Êtes-vous une sardine?

Par le 4 September 2009
dans Ma vie en sashimi

Bon, là ce sont des vivaneaux à queue jaune, pas des sardines. Je me suis dit qu'une boite de sardine en photo ça ferait tristounet...

A Tokyo, je prends rarement le métro pendant les heures de pointe, mais ce matin, j’ai dû le faire pour seulement deux petites stations.

Horreur! quand je suis arrivé sur le quai, celui-ci était bondé. En ce matin d’été chaud et humide, un accident avait bloqué les rames . A l’heure de pointe, les salarymen, amorphes, s’entassaient en rangs serrés, guettant le prochain train, comme des méduses prêtes à fondre sur le nageur égaré.

Salaryman, c’est le surnom donné aux employés de bureau japonais. Ils sont faciles à reconnaître, ils portent tous un costume sombre. Autant dire que le quai était barré d’un épais trait noir avec au milieu une petite tache orange, la couleur de mon t-shirt.

En regardant autour de moi, je sentis une certaine inquiétude me prendre. “Nous n’allons pas tous pouvoir rentrer dans la rame, ce n’est pas possible” me dis-je. Me rappelant la façon dont les employés du métro avaient l’habitude de pousser les gens dans les wagons, une réelle angoisse commença à monter en moi.

Soudain, au loin, une rame fit son apparition. Un frisson parcourut notre masse comme une onde fluide nous poussant vers l’avant. Le train s’arrêta mais les portes ne s’ouvrirent pas tout de suite. Cela nous donna tout le loisir d’observer l’intérieur. Des joues collées aux vitres. Des bras dans des positions surnaturelles. Des tètes qui se tordaient. Y avait-il eu un cyclone dans le wagon? Non, il était tout simplement archicomble.

Là, un vent de panique me saisit. Lorsque les portes s’ouvrirent, je tentai de reculer. Mais, il eut été futile de résister. Le flot des salarymen me poussa inéluctablement à l’intérieur de la nasse. J’aspirais une dernière bouffée d’air avant de plonger.

Silence complet. Pas un bruit. Pas un cri. Pas une remarque. Comme dans un film muet, notre masse, tel un tsunami, envahit chaque recoin du wagon, balayant tout sur son passage, se fondant parmi les rares espaces créés par les mouvements involontaires des autres passagers, effrayés par notre poussée titanesque.

Le déluge se stabilise, les portes se referment et la rame, comme un seau rempli à ras bord, s’élance tout en douceur afin de ne pas perdre une goutte de son précieux chargement.

Une sardine. L’idée me vient soudain à l’esprit. Je suis une sardine. Je ne peux faire aucun mouvement. Figé. Dans leur boite, les sardines, elles ont de l’huile pour adoucir les frictions. Ici, rien. Si ce n’est, collé à mon dos comme une ventouse, un salaryman bien gras produisant un bon litre de sueur par station. Heureusement, devant moi, délicatement soudées a ma poitrine, deux jeunes femmes, gardent cet air d’innocence unique aux Japonaises dans l’embarras. Nos fronts s’effleurent. Je peux sentir le mouvement de leur souffle.

Dans ma tête, je me révolte, je tempête. “Mille sabords, ouvrez cette foutue boite!” Mais face à tous ces visages cois, à tous ces yeux clos, ma bouche reste ouverte, ronde, sans son. C’est le monde du silence.

La rame est à pleine vitesse, nous balançant d’avant en arrière, de bâbord à tribord. Il ne faut pas résister. Il faut fermer les yeux, s’abandonner au courant, au lent mouvement de l’équipage. Le wagon ne fait qu’un. On ne peut pas tomber car il n’y a pas de place pour ça. Tous les corps dansent en parfaite harmonie et pendant quelques secondes, je me laisse aller. Je flotte. C’est peut-être ça le bonheur. Pour une sardine. Le mouvement synchronisé. Comme la natation. Mais dans la boite.

Je me reprends. J’ouvre les yeux. Tout est calme. Dans mon dos, la ventouse, toujours en place, écume. Mes deux sirènes rêvent à leur Jack Sparrow. Mais moi, je refuse de me fondre dans cette masse. Je ne veux pas me soumettre à cet anonymat aquatique. Je veux résister à la dilution. Alors je serre les palmes, à défaut de pouvoir serrer autre chose, vu que tout le reste est déjà bien compressé.

Mais comment font-ils? Comment font-ils pour accepter ça tous les matins? Je sais que l’humain a une capacité d’adaptation exceptionnelle, on l’a vu dans Le Grand Bleu, mais quand même. Réveillez vous! Remontez à la surface! Il y a une vie la haut! Nous ne sommes pas des sardines!

Ou alors c’est ça être zen? Accepter ce qui nous arrive sans broncher, sachant que dans l’immensité des choses, nos petits tracas sont de la taille du plancton dans l’océan? Nous passons notre vie à nous agiter comme des poissons rouges jetés hors du bocal alors que nous devrions garder la sérénité du mérou qui se glisse majestueusement entre les écueils de la vie.

Oui, alors moi je veux bien être zen, je veux bien faire ma révolution personnelle, mais pas ici. Pas dans une boite à sardine… Voilà! J’ai trouvé! J’appellerai mon premier ebook, “Êtes-vous une sardine?” Tonnerre de Brest! En voilà un bon titre! Faire sa révolution personnelle, c’est comme sortir de sa petite boite et mon ebook sera comme l’ouvre-boîtes.

Mon débat intérieur crée un mouvement incontrôlé de ma tête. L’une de mes deux sirènes ouvre les yeux. Son regard vide plonge dans le mien. Mes sourcils prennent une pause innocente et j’ose un petit sourire. Ses paupières battent très fort. Puis, soudain, elle esquisse un petit rire en baissant la tête comme une anémone toute rouge qui se recroqueville. Bon, il y a de l’espoir sur ce radeau.

Le métro ralentit. Nous arrivons au port.

Dans un moment de lucidité, je me demande soudain comment nous allons sortir de là. Me rappelant ma dernière boite de sardines ouverte, je regarde vaguement vers le haut, espérant que le plafond du train va s’enrouler, comme par magie. Pourtant, à mon grand étonnement d’homme en apnée, les portes du train s’ouvrent lentement, comme à regret.

L’oxygène envahit la cabine et je me sens brusquement porté vers l’avant par une lame de fond. Je perds mes deux naïades, mais la ventouse reste fermement attachée à mon dos, comme un poulpe couvrant son petit. La vague humaine déferle vers la plus proche écoutille de sortie et charrie tout sur son passage.

J’ai envie qu’on me lance une bouée, qu’on me sauve de là et que ce satané poulpe arrête de me coller au dos. Je suis témoin de scènes apocalyptiques. Des secrétaires emportées malgré elles hors du wagon. Un salaryman s’accrochant désespérément à une poignée, luttant contre le courant.

Tout à coup, j’aperçois en face de moi deux grands costumes cravates qui remontent les flots à contre courant. Surpris par leur détermination et leur courage, j’en oublie mon compas et ne comprends que trop tard que je vais les heurter de plein fouet. Ils me voient arriver, ventouse au dos, et baissent la tête, s’agrippant aux poignées du plafond, s’immobilisant dans des poses nobles, telles des colonnes d’Hercule nippones.

Je tente le tout pour le tout. Il faut que ça passe. Survivre. J’ai un ebook à écrire. La vie ne tient qu’à un fil le matin. Je me fais limande et, me faufilant entre eux, je passe le ruban bleu de leur cravates!

Pas mon poulpe. J’entends un vague couinement derrière moi mais je ne me retourne pas, trop heureux d’avoir survécu. Je m’enfuis en riant. J’ai le sourire d’un Ulysse achevant son Odyssée lorsque l’île d’Ithaque apparaît à l’horizon. Mon Ithaque à moi, c’est ma sortie de métro.

Dehors le soleil brille. Le ciel est d’un bleu azur. Il n’y a plus d’avis de tempête.

(Photo: otolithe – Olivier Roux)

Commentaires

15 commentaires pour “Êtes-vous une sardine?”
  1. Marc says:

    Bravo! J’aime et j’en redemande!

  2. Salut Jean Philippe,

    J’avais pompé ton blog avant de partir en vacances car il me semblait intéressant et je n’avais pas le net là où j’allais. Et bien j’ai vraiment aimé et et je m’étais promis de répondre au moins à ce post là car je suis en total accord avec ce qui est dit et j’adore la manière de le narrer.

    Voilà c’est chose faites :-)

    Bonne continuation!

  3. Jean-Philippe says:

    Merci Alex! C’est sympa d’avoir fait l’effort de venir poster un commentaire ici. J’espère que l’opération “sevrage de sodas” se déroule bien! ;)

  4. En revenant ça m’a permis aussi de voir tes nouveaux articles, et j’ai pu ajouter ton blog à mon reader.

    Pour le coca ça se passe vraiment bien, beaucoup plus facile que ma première “cure”.

  5. Jean-Philippe says:

    Merci pour ta confiance! :)

  6. christiane says:

    J’aime beaucoup ta façon d’écrire.
    J’aime les sardines, j’aurai un nouveau regard quand j’ouvrirai ma prochaine boîte!
    Christiane

  7. Nao says:

    De temps en temps, les promenades sans but sur la toile vous font découvrir de délicieuses sucreries. Comme ce site, par exemple.
    Je n’ai encore lu qu’un article, mais si les autres sont de la même qualité, alors je sais déjà à quoi je vais passer la prochaine heure :D

  8. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup pour ce compliment Nao. :)

  9. Nathalie says:

    T’es très courageux !!! quelle combat de circuler dans ces conditions! :)

  10. Jean-Philippe says:

    Tu peux le dire ! Mais heureusement, j’évite au maximum ce genre de situation. ;)

  11. Alain Rousseau says:

    Salut Jean-Philippe.

    Bravo, très très sympa et drole cet article !

    J’ai lu il y a quelques jours, “Réveil ultra matinal” qui m’a plu mais sans que je me sente vraiment concerné. Aujourd’hui, j’ai lu “Réveillez votre génie” qui m’a vraiment emballé et qui devrait beaucoup me servir prochainement dans ma vie de tous les jours pour en améliorer certains aspects de façon EFFICACE.

    Sur ma lancée, j’ai commencé “Etes-vous une sardine” (qui m’a emmené sur ce post) avec lequel je me trouve en plein accord.

    Bravo et encore merci pour ton travail qui a le mérite de conforter un grand nombre de mes pensées sur la vie et la société en général, en plus d’éclairer ce qui te lisent sur ce vers quoi la société devrait tendre si on veut sauver le monde : le retour de vraies (et fondamentales) valeurs humaines !

    Excellente continuation !

    • Merci beaucoup Alain pour ta confiance et donc, ta fidélité !

      Chacun apporte sa petite pierre à l’édifice afin d’améliorer le monde. Moi j’apporte ce que je connais le mieux et je suis certain que toi tu fais la même chose. Plus on est et plus vite ça changera. Merci encore pour tes compliments. ;)

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