Une étrange école – Nouveau trimestre (2)

Sauter pour changer !

(Épisode précédent)

“Bonjour, je suis professeur de mythexmalotie et pendant les 3 prochains mois, je vais vous accompagner dans un voyage intérieur.”

Dans la classe, tout le monde se regarde. On n’est pas vraiment sûr de ce qu’il veut dire. Les 21 élèves sont arrivés un peu plus tôt ce matin, curiosité oblige, et ils ont été surpris de voir que leur prof de mythex – comme ils disent – était déjà là, assis à son bureau, en train d’écrire.


“Je dois vous avouer que j’ai failli refuser la proposition de votre directeur car je suis proche de la retraite et l’idée de voyager pour m’installer 3 mois dans votre ville ne m’enchantait pas beaucoup.”

En réalité, toute la classe ne l’écoute qu’à demi-mots. Ils sont fascinés parce qu’il y a d’écrit, juste derrière lui, en grandes lettres sur le tableau blanc : HONTE.

Il se lève, s’avance dans la travée centrale et va jusqu’au fond de la salle, sans ajouter un mot. Il arrive au mur, s’y appuie et reste là à observer la classe. Les élèves sont obligés de se retourner pour le suivre des yeux. Même Damien qui est au dernier rang doit pivoter sur sa chaise pour observer ce prof aux cheveux poivre et sel, qui, à son goût, se tient trop prêt de lui .

“Mais votre directeur a su me convaincre. Il m’a expliqué combien votre classe était particulière, il m’a parlé des excellents résultats que vous avez obtenus l’année dernière et donc, me voilà !”

Il se tait à nouveau. Il semble observer ses chaussures. Son silence dure assez longtemps. Finalement, il retire les mains de ses poches, ferme un poing et le claque dans son autre main comme pour donner le signal d’un départ et sourit.

Dès qu’il revient devant le tableau, les élèves ne peuvent s’empêcher de lire l’énorme ‘HONTE’ qui est écrit derrière lui.

Il jette un œil au tableau blanc.

“C’est gênant, n’est-ce pas ?” dit-il en pointant de la main vers le tableau.

Quelques élèves hochent la tête.

“Pourquoi vous avez écrit ça ?” demande soudain Damien.

Le prof se tourne dans sa direction et son visage prend l’air de quelqu’un qui va dire une évidence.

“Pour vous faire honte, bien sûr.”

Un murmure de surprise se répand dans la salle.

Louis, qui s’appliquait déjà à prendre des notes dans son cahier, lève une main hésitante.
“Mais vous êtes un prof. Vous êtes sensé nous soutenir.”

Le prof secoue doucement la tête.

“Non, non, je suis ici pour vous faire honte, maintenant,” dit-il en souriant.

Damien au fond de la classe se redresse.

“Qu’est-ce que c’est que ces histoires ?”
“Je vous assure. Ça fait 30 ans que je fais ressentir de la honte à tous mes élèves.”
“Oui peut-être, mais moi je vous préviens. Si vous continuez comme ça , vous n’aurez pas l’occasion de recommencer.”

Louis se penche vers le prof en chuchotant presque.
“Pensez à votre retraite m’sieur. Damien, des fois, il est pas commode vous savez…”

Élodie hoche la tête.
“Oui, faites attention. Ici ce n’est pas une école normale. On est très spéciaux.”

La réaction du prof ne se fait pas attendre. Il part dans un grand éclat de rire qui dure et dure tellement qu’il doit aller s’asseoir à son bureau pour se calmer. Il essuie les coins de ses yeux tellement il rit, alors que tous les élèves se regardent, ne comprenant rien à cette situation.

“Aaaah, j’adore mon métier,” peut-il enfin articuler. “…et cela fait 30 ans que ça dure.”

Il respire un grand coup, apparemment satisfait et, frappant à nouveau de son poing dans la main droite, se lève pour retourner s’installer tout au fond de la classe, contre le mur.

“C’est une manie…” chuchote Louis à Elodie, tout en se retournant, cahier et stylo en main, au cas où.

Le prof s’adresse à Damien.

“Lorsque l’on a honte, on réagit de différentes manières. Soit on est carrément hostile comme vous. Soit on essaie de négocier, d’arranger les choses, comme vous” enchaine-t-il en regardant Louis, qui en oublie de prendre des notes.

“Ou alors on se tait. On essaie de se faire oublier. C’est ce que la majorité de la classe a fait. Parfois, c’est un mélange des trois qui se produit, une combinaison très bien illustrée par la réaction de mademoiselle,” dit-il en s’approchant d’Élodie.

“Alors, je vous le demande à tous, pourquoi réagit-on comme cela, face à la honte ?”
“Facile,” répond aussitôt Damien pas amusé, “J’aime pas qu’on me marche sur les pieds.”

Le prof se tourne vers lui et s’approche doucement, main dans les poches, tête légèrement  penchée en avant. “Monsieur ?…”
“Damien” lâche le garçon.
“Non monsieur Damien. Votre forte réaction est due au fait que vous n’aimez pas le sentiment de honte qui vous prend, juste en voyant le mot.”

Il se tourne vers la classe.

“Et pourquoi vous n’aimez pas cela ? Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? Là-bas sur le tableau blanc, c’est juste un mot qui est écrit. Votre valeur est toujours la même, non ? Que le mot soit inscrit ici ou pas.”

“Oui mais c’est gênant !” répond à son tour Élodie.

Le prof se dirige vers la jeune fille, tête en avant. “Qu’est-ce qui peut bien vous gêner ?”

Elle réfléchit une seconde. “C’est comme une accusation.”
“De quoi ?”
“Je ne sais pas.”
“Vous avez honte mais vous ne savez même pas pourquoi.”

Louis soupire.

Le prof l’entend. “Qu’est-ce qu’il y a jeune homme ?”
“Rien, rien…”

“Non, vous soupirez. Et si vous soupirez, c’est que vous pensez à quelque chose qui ne vous plait pas.”

Louis hésite un peu, puis se lance.

“Bon… moi, quand j’ai honte c’est parce que je pense aux autres.”
“C’est-à-dire ?”
“Si j’ai pas de bonnes notes, ils vont penser que je suis stupide et ça… oui, ça me fait honte.”

Le prof tape du poing dans sa main : “Parfait !”

Il s’approche du garçon.
“Votre prénom ?”
“Louis, m’sieur.”

Le prof se tourne vers la classe.
“Voilà une excellente définition de la honte proposée par monsieur Louis. Bravo !”

Le jeune garçon, rougit, remue un peu sur sa chaise et jette un œil autour de lui, assez fier, avant de rapidement écrire dans son cahier ce qu’il vient de dire.

Le prof revient vers le tableau blanc.

“La honte,” dit-il en pointant le mot écrit en lettres capitales, “la honte, en général, survient parce que l’on se préoccupe du regard, de l’opinion, du jugement des autres sur ses actions.”

Il fait une pause.

“La honte est universelle. Tout le monde, sans exception, la ressent dans sa vie. C’est une émotion fondamentale, unique à l’être humain. En fait, elle a du bon, puisqu’elle permet à notre société de rester civilisée. Par exemple…”

Il s’approche de Damien.

“Tout à l’heure, ce jeune homme était un peu en colère contre moi. Vous avez tous senti son envie de réagir, presque physique. Et pourtant, il ne l’a pas fait.”
“Parce que c’est interdit de frapper les profs !” lance Louis.

Du fond de la classe, le prof se tourne vers lui.
“Non, ce n’est pas ça. Si des interdictions suffisaient, il n’y aurait pas de tribunaux.”
“Alors vous pensez que c’est parce qu’il a peur du regard des autres s’il vous touchait ?”
“Demandons-lui,” répond le prof.

Tous les visages se tournent vers Damien.

Le jeune garçon remue sur sa chaise, mal à l’aise.

“Je fais ce que je veux quand je le veux. J’aurais pu m’occuper de votre cas, si j’avais vraiment voulu.”

Le prof s’approche. “Oui, mais vous ne l’avez pas fait.”
“Je ne tape pas les anciens, moi !”

Quelques élèves étouffent un rire. Le prof revient vers son bureau.

“Vous voyez maintenant, c’est moi qui devrait ressentir cette honte. Et j’en ressens, croyez-moi !”

Il va au tableau et, de deux grands coups de feutre, il fait une croix sur le mot ‘HONTE’.

“Comment peut-on réduire cette emprise qu’à la honte sur nous ?”

La classe reste silencieuse.

“Comment faire pour que le regard des autres ne nous soit pas plus important que celui que nous portons sur nous-même ?

Louis a arrêté d’écrire. Il est perplexe mais, comme tous ses camarades, ça l’intéresserait bien, de temps en temps, d’avoir moins honte.

“Et bien,” conclut le prof avec un sourire, “c’est pour ça que vous êtes ici, pour suivre mon cours de mythexmalotie.”


(A suivre)

(Photo : .::viSHal::.)

Commentaires

9 commentaires pour “Une étrange école – Nouveau trimestre (2)”
  1. Raphaël says:

    Et bien et bien … que dire ? Je m’attendais vraiment pas à ça en tout cas !
    Ce fameux cours de mythexmalotie (tiens j’en profite pour le rajouter à mon dictionnaire sur firefox) ressemble à mes cours de philosophie 😉
    Maintenant est-ce de la philosophie ? Ce cours qui fait si peur et que tu aurais volontairement renommé ?
    Quoi qu’il en soit, ça promet une suite très intéressante, j’ai hâte de voir comment ça va se ficeler, les réactions, le but et tout le reste !

    Tout cela est vraiment passionnant j’aime beaucoup merci encore :) Et vivement la semaine prochaine !

  2. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Raphaël pour tous ces compliments !

    De la philosophie ?… Peut-être, surtout si tu l’entends dans le sens originel du mot c’est-à-dire “amour de la sagesse”. 😉

    Encore merci pour ton soutien et j’espère que ta semaine sera pleine d’opportunités mythexmalotiennes. 😀

  3. LaForêt says:

    Extra :-) et en tout juste deux chapitres, nous voilà à intégrer la communauté mythexmalotienne, communauté mystérieuse mais néanmoins en plein essor.

    … D’autant que Raphaël vient de le mettre au dictionnaire !
    Et comme disait AMie, la semaine va être longue !

    Suivant le célèbre jeu du schmilblick … Est-ce que la mythexmalotie a quelque chose à voir avec la vitesse relative du temps ?

    Merci Jean-Philippe pour ton écriture toujours aussi revigorante
    Amitiés

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup pour ton généreux commentaire LaForêt ! Cela me fait très plaisir de te retrouver dans les allées de mon blog et en même temps de te voir rejoindre la communauté mythexmalotienne. (à prononcer trois fois, très vite !)

    Mais tu es une “ancienne” puisque tu as déjà vécu la première aventure de Louis, Élodie et Damien… tout comme Raphaël d’ailleurs. 😉

  5. AMie says:

    Pardon, mais je trouve que le prof de mythexmalotie exagère un peu. Il pourrait au moins présenter sa matière et donner l’étymologie de son nom… 😉

  6. Jean-Philippe says:

    Merci AMie ! Il a peut-être une bonne raison pour retarder cette présentation mais, je comprends ton impatience. 😉

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