Les testamentés (6)

Par le 19 January 2012
dans Des histoires

Speed !
Cet article est la suite d’une histoire qui a commencé ici.

– Vendredi 17 février 2012 (16h41)

J’crois que les clients d’la banque qui arrivaient ont dû être surpris de voir deux zigotos qui sortaient de là à toute berzingue, dont un tenant un gros sac dans les bras et ayant des bouts de kleenex plein de sang, enfoncés dans le nez. Ch’suis certain qu’y zont cru à un vrai hold-up avec baston.

Y avait qu’à voir la tronche qui tiraient et comme y s’écartaient.

Avec le frérot, on s’est mis aussi à courir comme des dératés, mais pour d’autres raisons. On a sauté dans son carrosse et on a mis le cap, illico presto, sur la Banque de France.

Jamais mis les pieds là-bas mais aujourd’hui, je vais y faire une entrée en fanfare.

N’empêche, ça fait quand même drôle comme sensation d’savoir qu’entre les bras t’as potentiellement des millions qui vont te changer la vie mais qu’t’es pas sûr de les toucher, alors que tu peux entendre gazouiller les liasses quand tu serres un peu plus fort le sac. Ah, on a fait vite pour la vider la boite. On a tout jeté en paquet et fissa !

J’soupire un bon coup.

“Putain la vieille, elle aurait pas pu bouffer sa canne un jour plus tôt, non ?” que j’fais. “On aurait eu largement le temps de changer le flouze en euro !”

Clarky, y me regarde avec un air de reproche.

“Quoi ? J’ai pas raison ?” que j’lui fais, “et toi, fais avancer ta charrette plus vite. Tu lambines et si on rate nos millions, ça va aussi être de ta faute !”

Le Chie-branle, ça lui plait pas du tout.

“Dites donc,” qui me fait, “si ce matin vous aviez arrêté de faire votre intéressant dans le bureau du notaire, on en aurait fini beaucoup plus rapidement ! Avec toutes vos fausses sorties de diva, vous nous avez aussi fait prendre du retard.”

Touché le bougre. Pas con le frérot.

“Roule et tais-toi,” que j’lui réponds. “On a pas de temps à perdre.”

Il hausse les épaules.

Faudrait pas qui commence à prendre ses aises non plus. Il a de la chance qu’on est en urgence sinon j’lui apprendrais le respect, moi. En plus, v’là t’y pas qu’il insiste.

“C’est marrant ça. Depuis que je vous connais, c’est à dire depuis ce matin, rien est de votre faute. Vous êtes un ange. C’est toujours les autres qui vous pourrissent la vie. Vous ne trouvez pas ça étonnant ? Vous ne vous êtes jamais demandé si vous, vous n’ennuyiez vraiment pas ceux avec qui vous avez affaire ?”

J’reste motus.

J’aime pas du tout c’qui vient de dire. Avec tout ce pognon que j’tiens entre les bras et qui risque de partir en fumée, j’ai déjà assez de mal à me concentrer. En plus, si la famille se met à me critiquer, là ça va plus !

De toute façon, j’ai raison. La Mounette elle est chiante, le Tony aussi et le frérot, j’en parle même pas. Le facteur c’est un connard, le serveur du bar où j’ai mes habitudes, c’est un imbécile et le banquier qu’on vient de quitter, un faux-jeton.

Voilà !

Alors j’regarde Clarky d’un air méchant et j’lui dis : “Roule !”

Ça l’fait glousser et il hausse encore des épaules.

Y me manque de respect le gus ! J’vais lui faire avaler son acte de baptême moi, dès qu’on aura changé les biftons. Pour l’instant, j’le supporte parce que j’ai besoin de sa caisse mais après, je vais vite l’éjecter l’aristo. Y prend trop ses aises.

Y s’prend pour qui, la vedette de Voici ? J’vais lui en faire bouffer moi du respect. Il a pas été forgé à l’école de la rue, comme moi ! Ch’suis un dur de dur et promis, y va regretter ses paroles.

“Toi,” que j’lui lance en le pointant du doigt, “tu perds rien pour attendre. Dès qu’on a échangé l’oseille, j’te règle ton compte.”

Apparemment, s’en est trop pour le frérot. Y freine brusquement, se gare et coupe le moteur.

J’panique.

“Mais qu’est-ce tu fous ? On va être à la bourre !”
“Veuillez-vous excuser.”
“Quoi ? Nom de d… mais qu’est-ce… y reste que 15 putain de minutes ! Tu vas tout nous faire rater ! Roule bordel !”

Les deux mains sur le volant, le Clarky y bronche pas.

“Présentez-moi vos excuses… et aussi à notre mère.”

Dans la vie, y faut savoir prendre des décisions. La Mounette, elle m’dit toujours que j’hésite, que j’ai peur, que j’attends le dernier moment, quand j’ai plus l’choix.

Eh ben tu vas voir.

Parce que là, s’en est trop. Je suis patient mais faut pas pousser quand même, surtout quand y a des millions en couveuse, prêts à éclore.

J’pose le sac à mes pieds, je sors de la caisse, j’fais le tour, j’ouvre la porte conducteur, j’attrape le frérot par le coltar et je l’secoue comme un prunier pour lui faire lâcher le volant.

Y veut pas.

Les secondes passent.

Je passe la vitesse supérieure.

Je tire, je pousse à grands coups, et finalement il est obligé de tout laisser aller. Alors j’le tire d’un grand coup en dehors de la caisse et là, c’t’idiot, y m’refait le même coup que tout à l’heure : y me relance ses deux battoirs en pleine poire.

Ah le con !

Mon nez refait du jus de raisin et pendant que je me tiens le tarin en criant de douleur, l’animal y remonte dans son cageot pourri.

Tant pis ! Je donne des grands coups de lattes à l’intérieur pour l’obliger à s’pousser et je monte tandis qu’y passe du côté passager.

En me tenant toujours le blair d’une main, je claque ma portière et j’le regarde de travers.

“Doi, du bers rien pour addendre !”

Je fais démarrer son bourrin, je lève le frein à main et j’commence à rouler. Le frangin, il en profite pour ouvrir sa portière et sauter en marche.

J’peux pas m’empêcher de ricaner malgré la blessure de mon tarin. Les millions, ça calme bien les douleurs.

“Connard, bon débarras !” que j’fais.

J’accélère et j’regarde dans le rétro. Le frérot y m’fait au revoir de la main.

“Il est con ou quoi ?”

J’vais pour rire un bon coup quand j’regarde sa silhouette qui se rétrécit dans le rétro.

“Qu’est-ce qui tient sous l’aut’bras ?”

Je r’garde au pied du siège passager et je hurle comme un loup tout écrasant la pédale de frein.

Mon oseille !

(A suivre)

(Photo : PatrickSmithPhotography)

Commentaires

12 commentaires pour “Les testamentés (6)”
  1. Grégory says:

    Hello !

    J’ignorais que tu aimais également écrire dans ce genre de registre !
    Je trouve ça très réussi.
    C’est sûr que le style change un peu par rapport à ta plume habituelle (tant dans le style – quoique, on retrouve ta “force de frappe” je dirais, l’efficacité de tes mots – que sur le fond, puisqu’on héros n’a pas l’air tellement à l’air de la Révolution perso… :-)).
    Comme tu as raison d’essayer !

  2. Jean-Philippe says:

    Merci Grégory ! Je crois que le blog est un bon moyen de tester de nouvelles choses. En sortant des sentiers battus, je dis toujours qu’on apprend plus. Alors je m’applique cet adage mais avec grand plaisir. 😉

  3. Jean-Pierre says:

    très bonne réflexion de Clarky. On est bien toujours sur ton blog.

    Je me sens touché, on a tous tendance à être un peu comme Tony. Certains plus que d’autres.

    Merci pour cette nouvelle. Et vivement la suite !!!

  4. Jean-Philippe says:

    Ah merci Jean-Pierre ! Oui, je pense comme toi. Il y a un peu des deux frères en nous et, selon les moments de notre vie, on est plus l’un ou l’autre. :)

    PS : Tony ? Tu as voulu dire Robert plutôt ? (L’infâme Robert !)

  5. Jean-Pierre says:

    ah oui, Tony c’est le patron de Robert !

    bon en tout cas on dirait le script de “la chèvre 3” !

  6. Jean-Philippe says:

    Le script de La chèvre 3 ? C’est un film ? Je me souviens, il y a longtemps d’une comédie avec Depardieu et Richard. Je vais voir ça, merci Jean-Pierre !

  7. Arnaud says:

    Excellent, on attend la suite avec impatience.
    C’est un plaisir de lire cette nouvelle.

  8. cineus sley says:

    félicitation ! j’attend la suite…

  9. Jean-Philippe says:

    @Arnaud Merci beaucoup pour ton soutien ! Bonne continuation sur ton excellent blog. :)

    @cineus Merci pour le commentaire, court mais qui me va droit au coeur. 😉

  10. Christophe says:

    Je me suis pris de passion à lire cette histoire …

    J’ai beau chercher, je ne trouve pas de suite , y’en à t’il une ???

    Encore bravo pour votre écriture .

  11. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Christophe ! Oui, il y a une suite et une fin (sur plusieurs articles) mais il faut que je trouve le temps de les publier. Peut-être que je le ferai directement sur le kindle pour que ce soit plus simple. 😉

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