Les 9 étoiles du désert (19)

Par le 30 December 2010
dans Des histoires

Combien de secrets ont été partagés par les Hommes autour d'un feu ?

Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.

Lorsqu’elle rentra au village d’un pas décidé, Tin voulut tout de suite annoncer la bonne nouvelle à Takamat. Elles n’allaient plus continuer cette folle poursuite qui ne les conduiraient nulle part ! Sa mère, la pauvre, devait être morte depuis bien longtemps, engloutie par les sables et, poursuivre ainsi n’avait aucun sens.

Par contre, où aller ?

Elles avaient fuit Tafilalet de nuit après la mort de son père et si elles retournaient à l’oasis, la colère des nouveaux maitres des lieux serait terrible.

Les villageois de Tamezguidat vivaient dans de petites bâtisses en pierre, sombres et sèches, loin des belles tentes confortables dans lesquelles, jeune princesse, Tin avait été élevée. Leurs sauveurs les avaient placées dans une habitation un peu à part ; c’est là qu’elles s’étaient réveillées après leur effrayant et infernal périple dans les dunes.

Elle entra mais Takamat ne l’avait pas attendu. Dos tourné vers le mur, elle dormait déjà.

Tin faillit la réveiller mais finalement respecta le sommeil de sa servante et se glissa elle aussi dans sa couche, le froid se faisant de plus en plus sentir.

Le lendemain matin, Hatita la réveilla en apportant de quoi manger. La petite fille était un peu devenue la messagère des villageois qui gardaient quelque peu leurs distances avec les deux femmes. La langue pourtant commune qu’ils parlaient avait des accents différents et parfois il était difficile de se comprendre.

Hatita elle, ne semblait avoir peur de rien et sa curiosité naturelle l’avait fait devenir la principale intermédiaire que les deux jeunes femmes utilisaient pour communiquer avec les habitants du village, toujours méfiants.

Tin se redressa doucement en s’étirant et en baillant sous le regard pur de la petite fille.

“Bonjour Hatita. Merci.” Elle tourna la tête et s’aperçut que Takamat était déjà sortie. Surprise, elle fronça les sourcils.

“Elle est allée au lac,” dit Hatita.

Tin hocha la tête pour la remercier. Il semblait que la petite fille savait tout et connaissait les allées et venues de chacun dans le village. Toute menue, les yeux très clairs, le joli visage d’Hatita cachait mal sa maigreur. Tin avait déjà noté que les adultes étaient longilignes avec des joues très creuses.

Ici, la nourriture était précieuse.

L’eau de l’outre n’a de valeur que pour celui qui s’y abreuve, pensa-t-elle.

Ici, personne ne courait. Même pas les enfants. Même pas Hatita qui était pourtant d’une grande curiosité mais qui, jamais, ne hâtait le pas. La jeune princesse n’aurait su dire si c’était pour économiser leur énergie ou parce qu’ici, il ne se passait jamais rien, à part la visite des quelques voyageurs solitaires, couverts de sable, qui venaient boire aux eaux du lac.

“Je veux te montrer mon trésor.”

Les sourcils d’Hatita s’étaient tendus lorsqu’elle avait prononcé ses mots. Son visage avait pris cet air sérieux qu’ont les plus petits lorsqu’ils confient un secret important pour eux mais que les adultes considèrent être juste un jeu d’enfant. Plusieurs fois déjà, elle avait insisté et les deux jeunes femmes avaient souri en lui répondant que oui, elles iraient bientôt avec elle pour partager ce trésor.

Tin, ayant terminé son repas frugal, s’approcha d’Hatita et s’agenouilla face à elle.

“C’est promis, je viendrais avec toi voir ton trésor mais avant, je dois parler à Takamat. D’accord ?”

Pas très convaincue, la petite fille hocha lentement la tête.

“Pourtant c’est un beau trésor. Mais je ne te le donnerais pas. Il est à moi.”
“Oui, bien sûr, je ne te le volerai pas. Ni Takamat d’ailleurs.”

En prononçant le nom de sa servante, Tin se rappela qu’elle devait lui annoncer sa décision de renoncer à continuer leur voyage.

Elle se redressa et sortit, suivie de loin par Hatita.

La princesse descendit vers le lac. Cette immense étendue aux reflets bleutés était un véritable don du ciel pour les oiseaux et tous les autres animaux qui venaient ici s’y abreuver. Comment était-il possible d’avoir une telle masse d’eau, ici, en plein désert ?

En parlant avec Hatita, Tin avait fini par comprendre que ce lac disparaissait complètement pour ensuite se reformer régulièrement. Par quel mystère ?

Takamat était assise, ou plutôt prostrée, à son emplacement habituel, le regard sans doute perdu dans les eaux du lac. La princesse fit volontairement rouler quelques pierres sous ses pas afin d’annoncer son arrivée. Cela ne fit pas réagir sa servante.

Tin s’assit à ses cotés et attendit longtemps avant, finalement, de prendre une grande respiration et de commencer à parler.

“Takamat, tu es peut-être ma servante mais je te considère comme mon égale. Tu es la plus fidèle des fidèles. Ma meilleure amie. Tu as grandi avec moi. Tu as partagé tous mes rires et mes pleurs. Tu as toujours été à mes cotés. Jamais tu n’as manqué à tes devoirs. Tous mes désirs, tu as tenté de les exaucer. Tous mes caprices, tu les a acceptés. Aujourd’hui je me rends compte de ma bêtise d’enfant privilégiée de Tafilalet. Mon père m’a donné la meilleure éducation possible mais il n’a pu remplacer ma mère pour m’enseigner certaines subtilités de la vie.”

La jeune servante, qui n’avait pas quitté des yeux le lac, tourna légèrement la tête, surprise par les mots de sa maitresse.

“Hier soir, je me suis rendue compte de mon inconscience. Pourquoi aller chercher au loin ce qui n’est que mirage ? Pourquoi partir vers un inconnu plus que dangereux, alors que l’on peut déjà trouver la paix, là où l’on est ?”

Maintenant, Takamat regardait franchement sa maitresse, ne sachant pas où elle voulait en venir.

“Tu te souviens d’Ighlaf, notre vieux guide ? Celui qui, avec mon père, nous emmenait en promenade dans le désert et qui m’a appris tout ce que je sais sur la vie dans les sables ? C’est son esprit qui m’a soufflé la solution lorsque nous étions désespérées dans la grande dune. Il nous a sauvé la vie.”

Takamat acquiesça, se rappelant du vieil homme dont elle n’avait jamais vu le visage si ce n’est ses petits yeux durs et sombres, semblables à deux olives sèches.

“Ighlaf va encore nous sauver la vie.”

Elle fit une pause avant de reprendre.

“Un soir pendant une veillée autour du feu, alors que mon père somnolait, dans le secret de la nuit, il réajusta son turban. Pendant un infime instant, dans les reflets dansant des flammes, j’aperçus son visage.”

Le jeune servante, maintenant attentive, haussa légèrement les sourcils.

“Au milieu d’un barbe blanche naissante et de rides profondes, sa lèvres esquissaient un sourire.”

Takamat ne put s’empêcher de laisser échapper un petit cri. Ighlaf le maussade, souriant ? Ighlaf le vieux guide craint par les enfants, celui qui ne parlait jamais, surpris en train de sourire ?

“Moi aussi, je poussais un petit cri. Il m’avait crue endormie et rapidement remit en place son voile. Mais je l’avais vu, je n’avais pas rêvé. Il s’approcha de moi, ses petits yeux sombres ayant perdu le coté sinistre que j’avais toujours connu. Il s’assit à mes cotés et me fit un signe pour me faire comprendre de garder le silence sur ce que je venais découvrir.”

Tin fit une pause.

“Il ne dit rien ?” dit Takamat.

Tin regarda sa servante en secouant la tête.

“Non, pas un mot. C’est moi qui parlait. Je lui demandais s’il souriait toujours sous son voile. Il me fit signe que oui.”
“Pourquoi ?” dit Takamat.
“C’est la question que je lui posait. Et là, il prononça la plus longue phrase qu’il ne m’ait jamais été donné d’entendre de la part d’Ighlaf.”
“Et que dit-il ?”

Tin regarda vers le lac avant de murmurer dans un souffle.

“Où que je sois, je suis chez moi.”

Les deux jeunes femmes restèrent un moment silencieuses, méditant les mots du vieux guide.

“Il m’a fallu du temps pour comprendre le sens de cette phrase,” reprit Tin. Mais hier soir, ici-même, un voyageur vêtu de sombre m’est apparu et a disparu. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que voulait dire Ighlaf.”

La jeune princesse se tut un instant. Elle regarda de nouveau Takamat dans les yeux.

“Je n’ai pas besoin de courir après ma mère. Je n’ai pas besoin de courir après ce qui n’est sans doute qu’une chimère, mon refus d’accepter la réalité. Où que j’aille, il y aura toujours un ailleurs, un autre lac, une autre oasis.”

Le visage de Takamat se figea.

“Regarde,” poursuivit Tin, “ici la vie est possible. Ces villageois nous le montrent et leur âme est pure comme le beau sourire d’Hatita. A Tafilalet, j’aurai très bien pu trouver mon bonheur même si de nouveaux maitres nous auraient asservis. Car ce qu’Ighlaf m’a légué, c’est qu’un sourire ne dépend pas d’une oasis à l’eau fraiche ou d’une couche confortable. Ce sourire, il est toujours là, présent dans notre cœur, quelles qu’en soient les circonstances. Encore faut-il prendre le temps de s’ouvrir à lui sans courir après l’inutile.”

Takamat comprit et détourna le regard.

“Alors je te le dis à toi, fidèle parmi les fidèles, je ne t’entrainerai plus dans de folles errances. Nous ne poursuivrons plus cette quête futile. Paix à l’âme de la reine, ma mère, où qu’elle puisse être. Soit rassurée Takamat, à partir d’aujourd’hui, nous pouvons à nouveau laisser nos cœurs sourire.”

La jeune servante ne répondit pas.

Des larmes roulaient sur ses joues.

(A suivre)

(Photo : nebarnix)

Commentaires

8 commentaires pour “Les 9 étoiles du désert (19)”
  1. Joel says:

    Aouch, j’ai pas encore fini de digérer le précédent!

    En tout cas, ça tend à confirmer ma perception du choix:

    “L’herbe est toujours plus verte ailleurs”
    ou
    “Où que je sois, je suis chez moi.”

    Voilà une bonne piste de résolution pour 2011.

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Joel pour ton commentaire ! Tu as raison, c’est une bonne idée de résolution pour la nouvelle année, mais si difficile à implémenter. J’aurais besoin d’un Ighlaf derrière moi. 😉

  3. Nathalie says:

    Moi aussi il me serait utile Ighlaf 😉 Bon dans le l’épisode 20 on va à la découverte du trésor?? :)
    Je me demande bien ce que ça pourrait être…

  4. Jean-Philippe says:

    Ah, merci Nathalie ! Toujours impatiente à ce que je vois. 😉

    Je suis certain qu’Ighlaf, te regarderait de ses petits yeux sombres et ne te dirait rien. Pas un mot. Il s’assiérait à tes cotés et préparerait le thé traditionnel. Vous boiriez chacun les trois tasses requises et puis, lentement, tu sentirais une paix intérieure t’envahir. Tu te sentirais bien. Calme. Alors, tu te pencherais à l’oreille d’Ighlaf et tu lui dirais “Le trésor n’est pas important, je comprends. Ce sont pour des moments comme celui-là que nous vivons.” :)

  5. Nathalie says:

    C’est magique de s’imaginer là bas… après le thé de la sérénité, j’aurais peut-être dit ça ! mais après j’aurais quand même voulu savoir ce que représentait ce trésor ! 😉 :)

  6. Jean-Philippe says:

    …Incorrigible, n’est-ce pas ? 😀

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