Un métro pour Omotesando

Par le 17 August 2009
dans Ma vie en sashimi

La vie est courte. Profitez de chaque moment!

Samedi dernier, avec Takako, nous nous étions préparé une petite soirée savoureuse. On s’était donné rendez-vous à Omotesando, un des quartiers chics, mais pas trop, de Tokyo. Nous avions prévu de nous y retrouver à 19h00 précises dans un lieu sympa qui s’appelle “le marché de métro” (les Japonais ont l’art de créer des phrases en français qui ne veulent rien dire.) Tous deux, nous anticipions l’idée de nous retrouver dans ce buffet restaurant simple et populaire mais que nous savions vide à cette période de l’année, vacances oblige.

Dans la chaleur humide de l’été nippon, j’attendais donc mon train qui allait m’emmener vers ce dîner. Au moment où la rame entrait en gare, mon téléphone se mit à sonner. La voix de mon père interrompit ma rêverie. Elle était rauque et chargée d’émotion. “J’ai eu une mauvaise nouvelle” me dit cette voix lointaine, distante, là-bas en France.

Et soudain j’ai eu peur. Peur de la nouvelle. De celles qu’on a pas envie d’entendre mais qu’on sait qu’un jour nous surprendra au moment ou on s’y attendra le moins. Au lever du lit ou au milieu d’un déjeuner bruyant entre amis. Cette impossible nouvelle de la disparition d’un être proche, nous qui nous croyons immortels.

J’ai immédiatement pensé à ma mère et intérieurement j’ai supplié, “non, pas maintenant!” Machinalement, je me suis assis dans le train, je me suis accroché à ces quelques millisecondes pendant lesquelles mon père prononçait un nom transporté numériquement par satellite et par internet jusqu’à mon téléphone portable.

Un être très cher à mes parents mais que je ne connaissais pas, venait de disparaître là-bas en Europe.

Doucement la vie reprit.

Je notais le roulis du train, la douce caresse de la climatisation. Ma nuque et mon dos trempés. Je balbutiais quelques mots de réconfort, incapable de masquer le sourire dans ma voix. La vie reprenait son cours. Comme avant. Rien n’avait changé. Takako m’attendait toujours à Omotesando et la promesse d’une soirée gourmande était toujours à l’ordre du jour.

Pendant la trentaine de minutes qu’il me fallut pour la rejoindre, je n’ai pu m’empêcher de penser combien nous sommes soumis à nos émotions. Combien, à tout moment, la vie peut basculer.

Nous nous plaignons. Nous nous disputons. Nous sommes en retard. Nous sommes rancunier. Notre voisin est irascible. On ne peut plus supporter notre collègue de travail. Nos enfants crient trop fort. Ma voiture n’est pas encore réparée. J’ai raté mon examen. Comment je vais payer le crédit? De quoi sera fait mon avenir?

Tout ça, ce n’est pas important. Nous sommes des êtres aux nombreuses ressources. On trouvera toujours des solutions.

Mais ce moment, là maintenant, où votre enfant, les yeux grands ouverts, vous pose une question qui l’intrigue, où votre compagne ou votre compagnon pose les deux tasses de café ou de thé sur la table basse avant de s’asseoir à vos cotés, où votre grand-mère ou votre père ou votre oncle ou votre voisin de toujours vous demande de répéter la question parce qu’ils n’entendent pas bien, ces moments-là, chérissez-les, dégustez-les seconde après seconde. Ne les laissez pas passer. Ils sont uniques. Ils sont votre trésor.

Je suis entré le pas léger au “Marché de métro”, le bien nommé.

Takako m’attendait, assise seule, rêveuse. De l’autre coté de la table, une chaise vide.

La promesse d’une soirée délicieuse.

(Photo: kidperez)

Commentaires

5 commentaires pour “Un métro pour Omotesando”
  1. Nathalie Melis says:

    On est tous dans une inconsciente attente de souffrance et cherchons à la fuire, mais elle nous rattrape.

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Nathalie pour ton commentaire. :)

    Comme tu l’as dit, la plupart d’entre nous sommes dans cette attente inconsciente de souffrance. D’où nous vient-elle? Pourquoi acceptons-nous cette attente? Y a-t-il d’autres façons de voir la vie?

    Je dirais que ce sont des questions qui nous pèsent depuis à peu près deux millénaires et je pense qu’il y a peut-être d’autres façons de voir les choses. Alors je les recherche. 😉

  3. Thomas says:

    On se sent transporté en lisant cet article. Merveilleux. Alors que j’écris ce commentaire, j’ai le sentiment que l’éternité est entre mes mains. Merci pour cette invitation à déguster le plat le plus riche de notre existence : le présent.

  4. Jean-Philippe says:

    Merci Thomas pour ce beau compliment servi avec élégance et qui possède les deux ingrédients nécessaires à une bonne vie : la conscience du présent et l’optimisme. :)

  5. Alain Rousseau says:

    Salut Jean-Philippe.

    En lisant cet article, j’ai vraiment ressenti ce que tu décris.

    De 3 façons :
    – que cela pourrait m’arriver,
    – d’avoir déjà vécu cette scène,
    – de voir un (extrait de) film (intéressant).

    Et comme Thomas, je me suis senti transporté. Cela démontre très probablement que tu touches un certain public. A ta place, j’en éprouverais une sacrée satisfaction :-)

    Beau travail !!

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