L’art de la rêverie

La barque de la rêverie doit être usée, autrement la vie ne vaut pas la peine d'être vécue

Si je prends le dictionnaire et que je consulte la définition du mot “rêverie” je trouve ceci :

nf. Pensées vagues auxquelles se laisse aller l’imagination.

Il est clair que de nos jours, avoir des pensées vagues, laisser voguer son imagination ne sont pas des activités qui sont très appréciées, surtout dans les entreprises. Et pourtant, à partir d’une rêverie, des déclics peuvent se produire. Je dirais même que l’art de la rêverie est important, si dans notre monde nous voulons rester sain d’esprit.

Une barque sur un lac

C’est en lisant un livre* de Jean-Jacques Rousseau que je me suis demandé si nous accordions encore du temps à la rêverie. Ainsi, le philosophe né à Genève et un peu parano, raconte qu’il passe quelques semaines dans une petite île située sur le lac de Bienne en Suisse. Le temps est beau et Rousseau aime à se promener en barque sur cette étendue d’eau d’un calme exceptionnel. Même mieux, il adore se coucher dans son embarcation, les yeux au ciel, se laissant aller au gré du courant, en rêvant, tout simplement.

Oui, c’est bien du philosophe célébré pour Le contrat social et ses Confessions dont je parle. Pas de quelqu’un qui passait son temps à procrastiner et qui n’a pas fait grand chose de sa vie. Le citoyen de Genève, que je soupçonne d’avoir été un scanneur notoire nous donne au-delà du temps une belle leçon. Celle qu’il est nécessaire d’aérer sa vie professionnelle par des plages de repos complet. Tim Ferriss devrait être content. :)

Un nuage dans le ciel

Comme d’habitude, prenons exemple sur les enfants. Ne sont-ils pas les rois de la rêverie ? Ils ont une grande habilité à se créer des mondes imaginaires riches et colorés. Pour ça d’ailleurs, pas besoin de jouets coûteux ou de Nintendo. Seul l’imagination suffit. Si de nos jours, nous empêchons les plus jeunes de rêver en leur offrant trop d’activités pré-mâchées, il est certain que leur évolution en subira les conséquences. Les métiers de l’avenir seront de plus en plus tournés vers la création et s’ils n’ont pas développé et habitué leur cerveau à imaginer des scénarios, des options, des solutions possibles, certains d’entre eux risquent d’être moins épanouis dans leur future vie professionnelle.

En fait, tout cela, nous le savons bien car, un jour, il y a longtemps, nous étions nous aussi des enfants. Fouillez un peu dans vos souvenirs et remémorez-vous un de ces moments délicieux où, allongé quelque part dans la nature, seul ou seule, vous vous sentiez bien, où tout allait de soi, où tout était à sa place. Vous y êtes ?

Pour moi, c’était dans un petit bosquet qui se trouvait à la campagne dans le Bugey, une petite région de l’Ain, où en m’allongeant sur le dos, dans l’herbe, je voyais devant moi la cime des arbres et derrière, le ciel bleu, pur, où patrouillaient de petits nuages fragiles. Ce sont ces derniers qui déclenchaient mon imaginaire. Que cachaient-ils ? Où allaient-ils ? Combien étaient-ils ? Tout un scénario se développait dans cette rêverie interrompue seulement par l’appel de mes parents pour le dîner à la maison, là-bas.

Une voiture dans un embouteillage

Tentez maintenant de retrouver ces sensations en vous allongeant sur la moquette, à côté de votre bureau. Vous verrez la réaction de votre chef de service qui viendra vous dire, en posant une main sur votre épaule : “Je sais mon ami, je sais… [soupir] …la barque, le lac, Rousseau… continuez votre rêverie. Elle est bénéfique pour notre chiffre d’affaire.” 😉

Et pourtant.

Des études scientifiques l’ont prouvé à plusieurs reprises. C’est bien en offrant à ses employés des plages libres où ils peuvent s’exprimer librement qu’une entreprise bénéficie de leur créativité. Un système comme celui de Google qui laisse à son personnel 20% de son temps de travail pour se concentrer sur des projets de son choix en est un bel exemple. On va me dire que Google avec ses moyens peut se permettre cela. En fait, c’est le contraire qui est vrai. C’est parce qu’ils ont autorisé ce système que les patrons de Google en recueillent aujourd’hui les bénéfices. Environ 50% des innovations de l’entreprise américaine viennent de ces projets libres.

Mais comme il est interdit de s’adonner à la rêverie au bureau, on le fait où l’on peut, car c’est un besoin vital, et souvent c’est dans la voiture, au milieu des embouteillages, là où l’on se sent faussement isolé et protégé, qu’on se shoote secrètement à la rêverie. Bien entendu, elle ne peut pas être de la qualité de celle créée dans un décor naturel et finit souvent par tourner au négatif, aux pires scénarios, aux angoisses, aux factures non payées, à la peur du futur.

D’où l’importance de faire des coupures. Partir, pour aller se régénérer seul(e) ou avec son ou sa partenaire. Ne rien prévoir de compliqué. Pas de rush touristique. Juste la paix, la nature et vous. Beau programme, non ?

Un lobe dans le cerveau

Regardez les animaux. Ils prennent le temps de se relaxer. Observez un chat. Ne vous est-il jamais arrivé d’envier son rythme de vie ? Dans leur état naturel, les animaux ne sont pas stressés et vaquent tranquillement à leurs occupations, se ménageant de longues plages d’immobilité, les yeux dans le vague, contents.

L’homme, qui fondamentalement est comme eux, devrait faire de même. Je sais que j’insiste beaucoup sur ce point dans mes articles mais n’attendez pas que quelqu’un vienne vous donner une autorisation pour le faire. Prenez-la !

Choisissez un coin de nature isolé et goûtez à cette solitude régénératrice. Si ce n’est pas possible, isolez-vous chez vous, en écoutant de la musique douce. Laissez aller vos pensées. La rêverie, ce n’est pas comme la méditation où là, si j’ai tout compris, on fait le vide. Non, le but de la rêverie c’est de laisser aller vos pensées, de voir où elles vous conduisent, de les taquiner, de les chatouiller pour voir ce qui se produit.

Les chercheurs ont démontré que lorsque nous nous laissons aller à cette activité, les lobes temporaux, partie de notre cerveau associée à la mémoire, redoublent d’activité. Le cortex préfrontal lui, n’est pas en reste et s’active aussi. C’est grâce à lui que nous trouvons des solutions à nos problèmes.

Un art dans tout Homme

Vous allez peut-être me dire que je ne vous offre pas tellement de conseils sur l’art de la rêverie. Avec mon titre d’article pompeux, je ne suis pas en train de vous donner beaucoup de stratégies, de techniques ou d’astuces. Ma réponse ? Comme si vous aviez besoin que quelqu’un vous l’apprenne ! Mais c’est naturel ! Les animaux, les enfants, tous les êtres vivants s’adonnent à cet art sans avoir besoin de prendre de leçons.

Et vous aussi. :)

Peut-être que vous ne vous en rendez pas compte mais de temps en temps, vous aussi vous laissez aller. Discrètement, sans vous l’avouer. Alors, il faut reprendre en main votre rêverie, la pratiquer ouvertement ! Et si votre patron vous dit d’arrêter de rêvasser, dites-lui que c’est pour le bien de l’entreprise et que vous avez mon autorisation. 😉

Mais bon, pour justifier mon titre je vous donne un petit exercice : asseyez-vous à la terrasse d’un café, un jour ensoleillé. N’ayez aucun but, autre que d’observer ce qui se passe autour de vous. Notez les couleurs, les bruits, les odeurs, imaginez par exemple la profession des passants. Vous m’en direz des nouvelles.

Peut-être même – et là vous me feriez un grand d’honneur – que juste en lisant ces lignes, votre pensée est en train de s’envoler et, tout doucement, vous en oubliez mon texte pour partir dans votre monde, riche et sans limites…

Là, vous y êtes.

Vous êtes dans votre barque…  :)

(et j’arrête ici parce que, de toute façon, vous ne lisez plus.) 😉

*Rêveries du promeneur solitaire

(Photo : vindoe40)

Commentaires

22 commentaires pour “L’art de la rêverie”
  1. Discan says:

    Excellent article, comme toujours :)

    J’avait déja entendu a quelque part qu'”être dans la lune” faisait travailler les méninges, et depuis ce jour j’essaie toujours de trouver du temps libre, a une place vraiment calme pour laisser vagabonder mes idées.

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Discan ! Oui, il faut se laisser aller “dans la lune”… mais attention, garde bien près de toi les bonnes idées qui pourraient jaillir. 😉

  3. Pascal says:

    Cela m’arrive et je m’en rends compte. Généralement au petit matin puisque moi aussi je me lève très tôt ! :-) Et je me dis qu’en quelques minutes mes pensées sont allées bien loin, et souvent aussi des idées me viennent que je m’empresse de noter pour ne pas les oublier dès que la réalité aura repris le dessus. Merci pour ce blog qui porte notre attention sur des choses simples. Avant je me disais que j’avais peut être perdu mon temps dans cette petite rêverie de quelques minutes. Je penserai peut être différemment maintenant.

  4. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Pascal pour ton feedback. :)

    Si Rousseau l’a fait, c’est que cela doit être bon. Je suis certain que dans tes petites rêveries matinales, tu recueilles de bons éléments. Le tout, comme tu le fais sans doute, c’est de ne pas forcer les choses, de laisser nos pensées maitriser le processus.

  5. Ah la la ca fait rever :-)
    J’avais lu ce post de Fenice un jour sur le fait de faire des siestes au boulot, je n’y arrive pas ! rever en revanche je fais ca tres bien…parfois trop bien. Je viens juste de terminer une sacree pile a corriger d’ailleurs lol

    Je me permets un conseil en passant la meditation pratiquee sous une certaine forme est parfois une forme de reverie. Perso je medite parfois sous forme de reveries lorsque je n’arrive plus a ecrire et quand j’ai termine (5 minutes sont souvent tres suffisantes) j’ai de nouveau l’envie d’ecrire et cette formulation ou ce debut de paragraphe qui ne voulait pas s’ecrire revient enfin visiter ma page.

    Merci pour ce bout de reve eveillé maintenant je repars dans l’elaboration des exams de fin d’annee lol

    Mohamed Semeunacte

  6. Jean-Philippe says:

    Merci Mohamed, c’est très intéressant ce que tu dis là ! Je ne savais qu’il existait une forme entre méditation totale et rêverie, ou alors c’est toi qui a créé ça ? 😉

    Je serais curieux de savoir comment tu fais… l’occasion peut-être d’un nouvel article ?

  7. Nathalie says:

    ben si j’ai ta permission je commence tout de suite 😉 merci Jean-Philippe :)

  8. AMie says:

    Et Archimède, il l’a trouvé au travail son principe ou dans son bain en plein milieu des bulles ?
    Et Newton, il a planché durement sur sa loi ou elle est tombée toute seule au détour de sa sieste sous un arbre ?
    Je n’ose imaginer tout le temps qu’Einstein a pu passer à rêver… 😉
    Bonnes rêveries à tous !

  9. Jean-Philippe says:

    @Nathalie J’attends les résultats ! 😉

    @AMie Très juste ! Merci de compléter ainsi mon article. Ça l’enrichit. :)

  10. ashledombos says:

    Un article, pas tout à fait en relation, mais un peu quand même, qui pourrait vous intéresse :)
    http://www.nordlittoral.fr/actualite/calais/Vie_locale/article_1213890.shtml

  11. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup ashledombos !

    Ce que fait cette entreprise, Favi, est formidable et cela fonctionne bien d’après l’article. Aux États-Unis, le plus gros détaillant au monde spécialisé en électronique grand public et en ordinateurs personnels, Best Buy, a maintenant depuis de nombreuses années, changé la façon de travailler des employés de son siège social. Ils sont totalement libres de gérer leur temps comme bon leur semble. Le seul impératif reste les résultats. Cela fonctionne très bien – le taux de productivité est bien supérieur et les départs ont chuté dramatiquement. Pour ceux que ça intéresse, googlez “Best Buy” et “ROWE” (le nom du système). Vous aurez de nombreux articles traitant du sujet.

  12. fabienne says:

    On dit de moi que je suis une grande rêveuse mais tout compte fait je m’apercois que cela ne me réussis pas trop mal.Grâce aux reveries on déconnecte du présent mais je crois que l’on tend vers du meilleur possible,et quand on est en éveil on réalise beaucoup et souvent bien.

    Je suis adepte d’un excercice qui doit correspondre à ce qu’ apporte la reverie:Quand je n’arrive pas à résoudre un problème quel qu’il soit Je pose toutes les données et j’envisage le résultat à obtenir et ensuite je passe a autre chose et j’ai toujours remarqué que mon cerveau avait bossé tout seul en gestion libre je n’avais pas a “etre présente” et me prendre la tete à trouver la solution. c’est très similaire a ce qui ce passe quand on recherche ce satané mot oublié et qu’il s’impose à nous plusieurs heures après .Si vous vouliez bien essayer me dire si cela marche pour vous aussi.Merci beaucoup pour cet excellent article déculpabilisant.

  13. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Fabienne ! C’est une excellente astuce qu’on devrait tous et toutes utiliser plus souvent. :)

  14. Les rêveries, et même les rêves tout court, nourrissent régulièrement mon cerveau de scanneuse.

    J’ai appris à garder à portée de la main un petit carnet, Rhodia de couleur orange, suis un peu maniaque 😉 , et un stylo, afin de noter mes découvertes.

    En randonnée, j’ai aussi un lecteur de Mp3 sur lequel je peux enregistrer mes « bonnes » idées.

    J’ai vraiment apprécié ton article qui redonne ses lettres de noblesse à la l’art de la rêverie !

    PS: au 2e paragraphe de « Une barque sur un lac », ne devrait-on pas lire « des plages de repos » et Tim Ferris « devrait être content » ou « aurait été content » ? 😉

  15. Pour les personnes qui lisent l’anglais, voici un lien avec les 22 articles que Tim Ferris a publiés sur la mini-retraite: http://www.fourhourworkweek.com/blog/category/mini-retirements/

  16. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup MarieBo comme d’habitude pour tes petits conseils et le lien sur les mini-retraites de Tim Ferriss !

    Et merci pour les fautes. :) Chaque fois que je corrige ma “copie”, que je rectifie des temps ou des expressions, je crée de nouvelles fautes en oubliant de changer et d’accorder les mots autour. Il va falloir que j’arrête de rêver… à ce moment là ! 😉

  17. Valérie says:

    Merci, Jean-Philippe, pour ce texte de toute beauté… au fil des phrases mon regard a été troublé, d’abord par l’incitation à la rêverie, puis par l’émotion, en crescendo jusqu’à la dernière phrase… tes mots me sont allés droit au coeur !

  18. Jean-Philippe says:

    Merci pour ce beau compliment Valérie ! Je te souhaite encore beaucoup de rêveries fructueuses. 😉

  19. Albert says:

    Merci Jean-Philippe pour ce billet auquel ne je peux qu’adhérer…
    Voici une citation que j’aime beaucoup et que j’avais de partager avec vous tous :
    “un lent est un rapide qui rêve”
    C’est dans l’une des chanson du conte “Pitt Ocha au pays des mille collines” des Ogres de Barback

  20. Ouuh Pinaise, je viens de remarquer que mon blog est un blog de scanneur. Moi qui m’inquietais parfois de ne pas avoir de fil conducteur claire me voila rassurer, mon blog n’est que l’expression de ce que je suis :-)

    Merci encore Jean-Philippe

    Mohamed Semeunacte

  21. Jean-Philippe says:

    @Albert Merci pour la référence qui est, je trouve, très bonne. Par contre les Ogres de Barback, je ne connaissais pas du tout. :)

    @Mohamed Semeunacte Bienvenue dans le club des scanneurs et donc, bien sûr, un peu dans celui des rêveurs. 😉

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