui est difficile à fixer et Julien pense que les yeux de son compagnon sont comme deux petits soleils toujours au zénith.

Mais là, maintenant, il n’a toujours pas envie de se lever. Il frissonne encore en repensant à ce vent qui parlait. De toute façon il fait froid et, bien que les premières lueurs matinales s’infiltrent sous le bernouz, Madani ne lui a pas encore tapé sur l’épaule, lui signalant que le premier thé du matin était prêt.

Alors, pour se remonter un peu, Julien se dit qu’il a dompté les dunes. Il y est beaucoup plus à l’aise. Il remarque beaucoup plus de détails dans un paysage qui le premier jour lui paraissait si ennuyeux. Il n’a plus peur lorsque son dromadaire effectue son ballet pour se mettre en position assise, basculant le jeune courtier avec force d’avant en arrière. Il s’habitue à la routine des repas à base de taguellas, de bouillie de mil, de fromage de chèvre et de dattes. Surtout, il apprécie l’eau comme jamais il ne l’a fait auparavant.

“Aman Iman” a murmuré Madani, hier soir, en tirant l’eau du puits de Tazolé où ils se sont arrêtés pour dormir. Cette phrase, Julien l’a déjà entendue plusieurs fois à Tidène. Plus tard, devant le feu qui les réchauffait, lorsqu’il en a demandé la traduction à Madani, ce dernier lui a simplement dit “L’eau, c’est la vie.”

Jolie devise, a répondu le jeune parisien.

L’autre a un peu hésité comme s’il y avait d’autres choses à dire. Finalement, il lui a confié que cette phrase était plus longue et que beaucoup, au fil des générations, l’avaient oublié.

“Aman Iman, akh isudar”, voilà la phrase complète, a-t-il expliqué. “L’eau c’est la vie, le lait c’est la survie.” Il a prononcé “yakh”, en parlant du lait, avec beaucoup de respect. “Sans lui,” a-t-il ajouté, “nous ne pourrions pas survivre. Il nous nourrit et nourrit nos animaux. L’eau fait naitre la vie. Le lait l’entretient. Un nouvel être qui naît a besoin de lait, le lait nourricier de sa mère. Vaches, dromadaires, chèvres, humains, nous partageons tous le même destin, le même lait.”

Il a fait une petite pause, puis, tout en regardant le feu, il a continué.

“Une histoire ancienne dit qu’à la création du monde, une seule chamelle, appelée Fakaru, fournissait le lait pour tous les hommes.”

Son air s’est assombri. “On dit aussi qu’elle fut tuée par eux.”

Julien l’a regardé, un peu indécis. Il s’y perdait un peu entre l’eau, le lait et ces histoires de chamelles primordiales.

A la lumière du feu, Madani a tracé quatre points en carré dans le sable.

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“Voilà,” a-t-il dit, “comment on écrit le mot lait dans ma langue.”

“C’est facile à mémoriser,” a répondu Julien, d’un ton qu’il voulait léger.

Cela n’a pas fait pas sourire Madani.

“C’est aussi, la signature de notre famille, que nous apposons sur toutes les pièces que nous créons.”
“Une façon de savoir qui a forgé et sculpté quelle pièce,” a ajouté le jeune courtier.
“Oui, c’est un peu ça.”

Et puis, ils se sont couchés, chacun s’enroulant au plus profond de son bernouz.

Et puis Julien a fait ce cauchemar de vent qui lui parle.

Et puis, maintenant, il s’étonne que Madani ne l’ait pas encore appelé. Il sort la tête de son bernouz.

La nuit a disparue. Les étoiles se sont évanouies. Et Madani aussi.

Seul un petit vent matinal et froid le fait trembler.

Julien sent son cœur se serrer. Peut-être qu’il rêve encore ? Mais quand il se lève, il voit bien que son dromadaire est seul avec à ses cotés un petit sac.

Il n’y a pas de feu. Pas de thé qui attend d’être bu. Pas de compagnon d’aventure.

Oui, Madani est bien parti, en le laissant seul.

L’impossibilité de cette situation fait que Julien ne peut pas réagir. Il reste hébété, debout, dans le vent.

Le vent qui souffle dans le grand silence bleu du matin.

Le vent qui murmure à l’oreille de Julien.

Mais ce dernier ne l’entend pas.

(A suivre)

(Photo : ecreyes)

Commentaires

9 commentaires pour “Les 9 étoiles du désert (25)”
  1. Joel says:

    Autant cet épisode ne m’a pas surpris… autant je suis frustré de ne pas avoir la suite du précédent. Argh!

    Enfin, Julien a tous les éléments nécessaires à sa survie (même s’il n’en est pas conscient). J’ose espérer qu’un trader saura les combiner et s’en accomoder.

    Encore plus dingue, cet épisode ne m’a pas apporté grand chose… jusqu’à ce que je décide d’y répondre. Comment fais-tu Jean-Philippe?

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Joel pour ton commentaire ! Franchement, je ne sais pas trop quoi te répondre… parce que je ne comprends pas exactement ta question. 😉

  3. Joel says:

    C’était une question réthorique… Comment fais-tu pour provoquer un effet différent à chaque article publié?

  4. Jean-Philippe says:

    Ah, d’accord, merci ! Honnêtement, ma seule règle est de me faire plaisir. Si je m’amuse bien en créant et en écrivant l’histoire, ça va. Parfois le processus est rapide, parfois il est est long… mais je ne fais pas de calculs particuliers. 😉

  5. Nathalie says:

    on peut imaginer le même parcours que le jeune Madani…ou pire :) suspense…. 😉

  6. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Nathalie ! En tout cas, cela en prend le chemin… 😉

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