Une étrange école – Nouveau trimestre (3)

Choisir sa voie !

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Louis court dans les couloirs de l’école.

Il sent qu’il va être en retard pour le deuxième cours de mythex et ça lui donne des sueurs froides. Le sport n’étant pas son point fort, il court le plus vite possible mais il sent bien qu’il n’avance pas.

Il tourne au plus court au coin du couloir, voit la porte de la classe encore ouverte et, soulagé de savoir que le cours n’a pas encore commencé, s’engouffre dans la salle.

Le prof fait un bond sur sa chaise lorsque le garçon surgit brusquement, ce dernier manquant de s’affaler sur le bureau professoral.

“Excusez-moi m’sieur !” dit-il haletant. “Je ne suis pas en retard ?”
“Jugez par vous-même,” répond le prof en faisant un geste vers la salle.

Louis se tourne alors vers la classe et ne peut s’empêcher de faire un petit bond en arrière. Là, c’est lui qui est surpris. La salle est vide ! Il jette un œil à sa montre mais non, c’est bien la bonne heure. Il se retourne vers le prof en fronçant les sourcils.

“Il y a bien cours aujourd’hui ?”

Le professeur de mythexmalotie hoche la tête.

“Oui, bien sûr, vos camarades vont arriver. J’ai l’habitude de la deuxième classe, la plus difficile à accepter. Asseyez-vous, nous allons commencer sans eux.”

Louis a un petit mouvement de recul. Un début de panique se lit dans son regard.

“On pourrait peut-être les attendre, non ?”

Le prof sourit.

“Je comprends. C’est le devoir que je vous ai donné pour cette semaine ? Ne vous inquiétez pas. Cela se passera bien.”

Cela se passera bien ? Ça ne rassure pas le garçon mais il lui est maintenant difficile de repartir. Lentement, il va s’asseoir à son bureau en espérant bien que ses camarades vont arriver d’un moment à l’autre.

La semaine dernière, à la fin de la classe, le prof leur a donné un devoir très particulier. Ils devaient s’observer jusqu’au prochain cours et noter une situation où ils auraient honte et en faire un compte rendu oral aujourd’hui, en expliquant pourquoi ils avaient eu cette honte et les sentiments qu’ils avaient ressentis.

Et ça, Louis n’a pas trop envie d’en parler, seul, face à face avec ce prof qu’il connait à peine. Raconter des évènements personnels et embarrassants, ce n’est pas le genre de devoir qu’il apprécie.

Et apparemment, ses camarades non plus.

“Alors, monsieur Louis, vous avez préparé ce que je vous ai demandé ?”

Le garçon jette des coups d’œils désespérés vers la porte.

“Oui, oui. C’est prêt m’sieur.”

Comme à son habitude, le prof frappe de son poing dans la main en souriant.

“Très bien ! je vous écoute.”

Louis sort le plus doucement possible ses affaires de son sac. Il fait mine de chercher son crayon. Il ouvre avec une lenteur étonnante son cahier et arrive à la page “Mythexmalotie”, un peu trop vite à son gré.

Le prof l’encourage.

“Vous savez, c’est plus facile de raconter votre histoire maintenant que la classe est vide. Tout à l’heure, ce sera plus difficile avec vingt autres personnes qui écouteront et jugeront.”

Louis ne comprend pas ça. C’est super dur, c’est tout. Il se racle la gorge plusieurs fois, histoire de grapiller encore quelques secondes mais finalement, il est là, seul face à sa page et au prof qui l’encourage du regard.

“Ben voilà,” commence-t-il, “euh… il y a…”

Il s’interrompt et son visage s’illumine. Élodie vient d’apparaitre à la porte.

“Il n’y a personne ?” dit-elle, surprise.
“Ben si, moi,” répond Louis.
“Et moi aussi, j’espère,” complète le prof. “Merci de vous joindre à nous mademoiselle Élodie. Votre camarade avait commencé à me raconter son moment de honte de la semaine. Continuez Louis.”

La panique resurgit sur le visage du garçon qui se rend compte maintenant que le prof avait raison : il y a Élodie, une fille, pour écouter son histoire.

C’est encore plus embarrassant.

A ce moment-là, d’autres élèves commencent à arriver par petits groupes. En quelques minutes, la classe se remplit, Damien trainant de pieds, arrivant bon dernier.

Le prof se lève.

“Très bien ! Merci à tout le monde d’être venu, aujourd’hui et croyez-moi, je sais combien cette deuxième classe vous coûte. Et pourquoi ? A cause du devoir que je vous ai donné.”

Il survole la classe du regard.

“Est-ce que tout le monde l’a fait ?”

Des grognements répondent par l’affirmative.

“Excellent ! Je vais vous dire la vérité : je n’avais pas l’intention de vous demander le contenu de votre devoir. Je voulais que vous analysiez le phénomène de la honte qui se produit en chacun de nous, souvent sans que l’on s’en rende compte. Généralement on pense que c’est une réaction naturelle mais en fait, c’est un conditionnement.”

Un soupir de soulagement parcourt la salle. Seul Louis fait des yeux ronds.

“Et moi m’sieur ? J’ai failli vous raconter mon histoire, en plus devant Élodie !”
“Oui, je sais, je vous ai un peu taquiné là ,” répond en souriant le prof, “mais cela vous a donné une idée du pouvoir que la honte exerce sur nous.”

Le garçon n’insiste pas. Il est bien trop content, comme le reste de la classe de ne pas avoir à décrire ses véritables sensations. Mais dans sa tête, comme dans celle de tous ses camarades, une ouverture s’est faite.

“Et si nous parlions des moyens de gérer cette honte ?” demande le prof.

Quelques têtes répondent par l’affirmative.

“Notre société actuelle favorise la culture de la honte à un niveau jamais atteint auparavant. L’avez-vous remarqué ? Là où dans les sociétés anciennes elle servait à apprendre les règles de la communauté, les limites à ne pas dépasser, elle est maintenant utilisée à des fins complètement différentes.”

Il fait quelques pas vers le milieu de la salle.

Vous avez fait votre devoir. Est-ce que cela vous a donné des indications sur la façon dont notre société abuse de la honte ?”

Un grand silence se fait dans la classe.

Finalement, Élodie lève doucement la main.

“Par la publicité ?” dit-elle, à mi-voix.
“Oui, très bien mademoiselle. Et vous avez une idée de leur impact ?”

Elle hésite.

“C’est-à-dire que… en voyant toutes ces pubs…”

La majorité des élèves a déjà compris ce qu’elle va dire. La tension est soudain palpable dans la salle.

“… avec ces filles si belles et parfaites, j’ai… j’ai un peu peur.”

Le prof se rapproche lentement et adoucit le ton de sa voix.

“et je peux vous demander de quoi vous avez peur ?”
“…”
“Oui, mademoiselle Élodie ?”
“Peur de… peur de ne pas être comme elles… et d’être rejetée par les autres,” souffle-t-elle finalement en baissant la tête.

Le silence est complet. Personne n’ose plus bouger.

Le prof arrive près d’elle et fait quelque chose d’inhabituel. Il met un genou à terre pour être à son niveau et lui parle doucement.

“Mademoiselle Élodie, ce que vous venez de dire résume presque tout mon cours. Sans vous, et votre honnêteté, j’aurai dû être patient. En deux phrases, vous venez d’exposer le problème et me donnez l’opportunité d’expliquer la solution. Je vous remercie pour ça. Vous êtes courageuse.”

Il lui tend la main.

Élodie lève ses yeux qui sont légèrement embués. Elle parait indécise mais finalement tend une main que le prof saisit pour la serrer plusieurs fois.

Finalement, il se relève – en grimaçant un peu à cause de ses articulations – et retourne devant la classe.

“Notre société nous pousse de plus en plus vers un individualisme forcené. Cela signifie qu’elle brise les groupes pour mettre l’accent sur l’individuel. Vous et moi. L’échelle de valeur n’est plus celle du groupe mais bien celle de chaque personne. Et qui décide de cette échelle ?”

Damien lève la main.

“Comme Élodie l’a dit, la publicité.”
“Oui, vous avez raison. C’est un exemple parmi d’autres. Toute la pression est placée sur nos épaules pour être parfait/parfaite, intelligent, réussir, beau/belle, etc.”
“Alors c’est quoi cette solution ?” répond Damien.

Le prof va au tableau et, d’un coup de marker, le divise en deux.

“Elle est double.”

Il fait une pause, réfléchissant bien à ce qu’il va dire. Il sait que c’est très important. Même si certains des jeunes dans cette pièce prennent des airs peu intéressés, il sait que tous et toutes sont suspendus à ses mots. La société de la honte a trop bien fait son travail.

“Imaginez que vous cultiviez des fleurs,” reprend-il. “Vous êtes un expert dans ce domaine. Si quelqu’un vous rend visite pour juger de votre talent, il va d’abord observer le jardin qui se trouve devant votre maison. Ensuite, entrant chez vous, il va voir comment vous vous en sortez avec celles que vous faites pousser en pot, chez vous, pour décorer votre salle à manger ou votre salon. D’accord ?”

La classe, attentive, hoche la tête, presque d’un seul homme.

“La gauche du tableau, ce sont vos fleurs d’intérieur. C’est ce qui se passe en vous. A droite, c’est le jardin extérieur, votre relation avec les autres.”

Louis a déjà levé la main.

“M’sieur, c’est quel coté le plus important ?”
“Les deux. Mais il faut commencer par s’occuper des fleurs qui sont chez vous.”
“Et comment on fait ça ?”
“Avec un arrosoir !” lance Damien, faisant éclater de rire toute la classe qui relâche sa tension. Le prof aussi rit de bon cœur.
“Monsieur Damien a un peu raison. Il faut arroser vos plantes. L’eau les fait pousser. Il faut cultiver votre personnalité. Comment ? En partant d’un principe tout simple : comme une graine plantée et arrosée va donner une belle fleur, vous qui êtes nés et avez grandi, vous avez obligatoirement de la valeur.”

La classe met un certain temps à bien comprendre le raisonnement du prof.

Louis fronce les sourcils.

“Mais, on fait des bêtises parfois…”
“Une fleur a des pétales moins jolis que d’autres et pourtant elle reste une fleur.”

Élodie qui retrouve une certaine vigueur, lève la main.

“Vous voulez dire que nous sommes bien comme ça, malgré nos soucis ?”
“Absolument ! et la plupart du temps, vos soucis viennent du fait que vous vous laissiez influencer par le jugement des autres, qui provoque chez vous, devinez quoi ?…”
“…de la honte,” enchaine Élodie, qui sourit enfin.
“Exactement !” répond le prof en tapant son poing dans sa main droite.

Damien a une question.
“Oui mais alors, à droite c’est quoi ce jardin ?”

Le prof tapote de son feutre le tableau blanc.

“Cette partie ?…” répond-il dans un sourire. “Mais c’est tout l’objet de la mythexmalotie que je vais vous définir maintenant.”

A ce moment-là, la cloche sonne la fin du cours.

“Ah ? Eh bien, ça sera pour la prochaine fois…”

Des cris de protestation jaillissent de part et d’autre dans la salle.

(A suivre)

(Photo : Pensiero)

Commentaires

8 commentaires pour “Une étrange école – Nouveau trimestre (3)”
  1. AMie says:

    Ah ! J’en étais sûre ! Encore un article subversif ! Comment peut-on écrire des choses comme ça ? C’est honteux ! 😉
    Mais d’un autre côté… à bien y réfléchir… mmmm… comme c’est bon ! 😉

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup AMie pour ce commentaire tout en couleurs ! J’aime toujours ton humour et je pense que Louis, Élodie ou Damien l’auraient aussi apprécié. 😉

  3. Raphaël says:

    Si un jour on m’avait dit que l’école me plairait autant ! A suivre cette histoire, on se croirait dans une classe parfaite, intéressée et décontractée où la bonne ambiance règne !
    Par contre, c’est bien de donner des réponses, mais moins de nous laisser avec de nouvelles questions et un suspens toujours aussi somptueux …

  4. Jean-Philippe says:

    Merci pour tes compliments Raphaël ! C’est intéressant ce que tu dis parce que c’est souvent la critique que l’on me fait : ton école n’est pas réaliste, cela n’existe pas une ambiance pareille, des élèves aussi respectueux et des profs hors normes comme ça.

    Ce à quoi, je peux répondre qu’il en existe réellement de par le monde et pas seulement pour ceux qui ont les moyens de se payer une école chère (qui n’est pas une garantie).

    Les Kipp schools et l’école créée par l’ancien champion de tennis André Agassi, Agassi Prep, en sont deux exemples superbes. 😉

    Si vous en connaissez d’autres en dehors de Montessori pour les plus jeunes, cela m’intéresse. Merci ! :)

  5. Joel says:

    J’ai toujours fréquenté des écoles ou les retardataires et ceux qui avaient moins de facilité à apprendre étaient montrés du doigt. Avec le recul, je me dis même que les professeurs ne faisaient pas grand chose pour aider ou nous pousser à aider ceux qui étaient en retard par rapport au cursus.

    Il n’y avait que rigidité et mise au ban. Seules les punitions nous faisaient être attentifs.

    Puis, je suis entré dans le marché de l’emploi et ça n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais appris à l’école… d’un autre coté, l’école m’avais bien formé à rester un bon petit consommateur-travailleur, ce qui plaisait à mon patron. Heureusement, je me suis réveillé par moi-même et me bats même ça ne plait pas à tout le monde.

    Dans l’épisode “les 9 étoiles du désert”, il y a une phrase qui m’a fait bondir:
    “N’aurait-il pas été plus simple pour son père de lui expliquer tout cela ?”

    Je pense que mon père aussi avait assez de recul pour comprendre qu’il n’était pas infaillible… contrairement au système de l’éducation.

  6. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Joël pour ton témoignage ! Je crois que ce que tu as vécu est commun à un grand nombre d’entre nous. On est malheureusement nombreux à s’y retrouver.

    Et j’apprécie aussi ta référence à un des épisodes des 9 étoiles du désert. 😉

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