Le ticket de la confiance en soi

Par le 25 September 2009
dans Ma vie en sashimi

Une forêt de bambous, rien de mieux pour se relaxer et avoir confiance en soi. Vous le voyez Zidane?

C’est l’histoire d’un petit garçon qui s’appelle Kodai. Il a 6 ans et habite au nord de Tokyo dans la préfecture de Tochigi, là où la vie a un rythme plus humain que dans la mégalopole nippone. Les parents de Kodai ont divorcé il y a déjà plus de deux ans, un temps infini pour un petit bout d’homme qui découvre à peine la vie. Sa maman fait de son mieux pour lui apporter tout l’amour dont a besoin un enfant de son âge, mais entre travail et maison, il lui arrive d’être très stressée. Alors souvent, Kodai fronce ses petits sourcils et essaie de l’aider du mieux qu’il peut.

Dans sa vie de garçonnet provincial, il a des joies simples. Ses amis de classe, avec qui il joue au base-ball ou à cache-cache. Un natto bien fort au petit-déjeuner. Une bonne partie de Nintendo DS. Un manju tout juste cuit. La chasse aux coléoptères. Mais aussi un bon Mac Do avec maman. Néanmoins, une des choses que Kodai aime le plus, c’est lorsque sa tante lui rend visite. Elle est très gentille. Elle a toujours le sourire et pourtant elle vient de la grande ville.

Elle est toujours accompagnée par un monsieur qui est différent. Il a une couleur distincte, un rien pâle, comme s’il était malade. Son visage à les traits un peu carrés, comme un personnage de manga. Quand ils parlent entre eux, ils utilisent des mots que Kodai ne comprend pas. Quand le monsieur lui parle, ses phrases sont pleines de fautes. C’est étonnant pour un grand de faire autant de fautes.

Kodai les aime bien tous les deux. Le monsieur a toujours le temps pour jouer à des jeux inventés sur le moment mais ô combien passionnants. Sa tante est toujours patiente avec lui et Kodai fait des efforts pour être à la hauteur de ses deux grands amis! Ça tombe bien parce que aujourd’hui c’est dimanche et sa grand-mère va se produire, comme elle le fait souvent, dans un spectacle de danses traditionnelles. Il y va avec eux deux, car sa maman travaille. Après, c’est promis on ira jouer dans le grand parc derrière la salle de spectacles.

C’est drôle de voir sa grand-mère danser, car elle est amusante avec son grand kimono, son visage couvert de poudre blanche, plus blanche que la peau du monsieur, et sa volumineuse perruque sur la tête. Kodai se demande pourquoi elle met tout ça. Ça serait plus simple de danser en t-shirt. Le spectacle est bien mais c’est un peu long toutes ces danses qui se suivent. Kodai a envie d’aller jouer dehors. Il a la bougeotte. Il ne tient plus en place. Finalement, ses deux grands amis lui donnent le signal du départ tant attendu. Alors Kodai court. Il court comme si sa vie en dépendait. Il court de tout son souffle pour ne pas perdre un instant de ce précieux après-midi.

Comme d’habitude, le monsieur un peu pâle veut à tout prix lui apprendre un jeu étrange, avec un gros ballon dans lequel on donne des coups de pied et qu’on ne doit pas toucher avec les mains. Ça ne vaut pas le base-ball mais Kodai ne veut pas décevoir  le monsieur qui se donne beaucoup de mal pour lui expliquer “contrôle et passe”. Kodai ne comprend pas très bien mais il est bien content de jouer. Et puis de temps en temps, ce monsieur au teint pâle lui dit “Bon travail!” avec son accent bizarre. Ce n’est pas grave, ça lui fait juste plaisir à Kodai d’entendre des compliments. Ça lui fait tout doux au coeur. Il se sent bien.

Quand Kodai a des questions sur ce jeu, c’est sa tante qui demande au monsieur avec leurs mots spéciaux. Après, elle lui explique clairement ce que son compagnon a dit avec ses sons étranges. Kodai pense que ça doit être fatiguant de ne pas pouvoir être compris par tous. Pourtant, il est gentil ce grand tout droit sorti d’un manga, et qui crie “Zidane, Zidane!” à chaque fois que Kodai donne un excellent coup de pied dans le ballon. Encore un mot étrange. Ça doit vouloir dire quelque chose comme “Banzai!”.

Heureusement après la leçon avec le gros ballon, c’est le moment de jouer à cache-cache tous ensemble. Quel plaisir de se blottir derrière les arbres! Quel plaisir d’être poursuivi par sa tante! Kodai crie d’une voix où la frayeur se mêle au plaisir avant de se laisser attraper, parce qu’elle va lui faire des bisous partout. Son compagnon, lui est très professionnel. Il se cache si bien qu’on ne le trouve jamais. Il a dû apprendre ça auprès des samouraïs.

Trop  vite, l’heure de rentrer arrive. Kodai, fatigué mais un grand sourire illuminant son visage, marche entre ses deux amis en leur prenant la main. En arrivant à la petite gare pour prendre le train du retour, on achète les tickets. Sa tante lui donne le sien, lui expliquant de bien le serrer dans sa main parce qu’il en aura besoin à l’arrivée. Ils attendent sur le quai déserté, baignés par un soleil d’été qui n’en finit pas de disparaître. Seules les cigales accompagnent la conversation de Kodai et de sa tante.

Un vent câlin se lève. Kodai absorbé par l’histoire qu’elle lui raconte, relâche son attention. Le ticket échappe de ses petits doigts, virevolte et va se poser entre les rails. Une ombre de peur surgit dans le regard de Kodai qui fixe sa tante, son visage poupin se durcissant. Mais les yeux de cette dernière gardent la même lueur douce et elle lui explique que l’on va demander au chef de gare si on peut récupérer le ticket. D’ailleurs celui-ci apparaît, casquette vissée sur la tête, se préparant à l’arrivée imminente du train.

Il déclare, d’une voix qui a annoncé trop d’horaires de trains dans sa longue carrière, qu’il est trop tard pour aller le ramasser mais, qu’il téléphonera à la gare d’arrivée pour avertir qu’un petit garçon a perdu son ticket. Kodai n’en mène pas large et se promet de faire plus attention la prochaine fois. Sa tante ne l’a pas grondé du tout, au contraire, elle a sourit mystérieusement aux paroles du chef de gare.

Le petit train de campagne arrive tout doucement et stoppe en faisant craquer ses vieux wagons. Kodai, sa tante et son compagnon s’installent sur une des banquettes immaculées d’un compartiment qui, malgré son âge, respire la propreté. Alors que le train repart en peinant, sa tante se tourne vers Kodai et lui propose qu’à l’arrivée, il aille directement voir le chef de gare pour s’excuser. Après un instant d’hésitation, il approuve de la tête et enchaîne vite sur une nouvelle question, car il en a encore mille à poser avant l’arrivée.

Assis entre ses deux amis, Kodai écoute sa tante qui répond à ses interrogations, approuvée par le monsieur qui hoche beaucoup la tête tout en levant le pouce. C’est amusant ce geste, se dit Kodai, qui le répète souvent au grand plaisir du monsieur. Qu’on est bien ainsi, bercé dans ce wagon désert, pendant que le soleil, qui joue à cache-cache avec les fenêtres, s’abîme à l’horizon.

Kodai sort le premier du train et ses grands amis le suivent à distance, seuls sur le quai. Il a compris. Le moment est venu de parler au chef de gare. Il prend son courage à deux mains et se dirige vers la sortie où l’attend un autre monsieur avec une grande casquette sur la tête. Le petit garçon s’arrête et se retourne encore vers sa tante et son compagnon qui sont restés en retrait. Elle lui sourit en hochant légèrement de la tête. Alors, bravement, Kodai s’avance vers le guichet et explique son cas avec une voix grave. Le ticket. Les recommandations de sa tante. Le vent fourbe. Sa main vide. Il y ajoute les excuses les plus polies qu’il connaisse.

Le chef de gare éclate d’un rire franc devant le long discours du petit garçon, lui ébouriffe les cheveux et lui annonce que ses excuses sont acceptées et qu’il peut passer. Quelques passagers, qui attendaient le prochain train, rient aussi de bon coeur. Kodai se sent mieux. Il a bien parlé au chef de gare. Ce n’était pas si difficile. Il se retourne et voit arriver sa tante et son compagnon, qui ont tous deux le regard bien plus brillant que d’habitude. Kodai est tout fier. Oui vraiment, aujourd’hui, c’était une belle journée.

Il court vers sa maman qui l’attend et dans sa tête, il s’écrie: Zidane!

(Photo: ajari)

Commentaires

18 commentaires pour “Le ticket de la confiance en soi”
  1. Jonathan says:

    Une belle histoire, des petits bonheurs simples…

  2. Des petits bonheurs simples, mais essentiels à cet âge-là de la vie pour se construire !

    • Jean-Philippe says:

      Merci Aurélie. Vous avez raison, je pense que ce genre de petits évènements peuvent nous marquer pour la vie. :)

  3. Boréale says:

    Vraiment une très jolie histoire… et très joliment racontée ! :-)

  4. Boréale says:

    Ah, et j’ajoute que la photo est superbe ! C’est un parc de bambous ? Ou une forêt normale comme on a ici des forêts de châtaigners ?

  5. Jean-Philippe says:

    Alors là, je vais le dire à Kodai! Merci :)

    La photo n’est pas de moi mais d’ajari. Elle a été prise à Kyoto dans la forêt de bambous de Sagano à Arashiyama.

  6. mounaque says:

    Cette petite histoire nous montre que les adultes n’ont pas un devoir d’éducation seulement avec leurs propres enfants mais envers tous les enfants qu’ils rencontrent…
    Je pense qu’à notre insue nous pouvons influencer un futur adulte pour le meilleur comme pour le pire.
    En tous cas, pour ma part, je m’efforce de laisser une trace positive à tous les enfants qui viennent vers moi.

    J’ai connu ton blog (que j’aime beaucoup) par l’intermédiaire d’un autre blog (que j’aime aussi beaucoup) et je suis heureuse d’avoir plein de retard à lire.

    Bonne continuation et merci pour le temps que tu prends pour communiquer..

    • Jean-Philippe says:

      Merci beaucoup Mounaque!

      Ce que tu as écrit est très important. Merci aussi pour ça. Chaque fois que nous croisons un enfant, pour quelques minutes ou quelques heures, nous nous devons de laisser une “trace positive” comme tu l’as dit. Ici au Japon, je rencontre beaucoup de petits Japonais et pour eux un étranger (= non asiatique) c’est très mystérieux. Ils en rencontrent très peu, alors je sais que je peux avoir un impact sur eux très important. Généralement, comme ils sont très simples et purs ça se passe plutôt bien… j’espère! 😉

  7. Argancel says:

    C’est une très jolie histoire. J’ai été moi aussi attiré par la belle photo du début de l’article. Ca me rappelle la poursuite dans les bambous dans le film Tigres et Dragons, et ça va bien avec le ton de l’article.
    Et merci d’avoir pris le temps de nous raconter une longue histoire comme celle-ci. Je trouve que tes phrases courtes sont très agréables à lire.
    Quand au fond, ça me rappelle bien sûr mes propres rencontres avec les enfants malgaches ou mauriciens.

    A bientôt!

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup pour tes compliments Argancel! Tu dois aussi vivre de belles histoires avec ces enfants. Leurs rires et leurs energie est contagieuse et salutaire pour nous. :)

  9. Olivier says:

    Merci, Jean-Philippe, pour cette si belle histoire.
    Merci de savoir si bien nous inciter à acquérir la liberté suprême, qui n’est pas affaire d’argent, mais de disponibilité à la beauté du monde !

    A bientôt !

    Olivier.

  10. Jean-Philippe says:

    Merci Olivier! ça c’est vraiment bien dit. On a tendance à tout vouloir et on pense que cela passe par l’argent. Au contraire, c’est en donnant de soi qu’on découvre ces beautés. :)

  11. Nadia says:

    Jean-Philippe,

    tu as un don de narration vraiment, j’aime beaucoup le temps de la lecture jétais avec Kodai moi -aussi.

    bonne après-midi ( enfin je sais pas quelle heure il est au Japon),,,

  12. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Nadia! Je vais le dire à Kodai :)

  13. Jérôme says:

    J’ai adoré le style, comme lire un roman.
    On se sent absorbé, un vrai moment de détente.
    Merci Jean-Philippe (le monsieur pâle qui ne parle pas bien le “nihon-go’ ? :-) )

Commentez ce billet