Les 9 étoiles du désert (13)

Par le 18 November 2010
dans Des histoires

Madani est là, quelque part, loin.

Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.

Madani, instinctivement, baissa la tête et attendit le coup de grâce.

Au bout de quelques secondes, il finit par ouvrir un œil, puis les deux, et leva doucement les yeux. Dans la lumière pâle de la lune, le guerrier ennemi était toujours devant lui, immobile.

Ses bras étaient toujours écartés, prêts à frapper.

Maintenant, qu’il était bien réveillé, Madani nota que ses mains étaient un peu trop longues et tordues.

Soudain, il comprit et un sourire se dessina sur son visage.

Malgré l’épuisement, malgré la faim, malgré la soif, un rire saccadé s’empara de lui et il se laissa retomber sur le dos dans le sable, son torse secoué par une série de hoquets nerveux et stridents qui lui brulaient les poumons et déchiraient ses lèvres trop sèches.

Mais, c’était bon de rire.

Jamais avant, il n’avait senti combien la vie était précieuse. Oui, c’était bon de se dire qu’il survivrait encore un peu, qu’il était toujours vivant.

Ce rire, c’était l’appel de la vie. L’instinct primitif qui fait comprendre à chacun qu’à cet instant on pourrait être mort mais que non, les dieux en avaient décidé autrement.

Madani avait mal. Mal au ventre, mal au cœur. Mal aux yeux, secs comme des cailloux et mal aux lèvres, maintenant ensanglantées.

Mais il riait et c’était bon.

Il jeta encore un coup d’œil à l’ombre du guerrier toujours immobile.

Un arbre.

Un acacias aux branches noueuses et sèches.

Son rire se calma quelque peu. Il continua à respirer doucement parce qu’il venait de dépenser beaucoup d’énergie juste pour rire et ça, il risquait de le payer plus tard. A nouveau, il frissonna. Il s’enroula dans son bernouz, sentant le froid pénétrant du sable sous son dos.

Il fronca les sourcils.

Un arbre ?

Un arbre en plein milieu du Ténéré ?

Mais alors, s’il y avait un arbre, il devait y avoir…

Malgré les douleurs, il bondit sur ses pieds. Il regarda autour de lui. Là-bas, à quelques mètres, son dromadaire l’attendait patiemment devant une ouverture béante à même le sol.

Un puits.

Ayant du mal à le croire, Madani s’avança lentement vers cette bouche de terre battue, comme s’il avait peur que ce simple trou ne disparaisse s’il s’en approchait trop vite.

Il continua à avancer, le souffle suspendu.

Oui, c’était bien un puits. Quelque part, en-dessous, il y avait de l’eau.

Aman, iman.

Il s’agenouilla et se pencha, lentement. Il lança un petit caillou et crut entendre un bruit très loin dans les entrailles de la terre. Rapidement, il attacha son sac à la vieille corde qui reposait sur le bord du puits et le laissa descendre, lesté par quelques cailloux.

Il lui fallut un temps fou pour atteindre le fond et encore plus pour remonter la corde. Celle-ci frottait sur le rebord du puits mais, plus il la remontait, plus il sentait l’humidité dans ses mains. Finalement, il put attraper le sac.

Il était trempé. Dégoulinant.

Il le posa hors du puits et là, en l’ouvrant, il vit la plus belle des choses. Au clair de lune, de petits reflets couraient, furtifs, ondoyants, tout au fond du sac de cuir.

Il eut cette poussée de pleurs qui vient du plus profond de soi-même, quand on est dépassé par ce que la vie nous fait vivre, par les messages incroyables que nous recevons.

Ses yeux restèrent secs mais son âme se répandit en pleurs bienfaisants.

Quelques instants plus tard, il partageait avec sa monture cette eau froide comme l’eau qui dévale des montagnes, au goût âcre de sable humide, mais à cet instant, tellement bonne.

Madani se nettoya le visage en douceur, passant doucement ses doigts mouillés sur les plaies ouvertes qu’il avait aux lèvres. Même si c’était douloureux, ce n’était pas grave. Maintenant, il allait survivre. Il le savait.

S’humidifiant encore une fois le visage, il aperçut au loin, presque au ras de l’horizon, une étoile brillant d’un éclat inhabituel, qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il resta un moment à la regarder, laissant les gouttes d’eaux rouler et se faufiler sur tous les contours de son visage, avant de reprendre sa toilette.

Il resta assis devant le puits pendant longtemps. Son ventre se manifesta à nouveau mais l’enfant de Tidène ne l’écouta pas. Il avait compris qu’il devait maitriser ses sensations s’il voulait vivre sur cette terre.

Sa terre.

Elle était dure, sauvage et n’accordait sa confiance qu’à ceux qui le méritaient, ceux qui la comprenaient, ceux qui savaient, qu’une terre est toujours nourricière.

Même dans le Ténéré.

Madani, savait que la présence d’eau signifiait la présence d’animaux et il décida qu’avant de s’endormir, il poserait quelques pièges, comme il avait l’habitude de le faire dans sa vallée.

Un brusque coup de vent passa sur le puits et ses occupants. Le jeune garçon tressaillit malgré lui. Le silence retomba. Sec. Comme si tous les sons du monde venaient d’être balayés au loin.

Comme sur la dune où il avait perçu la direction de l’eau, il sentit quelque chose bouger derrière lui. Cette fois-ci, il savait que ce n’était pas un autre arbre immobile mais bien une présence forte, qui, en avançant, chassait tout devant elle. Il sentit son dos tressaillir malgré lui. L’air paraissait s’être glacé sur place, plus rien ne bougeait.

Quand il sentit les deux petits coups dans son dos, il ne fut qu’à moitié étonné. Il se rappela immédiatement la fontaine de son village et sa recherche des 9 étoiles.

L’inconnu était revenu.

Doucement, Madani se leva, se retourna et salua avec respect l’homme, comme s’ils s’étaient séparés la veille. Ce dernier, le visage toujours drapé dans son tagelmoust indigo qui ne laissait apparaitre que ses yeux pénétrants, hocha imperceptiblement la tête. Il laissa avancer sa monture qui plongea son museau dans le sac de cuir rempli d’eau.

L’inconnu lui fit signe de se rasseoir face au puits et s’approcha juste derrière lui. Il se pencha à l’oreille de Madani.

“Que t’ai-je dit devant la fontaine de Tidène ?”, demanda-t-il doucement.

Il avait une voix qu’on ne pouvait oublier. Le jeune garçon s’en souvenait très bien. Elle n’était pas forte ou sèche. Non, cette voix, elle était comme l’harmattan, ce vent qui soufflait au printemps pour annoncer les grandes chaleurs. Celui qui se faufilait sous toutes roches. Celui qui rebroussait le poil des animaux soudain inquiets et qui secouait la toile des tentes.

Celui qui vous disait sans détour que les choses allaient changer et qu’il fallait les accepter.

Sa voix était un peu comme ça, un peu frémissante mais assez ferme pour vous intimer à l’écoute.

“Que t’ai-je dit ?”, répéta l’inconnu.

Madani se rappelait très bien de ses paroles.

“Vous m’avez dit que tout le savoir dont j’avais besoin se trouvait en moi, dans mon sang.”

“Avais-je raison ?”

Madani repensa à la dune et au puits.

“Oui,” souffla-t-il.

“N’oublie pas, tu es de la noble lignée des Sadeck et retrouver le prestige passé ne tient qu’à toi.”

Madani ne put que hocher la tête, pris dans le souffle de l’inconnu.

“Laisse les yeux de ton cœur, parler.”

Sur ces mots, l’homme se redressa. Le jeune garçon n’osa pas se retourner. Il attendit, espérant que l’inconnu lui tiendrait un peu compagnie.

Encore un moment.

Le vent souffla doucement emportant un peu de poussière de sable avec lui.

Madani comprit qu’il était seul.

A nouveau.

Il sentit monter en lui une sensation étrange, un mélange de paix et une envie de vivre comme il n’en avait jamais connu avant. Cette sensation, de plus en plus forte, fit gonfler ses poumons encore douloureux, se répandit dans son ventre et monta vers son cœur. De là, s’intensifiant, elle s’élança dans le moindre recoin de son corps, au creux du plus petit repli de peau, depuis ses talons jusqu’au sommet de son crâne.

Madani dut se lever tellement c’était fort, presque violent.

Debout, il regarda droit devant lui dans la nuit.

Tout là-bas, au bout de la plaine, très loin, entre deux collines rocailleuses, brillant d’un éclat farouche, une étoile l’appelait.

Le fascinait.

L’attirait.

(A suivre)

(Photo : NASA Goddard)

Commentaires

10 commentaires pour “Les 9 étoiles du désert (13)”
  1. AMie says:

    Waouh ! Mais pourquoi faut-il qu’on attende encore pour connaître la suite ? 😉

  2. Jean-Philippe says:

    Parce que le plaisir de l’attente rend la découverte encore plus belle ! …et accessoirement il faut que j’écrive les épisodes suivants. 😀 En tout cas, merci pour ton “Waouh” qui me va droit au cœur, AMie !

  3. Nathalie says:

    j’y suis là !! je commence à voir le scintillement de l’étoile!! :))
    @ AMie ; moi aussi je suis très impatiente de connaître la suite 😉 allez Jean Philippe !! :)) jusqu’à 99?? 😉 :)

  4. Jean-Philippe says:

    Merci Nathalie ! 99 ? Mmm, si je calcule bien, ça prendrait 99 – 13 = 86 semaines !… en gros 1 an et demi. Bon, j’espère bien finir avant ! 😀

  5. Joel says:

    Fantastique, je viens juste de lire les 13 épisodes d’une traite. A la fin de chaque épisode, je me disais “allez, je vais boire un petit coup et puis je reviens”, parce que ça donne soif quand même, et puis la tentation était trop grande et click sur le petit “à suivre” entre parenthèse.

    Ca m’a donné envie de relire “La Pierre et le Sabre”, en tout cas.

  6. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Joel d’avoir accompli ce marathon ! Tu as bien mérité ton verre d’eau et cela m’a permis de comprendre que j’avais oublié le “A suivre” entre l’épisode 13 et 14. 😀

    Excellente référence que La pierre et le sabre ! L’histoire romancée du samouraï Musashi Miyamoto est un must à découvrir. Voici ce qu’en dit wikipédia. D’ailleurs, le vrai Miyamoto a écrit vers la fin de sa vie Le traité des cinq roues, dont j’aimerais bien parler un jour ici. 😉

  7. Joel says:

    Voilà, le 14 est lu aussi. Le pire(???) c’est que c’est à partir du 14 que j’ai démarré ce marathon. mais je pense que tu as oublié le “Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.” dans le 14.

    Le traité des 5 roues mérite, en effet, qu’on en parle. A l’époque, j’avais fait une commande groupée avec le traité des 5 roues, Hagakure et l’art de la guerre de Sun Tzu.

  8. Jean-Philippe says:

    Ah oui, merci beaucoup Joel, je vais le rajouter ! et je vois que tu connais les grands classiques de la littérature “bushido”. 😉

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