Monsieur Fujiwara

Le Kinkakuji ou temple d'or. Oui, c'est du vrai...

Lorsque vous viendrez visiter le Japon – et vous viendrez parce que c’est maintenant que les Japonais on besoin de notre soutien – l’une des attractions du sud du pays est bien sûr Kyoto, dont le nom est proche de Tokyo mais qui est radicalement différente.

Kyoto, c’est l’ancienne capitale impériale du Japon et elle le fut pendant plus d’un millénaire jusqu’en 1868. Lorsque vous visiterez la ville, partout où vous irez vous serez pratiquement certain de tomber sur un temple ancien car la cité en compte plus de 2000.

Ajoutez à cela les différents palais des anciens dignitaires et les quartiers traditionnels, comme par exemple celui des Geishas de Gion, voilà de quoi faire d’une visite de l’ancienne capitale impériale un moment spécial et hors du temps.

Avec ma compagne, Takako, nous avons effectué avec délice ce pèlerinage dans le passé et, pendant notre visite, un autre élément important qui nous a encore plus marqué, ce sont les chauffeurs de taxi. Déjà, la plupart d’entre eux sont très âgés. Certains servent aussi un peu de guides et peuvent vous donner des informations intéressantes sur les monuments ou même vous aider à préparer votre parcours touristique.

Alors, pendant notre séjour, nous avions décidé de réserver un taxi pour la journée. Ceci nous permettait également d’être plus à l’aise dans nos visites, vu que les temples les plus beaux et les plus importants sont dispersés aux quatre coins de la ville.

Ainsi, en ce petit matin de novembre sombre, lorsque nous avons franchi la grande porte d’entrée de notre hôtel encore un peu endormis, cherchant des yeux notre taxi, nous ne savions pas ce qui nous attendait.

Il était déjà là.

Dans le froid matinal, nous avons ainsi fait la connaissance de notre chauffeur, monsieur Fujiwara.

Comment le décrire ? Disons qu’il représente bien sa région, le Kansai, qui est l’opposé du Kanto, la région de la capitale, Tokyo. Le Kansai et le Kanto c’est un peu comme la Provence et le Nord, comme Marseille et Paris. L’une est vivante, jubilante, pétillante. L’autre est plus austère, empreinte de sérieux, beaucoup plus réservée.

Et Monsieur Fujiwara est sans aucun doute l’un des plus dignes représentants du Kansai.

Gants blancs impeccables, sourire lutin aux lèvres et léger double-menton de satisfaction, on sent tout de suite qu’aujourd’hui, malgré les températures basses, le soleil va rayonner. Dans la voiture, ce qui me surprend le plus c’est sa voix de stentor, qui ne détonnerait pas sur la Canebière. Totalement l’opposé d’un chauffeur effacé de Tokyo.

Dès qu’il démarre, on a la confirmation que la journée ne sera pas banale. Avec son accent local, qui fait beaucoup sourire Takako, il se renseigne immédiatement sur nos choix de temples et dresse rapidement un circuit qui nous permettra d’en voir un maximum dans un minimum de temps.

On a presque envie de l’engager comme agent de voyage.

Il y rajoute deux ou trois recommandations personnelles qui, il vous le garantit, ajouteront une touche historique à notre parcours.

On le veut vraiment comme agent.

Monsieur Fujiwara a toujours une question à poser. L’intérieur du taxi ne reste pas longtemps silencieux. Il s’enquiert de votre travail, de votre passé, de votre vie mais avec politesse et les petits “oh !” et “ah !” qui vous encouragent à aller plus loin. Il ne peut se passer cinq minutes sans que son rire de gorge ne remplisse l’intérieur du véhicule, d’ailleurs d’une propreté irréprochable, comme tout bon taxi japonais.

En compagnie de monsieur Fujiwara, la journée passe vite.

Les temples sont visités. Les palais photographiés. Les monuments identifiés. Mais très vite, presque en courant, nous retournons vers le taxi de notre chauffeur qui, dès qu’il nous voit arriver, bondit hors de son véhicule pour nous ouvrir la porte avec une petite courbette.

Tradition japonaise oblige.

“Alors c’était beau, hein ?”, nous demande-t-il à chaque fois. Devant nos acquiescements, monsieur Fujiwara parait heureux et nous gratifie d’un nouveau rire de gorge, tout en se recalant dans son siège. Un court silence suit. Et soudain la voix riche et éclatante de notre conducteur remplit à nouveau l’habitacle, avec une nouvelle question enrobée d’un sourire comme un sushi de poisson autour du riz.

“Et monsieur vient d’un pays occidental ?”

La journée s’écoule trop rapidement entre visites de temples, parcours en voiture et les questions appétissantes de notre chauffeur. Finalement en milieu d’après-midi, nous réussissons à coincer notre samouraï de la route et à lui poser une question.

Ce sera d’ailleurs notre dernière.

Car, poser une question personnelle à monsieur Fujiwara c’est ouvrir le rideau sur un opéra en 3 actes.

C’est madame Butterfly à l’intérieur du taxi. C’est l’histoire du Japon qui se déroule sous vos yeux. On n’en verrait presque plus l’intérêt de visiter les monuments extérieurs.

Et nous sommes très surpris lorsque Monsieur Fujiwara nous révèle son age au détour d’une envolée lyrique  : 69 ans !

Mais il nous promet de prendre sa retraite, lorsqu’il atteindra la limite d’âge pour les chauffeurs de Kyoto, à 75 printemps. On le regretterait presque. Mais l’œil pétillant, il nous confie, d’une voix soudainement devenue plus douce qu’il a déjà une idée pour après.

Surpris, Takako et moi, nous nous regardons. Après ?… Après quoi ? La maison de retraite ?

Non, non, monsieur Fujiwara a d’autres idées. Après qu’il aura raccroché les gants blancs, il va créer sa petite entreprise de salaison. Avec son expérience encyclopédique sur les tsukemono, ces aliments macérés dans le sel qui font partie de la tradition culinaire japonaise, le succès est inévitable, conclut-il.

Un petit rire de gorge.

Silence sur la banquette arrière.

Un deuxième petite rire de gorge.

Toujours le silence à l’arrière.

Un peu inquiet, monsieur Fujiwara, se retourne pour savoir pourquoi nous ne réagissons pas.

Nous sommes un peu pâles. Pétrifiés même par ce que nous venons d’entendre, ne sachant que dire face à une telle vision de la vie.

Rassuré, monsieur Fujiwara enclenche la première et démarre dans un tourbillon de rires.

La vie commence vraiment à 75 ans. :)


(C’est cet épisode piquant de notre visite à Kyoto qui m’a inspiré la série de nouvelles Kyoto taxi, dont les deux premiers volets sont offerts à tous les donateurs d’Aidons le Japon.)

(Photo : Christopher Chan)

Commentaires

11 commentaires pour “Monsieur Fujiwara”
  1. Coumarine says:

    Il y a ce que tu nous racontes là… et c’est passionnant…
    Il y a la façon dont tu nous le racontes, et quel talent de conteur tu as..
    Merci pour ce beau billet

  2. Amibe_R Nard says:

    Bien sûr que la vie commence après 75 ans !
    Qui ne le sait pas encore ? :-)
    l’Amibe_R Nard (qui n’en doute pas : la vie recommence tous les jours au matin)

  3. AMie says:

    Waouh ! Encore un article qui décoiffe… les cheveux blonds et les cheveux gris! 😉

  4. Virginie says:

    Jean-Philippe,
    ma nostalgie du Japon croit au rythme de tes récits.
    J’étais dans ce taxi avec vous, merci pour l’invitation…

  5. Jean-Philippe says:

    @Coumarine Tes compliments ont toujours une valeur spéciale pour moi… et tu sais pourquoi. 😉

    @Amibe_R Nard Oui, moi j’ai appris beaucoup ce jour-là :)

    @AMie Excellent ! Mais où vas-tu chercher tout ça ? 😉

    @Virginie Nostalgie ? Tu es déjà venue ? Donc tu connais un peu l’esprit nippon. :)

  6. gipsy says:

    Merci Jean-Philippe pour ce récit !!! et pour ce blog si Inspirant pour moi qui me cherche à 24 ans … je reprends des études de communication à la rentrée après avoir tenté d’autres études et pas mal voyagé . Je m’inquiète un peu de la difference d’âge avec mes futurs camarades et de leurs regards (forcément) , si tu as des bons petits conseils à me donner sur la confiance en soi , je suis preneuse … car je crois que sans elle , on avance pas vraiment . De plus , je suis un peu comme toi , je souhaite construire une partie de ma vie à l’étranger , je trouve la mentalité française beaucoup trop étroite …

  7. Jean-Philippe says:

    Bravo gipsy pour la reprise de tes études ! Mais à 24 ans, tu crois vraiment que quelqu’un va remarquer une différence ? De toute façon, confiance ou pas, si c’est quelque chose que je veux vraiment, j’y vais et je fais de mon mieux. Avec la pratique, la vraie confiance en soi vient, petit à petit. 😉

  8. Elie says:

    J’apprécie vraiment la façon dont vous avez décrit ce Monsieur Fujiwara, c’est passionnant.

  9. fabrice says:

    Bon, l’année prochaine, on se boit une petite bière dans un de tes bars préférés de Tokyo!

  10. Jean-Philippe says:

    @Elie Merci beaucoup pour le compliment ! Et il faut le voir en vrai. 😉

    @fabrice Rendez-vous est pris… tu ne préfères pas le saké ? 😀

  11. fabrice says:

    ha oui le sake, tu as raison!

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