Je suis plus intelligent que vous

Par le 18 October 2010
dans Changer les règles

Pas Cloudbraining, mais bien cloudbrushing !

Cet article est le huitième de la série Les génies que nous sommes, qui a commencé ici.

Henrik Carlsen, un Norvégien amateur d’échecs avait pourtant essayé d’intéresser son fils Magnus au jeu.

Peut-être qu’il avait entendu parler de l’extraordinaire aventure de Laszlo Polgar amenant ses trois filles, l’une après l’autre, au plus niveau dans les tournois mondiaux ?

Peut-être qu’il avait voulu réaliser la même chose avec Ellen, la sœur ainée, alors âgée de 6 ans et Magnus, plus jeune d’un an. Un jour, il les réunit tous les deux et, sans doute dans le style “papa va vous montrer un jeu super fun !”, il leur expliqua les règles de base.

Ellen montra un certain intérêt. Magnus retourna jouer avec ses legos, pour lesquels il avait une passion frisant l’obsession. Il pouvait passer jusqu’à 6 heures d’affilées à imbriquer les différentes pièces pour arriver au modèle final désiré.

Et c’est bien pour ça qu’Henrik, un consultant en informatique, avait pensé que son fils s’intéresserait aux échecs.

Mais non.

Alors pourquoi parler de Magnus Carlsen ?

Parce qu’au mois de janvier dernier, à l’âge de 19 ans, il est devenu le meilleur joueur d’échecs au monde.

Des bienfaits de la rivalité entre frères et sœurs

Mais alors, n’aurait-il pas dû commencer les échecs à 5 ans comme tout bon petit génie ? Apparemment, à cet âge-là, Magnus préférait ses legos.

Ses parents avaient bien noté que lorsqu’il se passionnait pour quelque chose cela tournait à l’obsession, qu’il semblait pouvoir mémoriser rapidement les pièces d’un puzzle mais non, les échecs ce n’était pas son truc.

Comme je l’ai remarqué la semaine dernière, le hasard joue toujours un rôle dans le déclenchement d’une passion et, pour Magnus, il faudra attendre 3 ans de plus. Heureusement pour lui, ses parents ont respecté ses souhaits et ne l’ont pas forcé.

Et si à 5 ans, les legos, c’est tout ce qui compte dans la vie d’un petit garçon, à 8 ans, on a une toute autre envie : être plus fort que sa sœur ainée !

Un jour, en voyant Henrik et Ellen jouer une partie, il voulut défier sa sœur. Magnus demanda à son père de lui ré-expliquer un peu les règles et ensuite appris tout seul. Les légos furent jetés dans un coin, Ellen fut battue en quelques semaines et son papa ne résista qu’une seule année avant, lui aussi, de connaitre la défaite.

Un peu plus de dix ans plus tard, Magnus devenait ainsi le plus jeune joueur d’échecs de l’histoire à obtenir le premier rang mondial.

Comment a-t-il fait pour aller aussi vite ?

La ténacité relaxée

D’abord, évidemment, Magnus a utilisé la pratique délibérée pour devenir un expert. Et l’outil qui lui a permis de gravir les rangs aussi rapidement, c’est son ordinateur. Là où, du temps des Kasparov et autres grands joueurs précédents, ils devaient lire des livres ou consulter des fiches pour connaitre les stratégies passées, Magnus lui, avait à sa disposition, plus de 4 millions de parties internationales aux bouts de ses doigts.

Il lui fallait “juste” avoir envie de les comprendre et des mémoriser. Avec sa tendance à se plonger dans un sujet à fond, c’est avec délices qu’il passa des heures et des heures, jour après jour, à pratiquer et à perfectionner son jeu, en jouant seul, face à son PC. C’est même son père qui finit par devenir inquiet et qui souvent, dut lui demander de s’arrêter.

Henrik pense d’ailleurs que cette capacité de son fils à pouvoir ce concentrer à fond sur un seul sujet est innée. Il explique qu’autrement, si la thème ne l’intéresse pas, il est très lent. Alors, cette étonnante ténacité, cette persistance, cette volonté dont fait preuve Magnus, est-elle vraiment innée ?

Cette capacité à s’accrocher, pensez-vous l’avoir, vous aussi ? Si oui, dans quel secteur ? Répondez maintenant à cette question et notez bien votre réponse, car vous verrez plus bas, qu’elle est importante. 😉

Penser, c’est être

Des chercheurs de l’université de Zurich associés à Carol Dweck, la psychologue de l’université de Stanford dont on avait fait la connaissance il y a deux semaines, ont réalisé une enquête fascinante sur la volonté, que je résume sommairement.

On savait déjà qu’après une situation très stressante, notre capacité à nous maitriser chutait. C’est normal, car comme un muscle se fatigue après une utilisation intense, il en va de même pour la volonté.

C’est pour cela qu’après une journée difficile, on a envie de manger de la glace, de grignoter des friandises, de fumer ou de boire de l’alcool pour évacuer ce stress. On a donc moins de volonté pour se raisonner et ne pas se laisser tenter.

Là où cela devient intéressant, c’est que les chercheurs ont noté que certaines personnes croyaient fermement que le fait d’utiliser leur volonté dans des situations stressantes ne la diminuait pas mais la renforçait. En clair, pensant que leur volonté était sans limite, ils pouvaient continuer leurs activités même lorsque cela devenait très dur.

Pour dire les choses autrement, votre ténacité ou votre persistance dépendent de vos croyances. Si vous pensez que vous en avez à l’infini, vous en aurez toujours à votre disposition et même lorsque vous serez fatigué, vous continuerez vers votre but.

Si vous croyez que vous en avez une quantité limitée, après un gros stress, vous aurez tendance à réduire vos efforts, justement pour reconstituer vos réserves. A ce moment-là, vous risquerez de faire plus d’erreurs ou tout simplement de procrastiner.

Comparez maintenant avec votre réponse à la question du paragraphe au-dessus. Vous saurez tout de suite où vous vous situez et peut-être pourquoi, dans certaines situations, vous manquez de persistance.

Bien entendu, il ne suffit pas de vous dire demain matin que vous avez une volonté sans limite pour que tout change. Elle est comme un muscle. Il faut donc l’entrainer petit à petit sans trop la pousser au début au risque de se faire un “claquage” mental et de retomber.

Muscler sa ténacité

Cet aspect “musculaire” de notre persévérance a intéressé Roy Baumeister, un psychologue de l’université de Floride. Il a découvert que l’on pouvait commencer par des petites tâches comme, par exemple, décider d’avoir une meilleure position assise. C’est tout simple, non ? Il fit l’expérience avec un groupe d’étudiants et remarqua qu’au bout de deux semaines, ils avaient une meilleure maitrise d’eux-mêmes – ce qui n’avait rien à voir avec leur position assise – comparé avec un autre groupe qui n’avait pas eu d’instructions spéciales.

Cela signifie que cette persévérance est transférable d’une activité à l’autre. Et c’est une bonne nouvelle ! Ensuite il suffit de continuer à l’entrainer – toujours comme un muscle – pour la rendre plus forte.

Un excellent exercice, pour vous tester très simplement, est de vous brosser les dents de la main gauche si vous êtes droitier ou inversement. C’est tout bête, sans danger et cela vous demandera un gros effort d’attention, de quoi muscler votre ténacité pour d’autres tâches, dans le futur !

Pourquoi ça marche ? C’est ce que les spécialistes appellent la neuroplasticité ou plasticité neuronale. Dans l’exemple de la brosse à dents, et pour vraiment schématiser, en changeant de main, vous modifiez certains circuits de votre cerveau. Ils se reconnectent d’une manière différente pour pouvoir utiliser la brosse à dents de façon inhabituelle et sembleraient renforcer les connections liées à la persévérance, à la maitrise de soi.

Après tout, vous en avez vraiment besoin si vous ne voulez pas vous mettre du dentifrice partout !

Par contre, si vous n’utilisez pas cette ténacité nouvellement acquise, comme tout bon muscle, vous la perdrez. Dans ce cas, on peut se demander que faire lorsque l’on doit accomplir des tâches inintéressantes ? Se brosser les dents de la main opposée c’est bien mais ce ne peut être la passion d’une vie. 😉

La clef c’est de se dire que c’est bon pour nous. La vaisselle à faire ? C’est bon pour nous. La pile de factures à trier ? C’est bon pour nous. Le rapport à finir ? C’est bon pour nous. En changeant la perspective, comme si elle vient de nous, la tâche devient plus aisé, instinctivement nous y payons plus attention et nous renforçons notre ténacité.

Vous l’avez remarqué, en fait, on en revient tout simplement à la pratique délibérée où, pour devenir un expert, on doit travailler sur de petites tâches encore et encore, tout en gardant sa concentration, augmentant à la fois son expertise et ainsi, sa persistance.

Rex scannus ?

Magnus Carlsen est en ce moment le meilleur joueur d’échecs au monde.

Est-ce que cela a changé sa vie ? Pas vraiment. Dans une interview au magazine allemand Der Spiegel, il explique que, malgré toute son expérience, il peut toujours facilement procrastiner – ça nous rassure tous et toutes – . Il confirme que s’il n’a pas envie de s’entrainer aux échecs, et bien il chatte sur le net avec ses amis. Ou il fait autre chose. Mais lorsqu’il se sent d’attaque, là oui, il peut rester concentré dans ses parties sur ordinateur pendant très-très-très longtemps.

Il conclut en expliquant qu’un entrainement avec un emploi du temps régulier ne lui conviendrait pas du tout.

Dites, je trouve que cela ressemble beaucoup à une mentalité de scanneur ça.

Alors moi, je me déclare comme Magnus ! Pas modeste ? Possible, mais rappelez-vous, vous êtes ce que vous pensez, votre persistance augmente si vous croyez que vous en avez… et si Magnus est devenu le numéro un mondial des échecs, moi je vise la place de leader chez les… mais bon, on en reparlera la semaine prochaine, entre scanneurs. 😉

(Photo : rosmary)

Commentaires

18 commentaires pour “Je suis plus intelligent que vous”
  1. Excellent article, merci beaucoup ! J’ai adoré le coup de “muscler sa ténacité” en se brossant les dents de la main gauche 😉 Je vais essayer ca, (ainsi que de me tenir droit toute la journée).
    Sinon, je ne suis peut-être pas bien réveillé, mais je n’ai pas trop compris le rapport avec le titre (peut-être Magnus avec sa soeur ?)

  2. Anthony says:

    Très bon article !

    Il est vrai que l’on a tendance à oublier que le seul obstacle à notre réussite n’est autre que nous-même. C’est en expérimentant qu’on s’améliore, comme tu le disais dans un autre billet, il faut tenter et échouer pour obtenir des résultats.
    Même si sa progression a été fulgurante, je pense que Magnus n’a pas été un champion des échecs immédiatement. :)

  3. Jean-Philippe says:

    @Sam Merci et bonne chance avec la brosse à dents ! Non, le titre est juste un peu provocateur-marketeur de ma part, rien à voir avec Magnus Carlsen. 😉

    @Anthony Merci beaucoup ! Oui, je pense qu’il lui a fallu un temps d’apprentissage. Mais quand même, il avait fait une telle impression que Gary Kasparov – peut-être le plus grand joueur de toute l’histoire des échecs – avait signé pour être son coach.

  4. Joanna says:

    Ahlalala tu touches tellement de choses. La ténacité qui est sûrement reliée à l’estime de soi est un sujet qui me titille. L’exemple de l’assise est tellement à propos que je vais commencer par là puisque je suis à l’instant même avachie. Super article à lire un lundi matin.
    A chaque fois que je lis un article de ton blog je me dis qu’il faut que je consacre une journée à sa lecture dans un proche avenir.

  5. MarieBo says:

    Effectivement tu mets le doigt sur une dimension importante : le sens de la compétition comme moteur de la performance.

    J’ai remarqué aussi l’accélération des apprentissages quand on exploite à fond son propre style d’apprentissage (auditif, visuel ou kinesthésique) et, d’autre part, quand on enseigne à quelqu’un d’autre l’apprentissage qu’on veut maitriser.

    Pour ma part, en bonne auditive que je suis, j’apprends beaucoup plus rapidement quand je m’explique à voix haute de nouvelles procédures ou que j’aborde un nouveau logiciel par exemple. Ton champion d’échecs, probablement visuel, s’est tourné vers l’ordinateur.

    Et j’entends déjà ta réponse : “Oui mais est-ce que c’est inné ?”

    Le style d’apprentissage, certainement. Le désir de performer par la pratique délibérée ? La persistance ? La persévérance ?

    En dehors de la notion de plaisir que j’ai abordée dans un autre commentaire, j’ai l’impression que certains traits de personnalité INNÉS jouent en faveur de la capacité à investir de façon intensive dans la maitrise d’une performance.

    Bravo pour ces articles qui nous accrochent d’une semaine à l’autre. Une véritable addiction pour laquelle, heureusement, il n’y a pas de remèdes !

    À lundi prochain !

  6. Jean-Philippe says:

    @Joanna C’est vrai que la posture c’est tout bête mais l’effet est assez impressionnant sur le reste. Et prends ton temps pour la lecture. 😉

    @MarieBo Merci pour tes longs commentaires qui, à chaque fois, rajoutent un élément important au sujet traité. Et tu as raison, la clef de tout, c’est de savoir si la persistance, c’est quelque chose d’inné. Je pense que pour certains, oui, mais heureusement tout le monde peut l’améliorer (cf. Carol Dweck). 😉

  7. Jean-Pierre says:

    Tu fais vraiment là une série de très bons billets. Tu as un blog qui aide les gens à se trouver et à se projeter autrenet (de beaucoup uo pas).

    Pour ce qui est de la persévérance, je considère sérieusement à me mettre à jouer de la guitare pour gaucher, bien que droitier. J’ai déjà acheté une guitare, avec laquelle je doui réhabituer mes mains à leur nouveau rôles. Pas facile. Mais le plus difficile n’est pas dans la guitare mais dans le fait de ne pas oublier de dégager du temps quotidiennement pour ce réaprentissage. La pratique délibérée peut-elle commencer petit ?

    Au fait, ce n’est pas une lubie de mma part, mais une apréciation de la situation :
    – j’ai une articulation qui se coince à la main gauche qui me gène pour pincer les cordes et devient douloureuse. La posture et mauvaise, et je ne pense pas que le pourrais jamais compenser musculairement ce doigt (autre pratique délibérée 100% rasoir, elle) ;
    – je sais déjà me laver les dents des deux mains,
    – en me concentrant, je peux même arriver à dessiner de la main gauche,
    – c’est motivant.

    pour renforcer mes chances de réussite, je pense que je devrais enfin faire nes exercices de frappe au clavier bépo quotidiennement au lieu d’une ou deux fois par an’ si j’ai bien compris ? Il «suffit» que je sois convaincu que je puisse en faire ainsi.

  8. Valérie says:

    Ça me fait penser aux compétences transférables. Est-ce que Magnus se serait si bien débrouillé dans les premiers temps aux échecs s’il n’avait pas autant joué aux blocs légos?

    Aussi, je suis persuadée que l’utilisation de l’informatique permet de développer une pensée hiérarchisée, organisée. Je sens ma concentration et une certaine facilité à réaliser plusieurs tâches très différentes les unes des autres à force d’exploiter des logiciels différents pour mon travail et d’en réaliser l’archivage.

    J’ai deux filles qui jouent à l’ordinateur depuis leur 3 ans et, bien que le discours général déplore les heures passées devant l’écran pour les enfants, je trouve que leur pensée logique se développe à vitesse grand V. Et elles sont exigeantes sur les critères de performance des sites ou des jeux qu’elles fréquentent. Elles grandissent dans la réseautique à une échelle internationale. La langue est la seule frontière mais elles comprennent les codes d’un site en chinois (sur-lignage, couleurs, typo…) Je m’éloigne du sujet, mais c’est fascinant. Je pensais initier ma grande de 8 ans à la discipline de l’informatique. (photoshop, illustrator, html, montage vidéos…) C’est une pratique comme une autre!

    Merci Jean-Philipe pour la série de billets, très stimulante.

  9. Jean-Philippe says:

    @Jean-Pierre Eh bien, tu en fais des choses ! Oui, bien sûr, la pratique délibérée peut se faire par petites plages. Je crois que le plus important c’est d’être régulier. Bonne chance pour le clavier Bepo. 😉

    @Valérie Tout ça est très intéressant ! L’ordinateur et le net sont des outils puissants pour l’apprentissage. Certains disent qu’ils sont un bon complément pendant la scolarité. Je pense qu’ils devraient être “la priorité” pendant cette scolarité, pour que chaque enfant puisse apprendre à son rythme. L’école devrait être là plus pour développer son côté social, sa façon d’interagir avec les autres. Mais là aussi, je sors du sujet. 😉

  10. Hakim says:

    Hello Jean-Philippe,

    Très très intéressant je me suis régalé sur ce “dossier”

    Merci 😉

  11. Laure says:

    Merci encore jean-philippe pour cet article.
    La ténacité pour moi est un des facteur clé de la réussite. La persévérance est ce qui distingue un gagnant d’un perdant, et quand on regarde le parcours de ceux qui ont réussi, ils ont tous fait preuve d’une grande ténacité.
    Je vais peut-être me transformer en bulldog, mais j’ai décidé moi aussi de ne pas lâcher le morceau ;o)

  12. Jean-Philippe says:

    @Hakim Merci beaucoup ! Ça va continuer encore un peu. 😉

    @Laure Merci pour ton compliment ! et je ne doute pas un instant de ta capacité à te transformer en bulldog. 😀

  13. Marie-Christine says:

    moi je voudrais savoir quel dentifrice tu utilises, ces nuages sont d’une blancheur…

  14. Marie-Christine says:

    N’oublie pas de me le Signa ler! Merci.
    Sayonara.

  15. Jean-Philippe says:

    Merci pour ton humour Marie-Christine ! J’ai eu du mal à comprendre le 2ème vu que ça fait longtemps que je n’habite plus en France… j’avais oublié cette marque de dentifrice. Donc elle existe toujours ! 😀

  16. Nathalie says:

    chez les quoi??? 😉 :) tu l’es déjà je crois !! 😉 :)
    et demain mes “étoiles” oula ! j’ai beaucoup lu aujourd’hui :)

  17. Jean-Philippe says:

    Merci beaucoup Nathalie ! Je crois que tu viens de faire un sacré marathon de lecture là. 😉

Commentez ce billet